LEUR MISSION, LEURS OEUVRES
La littérature populaire française contemporaine s'enlise depuis quelques années avec ses romans-feuilletons à bon marché, qui nous arrivent toujours trop tôt dans un chaos d'immoralités scabreuses, qu'il nous faut renoncer à y chercher des lectures saines pour nous et nos jeunes qui poussent. Les Canadiens-français sont des honnêtes gens; ils comprennent cet état de choses regrettables, et parmi eux le jeune et entreprenant Edouard Garand, qui a résolu de combattre le mal en instituant une édition canadienne de romans canadiens, écrits pour des Canadiens par des Canadiens et imprimés au Canada par des Canadiens. C'est une entreprise nationale destinée à fournir un stimulant de patriotisme, tout en aidant les auteurs de chez nous et en propageant leurs ouvrages.
Il existe dans ce pays des romanciers vraiment aptes à pouvoir plaire aux lecteurs sans tomber dans le vulgaire et maniant la plume aussi bien, mieux parfois que les feuilletonistes français. Il nous faut des oeuvres captivantes mais morales pour éloigner les Jules Mary, les Charles Mérouvel, les Michel Zévaco et autres acabits de même calibre.
La maison Edouard Garand a donc résolu d<démontrer l'existence de vrais romanciers canauiens. Elle a plusieurs cordes à son arc, mais la plus attrayante en même temps qu^ mieux connue est celle qui nous fournit chaque mois sous le titre de "roman canadien'' une oeuvre inédite de lecture courante. L' impression en est soignée et l'illustration est confiée à un jeune dessinateur de talent, Albert Fournier, dont l'habileté n'est plus à proclamer.
11 y a quelques années j'écrivais que les Canadiens-français en étaient encore à attendre un éditeur national. La remarque me paraissait juste. Souvent j'ai constaté que nos écrivains trouvent difficilement, pour ne pas dire sans cesse, à faire imprimer leurs ouvrages et, en raison des ambarras qui surgissent, de part et d'autre, la plupart les laissent dormir au fond des tiroirs, faute d'éditeur. Combien d'oeuvres, cependant, mériteraient de voir le jour? Plus qu'on ne pense. L'entreprise d'une édition nationale à l'exemple des Calmann- Lévy, des Grasset, des Garnier, des Plon-Nourrit, des Nelson et autres, comporte des difficultés nombreuses que nous ne pourrions pas écarter dans l'étroite province de Québec où les lecteurs sont plutôt rares. . . .
Les éditions Garand ne se sont pas donné la mission de recueillir des oeuvres déjà publiées et depuis longtemps tombées dans le domaine public. Elles ont fait mieux en ne tendant les mains qu'aux ouvrages strictement inédits et en offrant une modique royauté à leurs auteurs. Le temps, il est vrai, n'est pas arrivé où nos travailleurs de la plume, même les meilleurs, pourront recevoir une généreuse royauté de leurs livres, à l'instar des écrivains de France. Mais il semble assuré, du moins pour nos romanciers, que les plus sérieux obstacles de la publication sont définitivement aplanis, grâce à la louable initiative du jeune éditeur Edouard Garand.
M. Garand qui ne se paie pas d'illusions, cependant, aux débuts de son oeuvre, a trouvé le moyen de publier régulièrement chaque mois, depuis trois ans, un roman canadien inédit grand format, bien imprimé sur deux colonnes, au bas prix de 25 sous. Débutant avec un faible tirage, le "roman canadien" compte aujourd'hui dix mille abonnés. C'est le plus gros succès de librairie jamais enregistré en ce pays encore tout matérialiste.
L'heureuse entreprise de M. Garand aura des résultats louables: donner un essor prodigieux à notre littérature, contribuer à la diffusion de nos romans et, enfin, d'être un stimulant pour les jeunes talents inactifs qui n'attendaient qu'un moment propice pour se mettre résolument au travail. En effet, plus d'un qui se sentait des aptitudes pour le roman et qui. faute de Nestor ou découragé même de l'apparente apathie des nôtres pour les ouvrages