CHAPITRE PREMIER
Comment se présente à nous la question du
1A question du patron, de son rôle et de son autorité dans l'atelier, cette question si ardemment débattue aujourd'hui î tous les degrés du monde industriel, tient, par tous les côtés, aux idées et aux mœurs de notre temps. Elle se pose sous l'empire des passions que la Révolution a soulevées parmi nous et qui jettent dans toute notre existence un trouble si profond.
Nous vivons à une époque où toute autorité est contestée.
Dans la vie publique, on obéit aux pouvoirs établis sans les respecter et seulement parce qu'ils ont en main la force. Tout en se soumettant à leurs ordres, on ne cesse d'appeler sur eux la discussion et l'opposition. On va même jusqu'à
prévoir le moment oli leur rôle sera fini, où l'unité d'action, dont jamais la société ne peut se passer, s'étabiira par des mandataires toujours révocables, chargés de maintenir une harmonie qui sortira, dit-on, tout naturellement de l'expansion intelligente et libre des intérêts. Le pouvoir ainsi compris n'est plus un pouvoir ; c'est la société qui n'entend obéir qu'à elle-même et qui ne consent à suivre ceux qui lui commandent qu'à la condition qu'eux-mêmes la suivent et restent toujours à sa discrétion.
Tel est le type d'indépendance radicale sur lequel la Révolution prétend constituer aujourd'hui la vie publique, La Commune, avec ses sinistres souvenirs et son extravagante constitution, voilà l'idéal de la politique égalitaire de nos démocrates.
Et ce qu'elle est en train de faire dans la vie publique, la Révolution le fait aussi dans la vie privée. Le famille et l'atelier se sentent menacés par les prétentions anarchiques qui ébranlent rEtat.et qui finiraient.si ellespouvaient triompher par le désagréger et le dissoudre.
Quelle différence entre le foyer domestique de nos jours et nos vieux intérieurs chrétiens ! Quelle différence entre l'atelier moderne et l'atelier d'autrefois !
Jadis le père parlait au nom de Dieu ; sod, pouvoir, qui tenait à la fois de la justice et de la
charité,rencontraît dans le fils une obéissance dont Tamour, s'ajoutant à la crainte, accroissait la fidélité. Il en était de même dans Tatelier, où le patron exerçait son autorité en vertu du même commandement par lequel Dieu investit le père de la puissance ; Taffection et la confiance réciproques tempéraient ce que le droit du maître porte en luimême de rigoureux. Sous ce régime, que Dieu pénétrait partout, on rencontrait rarement les prétentions irritées et intraitables de l'intérêt individuel et du strict droit, qui répandent les défiances et les animosités dans des relations où tout devrait être entente bienveillante et concours cordial.
Uatelier et la famille, travaillés par les cupidités et les exigences révolutionnaires, ont perdu leur principe de vie pacifique et de féconde activité. La guerre déclarée dans leur sein ravage la société tout entière et menace de stériliser toutes ses forces.
Les influences qui ont aujourd'hui le plus de prise sur le peuple séparent l'ouvrier du patron et l'entraînent parfois à de coupables violences. Serait-il juste pourtant d'attribuer au premier tous les torts ? Les patrons livrés, eux aussi, à l'esprit d'individualisme, ne considèrent-ils pas trop souvent l'ouvrier comme matière à exploitation et instrument de lucre? Par leur cupidité, par leur insouciance pour le sort de ce compagnon
de leurs labeurs, n'ont-ils pas, bien des fois, prêté quelque raison aux revendications populaires ?
On chercherait vainement à révoquer en doute les témoignages qui attestent l'odieuse indifférence de certains chefs d'industrie à l'égard des ouvriers. Les spéculations condamnables qui se pratiquent, non seulement sur leur nécessaire matériel, mais encore sur leur dignité et leur moralité, ces abus,trQp réels chez certains patrons, ne peuvent assurément justifier les excès des ouvriers; toutefois ils contribuent aies expliquer. Ils nous éclairent sur la voie à suivre pour mettre un terme aux divisions qui arment l'une contre l'autre ces classes.que les conditions mêmes du travail, aussi bien que leur intérêt respectif, devraient tenir dans une étroite union.
On le sent généralement aujourd'hui, et on se le dit avec effroi : c'est la guerre sociale qui nous envahit ('). Engagée dans les rangs du travail, elle passionne et agite la société tout entière.
Comment pourrait-il en être autrement? Le travail est la condition universelle de l'existence humaine; c'est le mouvement même de la vie dans le corps social. Lorsque l'anarchie est dans ratelier.elle est partout. Les groupes producteurs, entre lesquels les travailleurs sont répartis, con-
I. Lorsque j'écrivais ces lignes, k la fin de l'année i je ne prévoyais pas que ce mot de « guerre sociale > serait si promptement justifié par les douloureux événements dont la Belgique vient d'Être le théâtre. — Avril 1886.
stituent le fond de la société; si le désordre y règne, la société tout entière sera en désordre. Une société, est-ce autre chose que la masse des travailleurs répandus dans tous les genres de professions, sur tous les points du territoire ? Comment des hommes qui ne respectent pas l'ordre naturel de la vie privée, qui, à chaque moment, contestent et bravent l'autorité dans la hiérarchie du travail, pourront-ils respecter la hiérarchie dans les rapports étendus et compliqués de la vie publique? Comment se plierontils aux arrangements que réclament l'équilibre et le mouvement régulier de la société politique ?
Le patron et l'ouvrier sont nécessaires l'un à l'autre, et tous deux sont nécessaires à la société. N'est-ce pas de leur commun labeur qu'elle tire sa subsistance? Si les nations modernes doivent voir se perpétuer l'état d'hostilité où ils vivent aujourd'hui, c'en est fait d'elles. Au bout des voies révolutionnaires qu'elles suivent aveuglément, elles rencontreront l'abîme d'épuisement et de misère dans lequel a péri le monde païen.
En cette œuvre urgente et capitale de la réconciliation descla.sses et de la reconstitution du monde ouvrier, les patrons sont appelés à une action prépondérante, on pourrait même dire sans exagération, décisive.
Il n'appartient pas au premier venu de prendre en main cette question de la restauration des
CHAPITRF. 1.
rapports naturels de l'atelier. Il faut être travailleur pour intervenir, avec une suffisante com-
ptïtence, dans les choses du travail.
Toutes les complications, toutes les difficultés, toutes les misères de la vie ouvrière, le patron les connaît par la pratique de chaque jour. Il connaît aussi les conditions qui s'imposent aujourd'hui au fonctionnement, au développement, au succès des entreprises industrielles. Il découvrira donc mieux que personne le moyen de prévenir le mal, d'y remédier, .s'il est possible, ou au moins, d'en atténuer les douloureuses conséquences.
C'est de haut et d'ensemble qu'il considère ce que les ouvriers n'aperçoivent que dans le détail et à la .seule lumière de leur intérêt particulier. Le patron voit dans les affaires des réalités que les ouvriers ne saisissent pas. Il se trouve de cette façon, en mesure de redresser leurs méprises, de ramener leurs prétentions aux limites de ce qui est juste et raisonnable. Il y parviendra avec d'autant moins de peine, qu'il sait comment i! faut s'y prendre pour éclairer, sans les irriter et sans les mettre en défiance, ces hommes dont il a pu, par les rapports de chaque jour, pénétrer les habitudes et le caractère.
La Révolution a rempli de préjugés le peuple des ateliers. Elle a fait tout ce qui est possible pour perdre le patron dans l'esprit des ouvriers. Comment n'y aurait-elle pas réussi dans les cas
OÙ les chefs d'industrie sont eux-mêmes livrés aux doctrines et aux pratiques individualistes, sources de Tesprit de haine et d'insurrection qui infecte nos centres de travail ? Mais qu'il y ait chez le patron, je ne dis pas l'abnégation qu'inspire la charité chrétienne, mais tout simplement une certaine bonté naturelle qui le porte à se préoccuper du bien-être moral et matériel de ses ouvriers, alors, malgré toutes les sollicitations de l'esprit d'indépendance égoïste,rouvrier ne pourra se soustraire à l'influence qu'à la longue exerce toujours un supérieuf bienveillant.
L'action du patron sera bien autrement efficace s'il se montre franchement chrétien, chrétien dans la vie industrielle comme dans la vie privée. Il sera bien difficile aux ouvriers, s'ils n'ont pas été absolument pervertis par la propagande satanique du radicalisme, de se soustraire à l'empire moral de cet homme près de qui s'écoule leur vie, qui, tout en étant leur maître, les traite en frères, et fait de l'amélioration de leur sort sa grande préoccupation. Le voyant désintéressé, ils ne refuseront point de parti pris ses conseils, et ils ne seront pas longtemps à se donner sincèrement à lui. L'histoire des ateliers oîi s'exerce l'apostolat chrétien du patron ne laisse à cet égard aucun doute.
Par l'ascendant que donne toujours la double supériorité de la richesse et de la culture intel-
lO CHAPITRE I.
lectuelle, la parole et les exemples du patron ont une puissance de persuasion et d'entraînement bien plus grande que beaucoup ne le croient. La disposition naturelle des classes inférieures à suivre l'impulsion qui leur vient d'en haut est un fait contre lequel l'orgueil démocratique regimbe, mais qu'il n'abolira point. Lorsque cette disposition se trouve accrue par l'estime et le respect qu'inspire aux ouvriers la vertu chrétienne du patron, elle prend le caractère d'une confiance filiale dont on peut attendre des merveilles.
Sans doute, pour rétablir la bonne entente entre les classes, et résoudre ce qu'on appelle la question sociale, il faut que chacun mette du sien. En cette œuvre ardue, la coopération de l'ouvrier et du patron est de nécessité. On ne fera rien s'il n'y a, des deux côtés, les habitudes de modération et de conciliation, que donnent les mœurs chrétiennes pénétrées de l'esprit de sacrifice, et qu'elles donnent seules. Mais c'est particulièrement du patron qu'on est en droit d'attendre ces dispositions ; c'est de lui que doit partir l'initiative de ce travail de paix et de charité, et c'est à lui de le diriger.
Étant plus que personne à même d'exercer sur l'ouvrier une action eflficace, ie patron a plus que personne le devoir d'agir. Et il n'y a pas seulement pour lui le devoir, il y a aussi l'intérêt.
Qui souffre plus que le patron des habitudes de
lupidîtë, d'envie et d'insubordination qui ont envahi les ateliers de la société moderne ? La prospérité matérielle est !a conséquence, !e fruit, peut-on dire, de l'observation des lois naturelles de la vie humaine. L'état d'individualisme oEi nous a jetés la Révolution est contre nature. C'est une perturbation de l'ordre,dont la suite doit être le malaise et la souffrance, en fait d'industrie comme en toutes choses.
C'est parmi les classes riches que les théories utilitaires et individualistes ont trouvé leurs premiers adeptes. Ceux des économistes qui prétendent faire, de la passion du bien-être et du désir de s'enrichir, la force motrice de toute l'activité sociale, ont rencontré, dans l'industrie et dans la finance, des disciples trop bien disposés à mettre leurs systèmes en pratique. Gagner toujours, et sur tout le monde, telle a été la règle de conduite du grand nombre. Par un juste retour, les crises qui ont leur cause dans ces funestes égarements, sont pour le capital une perpétuelle menace de ruine.
Avant d'entreprendre la tâche délicate et laborieuse, que l'intérêt autant que le devoir leur impose, pour se bien fixer sur leurs obligations dans l'ordre professionnel et se mettre à même de les remplir en pleine connaissance de cause, les patrons ont à porter leurs réflexions sur trois points.
II faut d'abord que le patron ait pleine assurance de la légitimité de la position que lui font, dans l'industrie, les conditions mêmes de toute production ; il faut qu'il apprécie l'importance du rôle qui lui est assigné dans l'ordre généra] du travail ; qu'il se rende compte de son droit, de la réalité et de l'utilité des services qu'il rend à la société. II faut, en second Heu, qu'il soit éclairé sur le.'i obstacles qu'il aura à vaincre, qu'il ait une pleine intelligence du but et des procédés de la guerre engagée contre lui par la Révolution. Après cet examen préliminaire, le patron auia à considérer, dans te détail, ce que réclame de lui l'œuvre laborieuse et capitale à laquelle le sollicitent également, et le sentiment du péril social où nous sommes, et la voix de la conscience chrétienne.
Il y a donc nécessité, avant de parler au patron de ce qu'il est appelé à faire,soit pour ses coopérateurs ouvriers, soit pour la société au milieu de laquelle il exerce son activité, il y a nécessité de ramener son attention sur l'organisation de l'atelier telle que nous l'avons, sous ie régime de propriété et de liberté des travailleurs qui, légitimement et définitivement, est le nôtre. Et il n'est pas moins nécessaire de faire passer sous ses yeux, en les résumant par leurs traits essentiels, les plans de reconstitution économique et sociale dont le but est de procurer à la classe ouvrière un
bien-être qu'elle n'a jamais connu, parla suppression du patron et l'attribution du capital à la collectivité.
Lorsque le patron par ce rapide coup d'œil sur les utopies modernes rapprochées des notions élémentaires de l'économie industrielle, aura pu mesurer la portée des démolitions que prépare la Révolution,il n'hésitera plus. Son devoir,au milieu de la confusion des systèmes et des prétentions, lui apparaîtra avec une pleine évidence. Il comprendra que se renfermer dans l'inaction, ce serait se rendre indirectement complice des entreprises de subversion économique qui se trament autour de lui et chez lui.
Pour savoir quelle direction il doit donner à son action, le patron n'aura plus qu'à considérer attentivement sa position à lui, et la position de ceux qui travaillent avec lui et sous son autorité ; à se rendre compte des conditions de vie morale et matérielle que le labeur industriel impose à ceux qui l'accomplissent. La notion claire et nette de ses obligations, dans le détail des œuvres de chaque jour, sortira tout naturellement de cet examen.
Tel est le plan de l'exposé succinct que nous allons faire, de la fonction, des devoirs et des responsabilités du patron.
Nous convions les patrons à sauver la société en se sauvant eux-mêmes.
14 CHAPITRE f.
C'est particulièrement aux jeunes gens < classes dirigeantes dit monde industriel, à ceux qui bientôt seront eux-mêmes des patrons, que nous nous adressons. Nous aimons à leur redîr avant d'entrer en matière, les paroles sorties d'une bouche vénérée que la mort a trop tôt fermée, paroles solennelles que le congrès catholique de Lille, au mois de novembre 1 883, accueillait par une triple salve d'applaudissements r
« Oui, — disait le Père Marquigny, en montrant aux patrons la voie sans leur cacher les obstacles qu'ils doivent y rencontrer, — oui, la difficulté est grande, nous en convenons. Mais si l'on n'avait jamais tenté les choses difficiles, oiï en serait le monde? Y eut-il jamais chose moins facile que de créer, dans une société moitié païenne, moitié barbare, et qui n'avait reçu de l'époque gallo-romaine qu'un christianisme fort amoindri, y eut-il rien de moins facile, je le demande, que de créer avec ces éléments la civilisation chrétienne, telle que nous l'admirons au douzième siècle et au treizième, à l'époque de notre grand roi saint Louis?
€ Les transformations sociales ont toujours des commencements médiocres. Mais que de grandeur alors dans l'initiative! que d'audace et de persistance dans rcffbrti Enfin que de grâces accordées à la foi qui soulève les montagnes!
^ Déjà, sous nos yeux, un changement s'est
manifesté dans l'attitude d'un grand nombre de patrons, cela est indubitable. Laissez-nous croire, laissez-nous affirmer que le mouvement de retour des chefs du travail vers la constitution normale des ateliers, par le patronage et l'association, pourrait prendre, en peu de temps, des proportions inattendues.
« En rétablissant l'ordre dans la vie économique, les industriels travaillent par là même, ne l'oubliez pas, à le faire aussi rentrer dans la vie politique : car ce sont des choses qui se tiennent par la force de la nature. C'est tout aussi bien une œuvre de restauration sociale et politique qu'une œuvre de réorganisation économique que le patron accomplit, lorsqu'il ramène son atelier aux conditions normales de la vie industrielle, lorsqu'il reconstitue, suivant la loi de la justice et de la chanté chrétiennes, cette société que le travail établit entre ceux qui dépensent ensemble leurs forces physiques et intellectuelles.
« S'il est des découragés, et sans doute il en est. je les supplie d'écouter notre prière et d'entendre nos vœux. »
De la fonction du patron dans lo travail.
gARTOUT où s'exerce une industrie,
partout où s'accomplit un travail pro- I ductcur, de quelque nature qu'il soît, ! qu'il s'agisse de la culture, de la manufacture ou bien de l'échange et du transport des produits, il se trouve toujours un patron, c'està-dire, un homme à qui appartient la direction de l'entreprise, qui en recueille le fruit ou en supporte le dommage.
En toutes ses applications, le travail reproduit la loi d'unité d'action et de distribution hiérarchique des emplois, suivant laquelle tout l'ordre moral est constitué. Cette loi s'offre à nous comme un fait universel de la vie sociale. Une rapide analyse des éléments essentiels du travail et des procédés généraux de la production nous apprendra comment elle se manifeste dans la vie industrielle.
Tous les travaux qui ont pour objet une création de richesse, se répartissent entre trois fonctions; l'invention, la direction, l'exécution. Partout il y a l'inventeur, l'entrepreneur, l'ouvrier.
L'inventeur applique à la production les données scientifiques et les connaissances relatives aux propriétés de la matière et aux lois qui régissent Tordre physique.
L'entrepreneur s'empare du procédé que fournit l'inventeur. Il conçoit l'entreprise, rassemble les moyens de la réaliser, dispose toutes choses pour la faire réussir, et préside à toutes les opérations qu'elle nécessite. Il exerce l'autorité et la direction sur le groupe producteur qui tient de lui le capital et qui travaille pour lui.
L'ouvrier rattaché à la direction par des intermédiaires plus ou moins nombreux, suivant l'étendue et les complications de l'entreprise, travaille de ses mains à la confection du produit ; il occupe le dernier rang dans la hiérarchie du travail.
De ces trois fonctions, c'est la deuxième qu'exerce le patron, appelé aussi, dans le langage économique, entrepreneur d'industrie.
J. B. Say explique, avec sa lucidité habituelle, le mode de fonctionnement des forces productives en tout genre de travail.
« Afin de rendre les choses, quelles qu'elles soient, propres à satisfaire les besoins des hommes, il faut en concevoir le dessein, en former le projet, et s'occuper ensuite des moyens de l'exécuter. Si je juge qu'une étoffe faite d'une certaine façon sera propre à vêtir les hommes ou les fem-
LE PATRON. ■a
mes, et qu'une fois l'étoffe terminée, elle paraîtra assez utile pour qu'on y mette un prix ; si je juge que ce prix sera suffisant pour m'indemniser de mes frais et me récompenser de mes peines, je rassemble et je mets en œuvre les moyens d'exécuter cette production : telle est l'origine d'une entreprise industrielle,
« Son exécution exige le concours de plusieurs personnes et de plusieurs talents.
« L'entrepreneur est obligé d'apprendre les procédés de l'art qu'il veut exercerj et ces procédés sont fondés sur des connaissances scientifiques quelquefois très relevées. Pour mettre en œuvre la soie, la laine ou le coton dont on veut faire une étoffe, il faut que des hommes quelconques aient acquis par des expériences et des j études, la connaissance de la manière dont se comportent ces matières lorsqu'on les file, lorsqu'on les tisse, lorsqu'on les plonge dans la teinture ; il faut que quelqu'un ait eu des connaissances en mécanique pour imaginer les machines au moyen desquelles on exécute ces divers travau,x,etdes connaissances en chimie pour diriger l'emploi des matières colorantes, des mordants, de tous les ingrédients nécessaires pour teindre et appréterles étoffes. Lascience qui dirige les opérations de l'industrie est donc une partie essentielle des facultés industrielles. Les sciences sont comme la base des arts indu.striels et des richesses.
« Mais les connaissances scientifiques ne suffisent pas. L'utilité des choses ne naît pas uniquement des faits et des lois que les sciences nous découvrent. Uutilité qu'on peut tirer de ces connaissances ne saurait naître qu'autant que l'on connaît en même temps quels sont les besoins des hommes, et qu'on sait appliquer telle expérience, qui jusque-là n'est que curieuse, à satisfaire un de ces besoins. Je sais que le fer peut se forger, se modeler, par l'action du feu et du marteau ; voilà la science. Quel parti puîs-je tirer de ces connaissances pour créer un produit dont l'utilité soit telle que le prix qu'on y mettra soit suffisant pour m'indemniser de mes déboursés et de mes peines ? Voilà ce qu'enseigne l'art de l'application.
« Cette application exige une certaine combinaison intellectuelle, car il s'agit d'apprécier, non seulement les besoins physiques de l'homme, mais sa constitution morale, c'est-à-dire ses mœurs, ses habitudes, ses goûts, le degré de civilisation dont il jouit, la religion qu'il professe, car toutes ces choses influent sur ses besoins, et par conséquent sur les sacrifices auxquels il se résoudra pour les satisfaire. Or, cet art de l'application qui forme une partie si essentielle de la production, est l'occupation d'une classe d'hommes que nous appelons entrepreneurs dHndustrie, Un horloger est un entrepreneur d'industrie, qui a jugé
que les hommes de notre climat et de notre nation ont besoin d'horloges et de montres; ou, s'ils en ont déjà,qu*ils n'en ont point assez pour remplacer la consommation qui s'en fait, ou pour subvenir aux besoins d'une population devenue plus nombreuse ou plus riche ; il juge pour l'ordinaire du besoin par le prix que les choses acquièrent en vertu de la demande; il s'est instruit des connaissances nécessaires pour l'exercice de son art ; il a réuni tous les moyens d'exécution que cet art exige, et il a fait, ou fait faire les utiles produits que nous nommons des pendules ou des montres. « Un entrepreneur d'industrie ne peut pas exécuter seul toutes les opérations d'un art quelquefois très compliqué, et qui exige souvent le secours de beaucoup de bras et d'un talent d'exécution qui ne peut être le fruit que d'une longue habitude. C'est en cela que consiste la tâche du simple ouvrier. L'entrepreneur met à profit les facultés les plus relevées et les plus humbles de l'humanité. Il reçoit les directions du savant et il les transmet à l'ouvrier. Les travaux de l'ouvrier se composent, soit du simple emploi de ses forces musculaires, soit de cet emploi de forces dirigé par son intelligence et par l'adresse qui naît de l'exercice, et qui constitue ce qu'on appelle le talent de l'ouvrier. L'occupation de l'ouvrier, même intelligent, diffère essentiellement de celle du savant et de celle de l'entrepreneur, dont les
combinaisons sont d'un autre genre. L'ouvrier intelligent s'élève fréquemment, et le savant descend quelquefois aux fonctions de l'entrepreneur ; ils joignent alors, à leurs occupations ordinaires, des vues d'application qui diffèrent de leurs combinaisons antérieures. Mais, soit que les opérations industrielles se trouvent remplies par la même personne, soit qu'elles se trouvent réparties entre plusieurs individus, l'on en peut toujours distinguer de trois sortes : les recherches du savant ; les applications de l'entrepreneur ; l'exécution de l'ouvrier. Il n'y a pas de produit où l'on ne puisse découvrir les traces de ces trois genres de travaux (^), »
Cette analyse met en pleine lumière l'importance des fonctions du patron. C'est vers lui que tout converge dans l'œuvre industrielle. Dans ses mains le capital et le travail viennent se réunir. Grâce à leur concours, toutes les forces de la nature peuvent être mises en valeur. Assuré par la possession du capital des avances nécessaires, le travail tire de la terre, et des forces qui s'y rattachent ou qui en dérivent, toutes les utilités que l'état des procédés industriels permet d'en obtenir.
L'entreprise productive à laquelle concourent, avec le propriétaire du sol et des forces naturelles
I J. B. Say, Cours complet (T économie politique^ tome I, p. 92 et suiv., édit. Guillaumin, 1 840.
appropriées, les propriétaires des capitaux mobiliers et les ouvriers, le patron la prend à son compte. Sur lui retombe tout entière la responsabilité commerciale de l'affaire qu'il mène à son gré. Les résultats de ta production lui appartiennent, et c'est lui qui est appelé à en faire la répartition.
Dans cette répartition, le propriétaire des immeubles qui ont servi à la production, le capitaliste qui a fourni les avances, l'ouvrier qui y a employé ses bras, reçoivent chacun le revenu qui répond aux services qu'ils ont rendu, à l'efTort qu'ils ont accompli. Des conventions arrêtées, entre le patron et les propriétaires de chacune des sources de revenu, c'est-à-dire de chacune des forces productives, règlent cette répartition. L'entrepreneur comprend dans ses frais de production ce qu'il paie à chacun ; la somme de toutes ces rémunérations forme, pour lui, le pri>i du produit.
Pour que l'opération soit rémunératrice, c'està-dire vraiment productive, il faut que l'entrepreneur retrouve, sur le prix de la vente de ses produits, le montant de tous ces frais. Il faut encore que ce prix lui assure, outre le remboursement de ses avances, une certaine somme qui répondra au travail qu'il a accompli en montant l'entreprise et en la dirigeant dans tous ses détails. Dans cette somme doit être comprise également
Étails. 1 :ment ]
la compensation des risques qu'il aura courus. Ce qui est ainsi perçu pour là peine que l'entrepreneur s'est donnée, avec la prime qiiî doit couvrir les risques de l'affaire, ces deux éléments réunis constituent ce qu'on appelle le profit de l'entrepreneur.
Dans tous les groupes producteurs, la fonction du patron est la même, mais sa situation peut être bien différente quant à l'importance de ses affaires et quant à son influence sur la société.
Entre les patrons de la grande industrie, qui dirigent des ateliers où sont réunis des centaines, des milliers d'ouvriers, et les artisans, qui n'en occupent qu'une douzaine ou une demi-douzaine, la différence est grande : grande pour la capacité industrielle et pour la position sociale. D'un côté, il y a toutes les vastes combinaisons techniques et commerciales qui demandent une intelligence supérieure et de véritables aptitudes gouvernementales ; de l'autre, il suffit de l'habileté vulgaire, qui organise un métier et le fait réussir dans des limites étroites, soit pour le travail accompli, soit pour l'étendue du marché.
Toutefois, qu'il s'agisse du plus petit atelier ou de la plus puissante usine, le patron remplit toujours, dans l'ordre de l'activité privée et des intérêts économiques, le rôle du pouvoir. Dans cette société économique que forme chaque groupe producteur, le patron met ce que le père met
dans la famille, ce que le roî, le prince, le chef de rÈtat, met dans la société politique : Tautorité, Tordre, la paix.
Le patron coordonne les forces de la production et les maintient dans les conditions d'expansion harmonique nécessaires à leur fécondité. L'intervention du patron procure l'avantage de tous, en donnant à l'activité de chacun, parla régularité de l'emploi, son maximum de puissance.
De la solidarité naturelle qui existe entre le patron et l'ouvrier.
E groupe producteur constitue une société d'un caractère particulier, dont la communauté du travail est le lien,.
et dont les membres sont unis par une solidarité qui ne peut être brisée sans que tous souffrent également. Dans Tordre général de la société, la famille forme le groupe primordial, Tunîté radicale sur laquelle repose tout Tensemble. Le groupe industriel, où toutes les forces de la production fonctionnent sous l'autorité et la direction du patron, occupe, dans Tordre économique, une situation analogue : c'est la famille industrielle.
L'économie politique constate l'étroite solidarité qui rattache les uns aux autres tous les membres du groupe producteur. A première vue,, on aperçoit très bien que le patron profite de la bonne conduite de l'ouvrier, et que l'ouvrier profite à son tour des soins intelligents et consciencieux de la direction du patron. Allant plus au fond des choses, on reconnaît que l'ouvrier et celui qui
26 CHAPITRE m.
l'emploie sont liés entre eux, d'abord par ]asolidarité des intérêts, et ensuite par la solidarité morale.
La solidarité est un fait universel. Toute îa nature morale et matérielle le révèle à nos yeux, aussi bien par des lois générales que parle mode particulier d'existence de tous les êtres qu'elle comprend. Sans aller rechercher la raison de ce faitàla source des choscs,danslaprofondeurmème de notre être, sans nous arrêter à en marquer les conséquences pour notre vie morale, nous bornant à le constater pour l'ordre économique, nous voyons que la solidarité du travail rattache les hommes les uns aux autres dans l'étendue du monde entier, tout aussi bien que dans chacun des groupes où s'accomplissent les opérations de la production.
Dans l'atelier, dans l'usine, la coopération qui résulte de la division du travail enchaîne les travailleurs les uns aux autres, aucun d'eux ne pouvant parvenir à créer un produit sans le concours de tous. Les ouvriers sont nécessaires les uns aux autres, comme ils sont nécessaires au patron qui, sans eux, ne pourrait exercer son industrie, comme le patron leur est nécessaire, puisque, en l'absence de sa direction, les efforts particuliers, manquant de cohésion et d'unité, ne pourraient pas réaliser, par la combinaison des forces, le but poursuivi.
Si, nous élevant d'un degré, nous considérons dans une société donnée, les groupes producteurs entre lesquels se répartissent les divers emplois du travail, nous voyons que chacun d'eux ne travaillant qu'à la création d'un seul produit, tous ont besoin de tous pour parvenir à réunir l'ensemble des objets qui constituent la consommation ordinaire d'un homme ou d'une famille.
Montant plus haut encore, la solidarité économique des nations nous apparaît comme la conséquence de la diversité des climats, des situations, des mœurs, des aptitudes. Le partage des différentes productions entre les différents peuples et les différentes latitudes, suivant leurs aptitudes propres, avec les échanges qui en sont la suite nécessaire, rend tributaires les uns des autres, pour les moindres choses de la consommation usuelle, tous les peuples qui couvrent la surface de la terre. Le plus modeste de nos ménages ne fait-il pas entrer, dans ses consommations, des produits, dont la matière première, au moins, nous est apportée par l'échange international des contrées les plus reculées ?
Quant aux rapports du patron avec ses ouvriers, ce qui est pour nous le point spécial à considérer, la loi de solidarité se manifeste avec plus d'évidence que partout ailleurs.
Comment pourrait-il en être autrement? Le fait quelepatronet les ouvriers se trouvent dans un per-
28 CHAPITRE Iir.
pétuel contact par les nécessitésmêmes du travail, nonobstant la diversité de leur situation sociale, ce fait, à lui seul, détermine entre eux une certaine communauté de vie industrielle. De ce rapprochement de l'ordre matériel, il est impossible qu'entre des hommes, semblables en tout par les traits essentiels de leur nature, il ne naisse point certaines attaches plus ou moins profondes, au moins certaines relations, non seulement de droit et de justice, mais encore de bienveillance, attaches qui sont de l'ordre moral et qui tiennent à ce qui fait l'essence même et le caractère distinctif de l'être humain.
Pour qu'il en fût autrement, il faudrait que le patron prétendît être d'une autre race que l'ouvrier et d'une nature supérieure. Cette prétention, | les classes supérieures du paganisme l'eurent, et elles en tirèrent la justification de l'esclavage. « Quand on est inférieur à ses semblables, dît Aristote, autant que le corps est à l'âme, la brute à l'homme (et c'est la condition de tous ceux chez qui l'emploi des forces corporelles est le seul et le meilleur parti à tirer de leur être) on est esclave par nature. Pour ces hommes-là, le mieux est de se soumettre à l'autorité d'un maître ; car il est esclave par nature, celui qui peut se donner à un maître; et ce qui précisément le donne à un autre, c'est de ne pouvoir aller qu'à ce point, de comprendre la raison quand un autre la lui montre.
L'utilité des animaux privés et celle des esclaves sont à peu près les mêmes ; les uns et les autres nous aident par le secours de leurs forces corporelles à satisfaire les besoins de l'existence (i). » Ces brutales déclarations, ces principes d'asservissement et d'exploitation des faibles, qui ne vont à rien moins qu'à faire de l'ouvrier la chose de l'homme riche et intelligent qui l'emploie, révolteront même ceux d'entre les chefs d'industrie à qui les notions de la charité chrétienne sont devenues étrangères. Dans nos sociétés qui subissent à leur insu, malgré elles parfois, les influences du christianisme, les classes intelligentes, même lorsqu'elles sont livrées à l'esprit utilitaire, admettent parfaitement, et même se plaisent à répéter, avec l'école humanitaire, que les hommes sont frères. Comment ne pas voir, n'eût-on que les lumières du simple bon sens, que le patron est un homme comme ses ouvriers, pourvu des mêmes dons essentiels de la nature, soumis aux mêmes faiblesses et aux mêmes accidents, exposé à descendre quelque jour, par l'effet des chances de la vie, du rang distingué qu'il occupe, comme ses ouvriers sont capables par la probité, l'intelligence, l'ordre et la bonne chance, de s'y élever un jour. Pour les chrétiens, ils savent que tous les hommes sont frères en Adam, et qu'étant de la même chair et du même sang,