‹ Le patron, sa fonction, ses devoirs, ses responsabilitésChapitre 4 sur 26 · I. Politique^ I. 11, 13 et · texte numérisé non relu

I. Politique^ I. 11, 13 et

ils sont tous nécessairement et étroitement liés

les uns aux autres pour la vie morale i pour la vie matérielle. Ils savent qu'ils ont tous, en Dieu, la même destinée, que tous ils ont été marqués au baptême du même sceau, que tous ils font partie du corps mystique de Jésus-Christ, qu'ils ont une même mère qui est l'Église, et que cette Eglise, infaillible organe de Celui qui lésa créés, promulguant et interprétant les prescriptions de l'tvangile du Christ, leur împose,en toute situation et en toute rencontre, l'étroite solidarité de la charité, et qu'elle l'impose surtout à ceux qui , étant les plus forts , les mieux doués et les mieux placés, ont, à raison des avantages , même de leur position, une obligation plus grave i de remplir les devoirs de l'assistance charitable sous toutes ses formes.

Au surplus, à ne considérer le patron que dans ses rapports purement économiques avec ses ouvriers, il est manifeste que ses intérêts le lient forcément à eux, qu'en une certaine façon, il dépend d'eux autant qu'ils dépendent de lui.

Que ferait le patron sans le concours de ses ouvriers? Ce ne serait plus un patron, mais un théoricien d'industrie dont les combinaisons , ingénieuses resteraient stériles. Il dirige les ou- j vriers, mais l'ouvrage, n'est-ce pas eux qui le I font ? Et, lorsque, sans être privé de leurs bras, il est privé de leur bonne volonté, n'a-t-îl pas à

souffrir dans ses intérêts ? Le travail accompli de mauvaise grâce est-il aussi fécond, aussi parfait, que le travail accompli de bon cœur? Est-il un patron qui prétende que l'ouvrier débauché, ivrogne, irrégulier dans sa vie privée, insoumis dans sa vie publique, rende dans Tatelier tout ce que peut et doit rendre le travail d'un homme exempt de vice, rangé dans la vie privée comme dans la vie publique ? Est-il un patron qui ne redoute, pour Tordre de Tatelier, pour la régularité et la fidélité dans le travail, ces habitudes du prolétaire de la démocratie, chez qui l'esprit de révolte contre l'ordre régulier des sociétés apour conséquence la révolte contre l'assujétissement du travail ? Est-il un patron qui n'ait éprouvé lui-même ce que porte de préjudice cette persuasion répandue dans le peuple par la propagande révolutionnaire, que le chef d'industrie est un oppresseur qui prive l'ouvrier d'une portion légitime de sa rémunération ?

Ce que fait le patron pour dissiper les erreurs et calmer les passions qui aujourd'hui égarent les massesouvrières,estpourcelles-cileplus grand des bienfaits, puîsqu'en les corrigeant de leurs vices et de leurs dangereux emportements, on détruit les principales sources de leur misère ; mais, en même tempSjle patron ne peut rien faire qui lui soit plus profitable à lui-même, puisqu'en rendant l'ouvrier meilleur, il rend aussi son travail plus productif.

Telle est la solidarité entre le patron et les ouvriers : c*est parce qu'elle a été trop souvent •oubliée de nos jours,par les uns et les autres, que l'industrie rencontre tant de difficultés, et qu'il y a tant de souffirances dans tous les rangs de la hiérarchie du travail.

Gomment le socialisme, qui pose en principe l'antagonisme du patron et de l'ouvrier, réclame la suppression du patron.

JA doctrine qui prétend constituer tout l'ordre social sur la règle de l'individualisme, a brisé la famille industrielle.

A la place de la solidarité dans le groupe producteur, elle a mis l'antagonisme.

La Révolution voit dans le patron l'ennemi né de l'ouvrier. Si l'on en croit les théoriciens de la démocratie contemporaine, tout ce que gagne le patron est prélevé sur la substance de l'ouvrier. Le patron est le vampire qui s'engraisse du sang des travailleurs.

Les cupidités révolutionnaires ont trouvé en Allemagne leur expression scientifique. Marx, le premier logicien du socialisme, en a fait la théorie. Elle se résume en ceci :

L'ouvrier travaille au profit du maître du matin au soir, douze heures d'ordinaire. Mais, pour produire une valeur qui représente le nécessaire de l'ouvrier pendant une journée, c'est assez de six

heures. Si l'ouvrier travaillait pour son propre compte, ou bien il obtiendrait deux fois plus de produits, ou bien, s'il se contentait de la même somme de produits, il lui serait loisible de se reposer pendant la moitié de la journée.

On voit la conséquence : Supprimez le patron capitaliste, en attribuant tout le capital à la collectivité représentée par l'Etat, et l'ouvrier, qui travaillera alors pour lui-même, percevra tout le fruit de son travail. Aujourd'hui, dit-on, c'est le patron qui s'empare du surplus laissé disponible par la consommation strictement nécessaire de l'oiivrier.et il s'en sert, ou pour accroître ses jouissances par la consommation immédiate, ou pour augmenter son capital par l'économie. Quant à l'ouvrier, il ne lui reste que ce qui est indispensable pour ne point mourir de faim, et pour perpétuer une race vouée à la pauvreté incurable.

Tant que l'on reste dans les abstractions, tout cela s'enchaîne rig^oureusement. Cette logique dans le vide, qui fait paraître si simples des choses en réalité impossibles, est facilement acceptée par la passion égalitaire. Le préjugé démocratique ne souffre pas qu'on lui prouve que le point de départ de toutes ces déductions n'est qu'une hypothèse, et qu'elles laissent de côté des perturbations et des chances, qu'en fait, il est impos.sible d'éliminer de la vie industrielle ; qu'elles négligent tout ce service de direction, dont la pro-

ductîon ne peut se passer,et dont la rémunération finît toujours par être prélevée, d'une façon ou d'une autre,sur la masse des produits obtenus par le travail.

Si Ton se place au point de vue de la réalité, les choses apparaissent tout autrement. On peut trouver la vérité sur les rapports des travailleurs avec les capitalistes, sur le rôle et les responsabilités commerciales du patron, dans les ouvrages qui traitent de la pratique industrielle. Là, on procède par des analyses sérieuses, qui ne laissent rien subsister des mirages de la logique abstraite des socialistes. On y tient compte de ces perturbations dont le socialiste détourne ses regards ; on voit comment elles peuvent considérablement affecter les résultats du travail ; on constate la nécessité d'une direction, qui si elle n'est pas exercée par le patron, sera confiée à d'autres, et ne pourra, pas plus que les autres applications du travail, demeurer gratuite^ On reconnaît alors que l'ouvrier, ayant à supporter, dans le système communiste, comme dans le système propriétaire, les alternatives de fécondité et de stérilité du travail, avec les charges d'une direction officielle mais toujours onéreuse, il ne peut lui rester qu'une rémunération à peine égale à celle qu'il perçoit aujourd'hui.

Voici comment la situation respective du patron et de l'ouvrier est définie dans un de ces

livres, faits pour la pratique, et où tout repose sur l'observation et le bon sens :

€ Le salarié se distingue de l'entrepreneur par le TERRAIN sur lequel ils sont l'un et l'autre places. De même que l'employé et l'ouvrier, l'industriel vit, sans doute, du fruit de son travail. Mais l'homme qui entreprend 's,^ soumet d'avance à des éventualités que décline et que repousse celui qui a traité d'une certaine nature nu quantité de travail pour une somme y£ri? d'argent, ou pour toute autre chose en retour.

« Le premier, en efiet, achète pour les revendre plus ou moins cher, à ses risques et périls, soît certains produits, comme le marchand, soit des matières premièresqu'il convertira en filés,comme le filatcur, avec l'aide et le concours d'autrui. De cette entreprise ç\\xs ou moins délicate et difficile, il peut résulter, suivant les circonstances, c'est-àdire suivant les besoins du marché et le plus ou moins de mérite de la fabrication, un avantage pour l'industriel. II peut vendre ses produits plus qu'ils ne lui ont coûté, comme achat de matières premières, principal et accessoires, et comme louage de services. Mais il peut aussi obtenir, en réalisant, moins qu'il n'a dépensé, outre que sa peine sera perdue.

•î C'est à cette double éventualité que répondent d'un côté, l'excédant du prix de vente sur le prix de revient, qui est représenté par le profit, de

Tautre, la différence en moins qu'exprime \di perte. Dans le premier cas, non seulement Tindustriel recouvre le montant de ses avances,mais il recueille le prix de ses efforts, de son temps, du soin qu'il a dû ici déployer. Au contraire, s'il y a perte, le moins qui puisse arriver, c'est que l'industriel ait travaillé pour rien, comme on dit en langage ordinaire. Mais, à ce compte, il se trouve avoir perdu, avec son temps et sa peine, tout ou partie du fonds avancé en vue de l'affaire dont il s'occupait.

« Or, qu'il y ait perte ou gain pour Ventrepreneur, l'homme du salaire n'aura pas moins touché, dans les deux cas, le prix de son travail sur le pied convenu. Il y a donc cette différence entre l'industriel qui se livre à quelque entreprise et celui dont il loue les services, que celui-ci recueillera, quoi qu'il arrive, la rémunération de son concours ; en d'autres termes, il est assuré de recevoir le prix de son temps et de sa peine, tandis que l'homme de l'industrie n'est rien moins qu'assuré de recouvrer : i° ses avances ; 20 le prix de son temps et de ses efforts. — L'un d'eux touche, par exemple, qu'il y ait gain ou perte, 5 francs par jour, soit 1200 francs par an, tous chômages déduits, tandis que l'autre, qui comptait réaliser un profit ç^n fin d'exercice de 10, de 1 5 de 20,000 francs, non seulement aura travaillé pour rien, mais arrive à retirer de son in-

dustrie moins qu'il n'y avait mis.puisqu'il n'est pas

même rentré dans ses avances,

€ Sans doute, il arrivera quelque autre jour que ce même industriel en réalisant un gain de vingt mille francs, par exemple, atteint un résultat de beaucoup supérieur à celui obtenu par le salarié. Mais cette rémunération n'a rien d'as su ré: outre qu'elle peut être infiniment moindre, sinon nulle. Celadépend des circonstances. C'est donc chose de toute façon incertaine; tandis que celle surlaquelle compte le simple travailleur est, non seulement fixe, mais nullement éventuelle, aléatoire. Ce que le salarié obtient pour prix de son concours est peu de chose sans doute, eu égard à ce que pourra, dans l'occasion, recueillir le chef de l'entreprise; mais ce peu de chose est d'ores et déjà acquis à l'homme du salaire, quoi qu'il arrive, alors que celui qui le paie n'est assuré de rien. Une seule chose ne fait pour l'industriel aucun doute; c'est qu'il se trouve avoir engagé, outre son temps, ses soins et ses peines de toutes sortes, un chiffre d'avances, constituant des charges dont il n'est nullement certain d'être relevé indemne, pas plus qu'il n'est sûr d'être rémunéré de ses services ('). »

La passion démocratique, aveuglée par l'orgueil et par les appétits matériels, se refuse à ces raisons et à ces justifications tirées des faits. Les

I. Paul Coq, Cours iT^conomie industrielle, iv. 12, Paris 1876, p. 440et suiv.

socialistes sentent très bien que si Ton accepte notre état social avec les principes de propriété et de liberté du travail qui le régissent, la situation respective du patron et de l'ouvrier, telle que nous l'avons aujourd'hui, est légitime, et qu'elle est tellement naturelle qu'il est impossible, l'ordre social étant donné, de s'y soustraire. Déterminés à rompre avec cette situation, ils rompent avec l'état social auquel elle répond. Ils créent un nouveau monde économique : plus d'entreprises particulières, plus de concurrence, plus de capital privé, partout l'État, l'État propriétaire foncier, l'État capitaliste, l'État entrepreneur et patron universel.

Mais ils ont beau faire, ils ne sauraient briser avec la réalité. Il y a le cours naturel des faits qu'ils ne parviendront point à changer. Ils ne peuvent pas empêcher des perturbations qui tiennent à la complication des éléments de la vie sociale, à la faiblesse des conceptions humaines, aux éventualités bonnes ou mauvaises de l'ordre physique. A moins de faire de l'ordre social une mécanique, qui marcherait avec la régularité d'une horloge et dans laquelle l'individu serait réduit à l'activité servile d'une roue d'engrenage, il faut qu'ils subissent ces perturbations, aussi bien lorsque le capital est aux mains de l'État que lorsqu'il est aux mains des individus; seulement dans le premier cas, les imprudences et les bévues seront le

fait de l'État, et l'on sait, par l'expérience du gouvernement rëpublicain, s'il est incapable d'en commettre.

Un écrivain allemand, ancien ministre de l'empire d'Autriche, a su donner à ces théories tout imaginaires, une apparence de réalité organique qui permet d'en mesurer tonte la portée et d'en saisir aisément les cùtés faibles. Qu'il ait, de bonne foi, exposé un système qui l'avait séduit, ou qu'il n'ait voulu, comme il le prétend aujourd'hui, « que dissiper les fausses conceptions et les ignorances qui enveloppent la question du socialisme, en donnant une connaissance précise de la nature et du but de la réorganisation socialiste », il reste certain que M. Sch^ffle a, mieux que personne, déduit les conséquences naturelles et fixé les applications du système (').

« Remplacement du capital privé, c'est-à-dire du mode de production spéculateur privé, sans autre règle sociale que la libre concurrence, par le capital collectif, c'est-à-dire par un mode de production qui, fondé sur la possession collective de tous les moyens de production par tous les membres de la société, produirait une organisation plus unifiée, sociale, collective, du travail national.

. Voir,

«Le mode de production collectiviste supprimerait la concurrence actuelle en plaçant les parties de la production des richesses qui peuvent être exécutées collectivement (socialement, coopérativement) sous la direction des organisations professionnelles, et en effectuant, sous cette même direction, la répartition des produits communs (sociaux) de tous à tous, en raison de la valeur d'usage social du travail de chacun.

«Aussi divergentes et aussi embrouillées que ses voies paraissent aux meneurs socialistes isolés, tel est, réduit à sa plus simple expression, le but du socialisme contemporain.

« Dans rÉtat capitaliste actuel, quiconque possède un capital fait librement toute entreprise quelconque avec une partie de la production nationale, cela dans son intérêt privé, et ne subit une influence sociale quelconque que par la réaction hydrostatique, pour ainsi dire, de tous les autres concurrents, qui sont comme lui, à la recherche du gain.

«Dans rÉtat socialiste, au contraire,les moyens d'organiser toute production et toute circulation de richesses (c'est-à-dire le capital, la source des moyens de production), seraient la propriété commune de la société dont les organes collectifs, d'une part, coordonneraient toutes les forces séparées de travail pour les fondre dans l'organisation du travail collectif, et, d'autre part, distribueraient

tous les produits de cette coopération sociale au prorata du travail de chacun. En conséquence, il n'y aurait plus ni affaires privées, ni entreprises privées, mais seulement le travail collectif organisé de tous, dans les établissements de la production et de l'échange socialement organisés avec le capital collectif. Les rapports de gain (pour les capitalistes) et de salariat (pour les ouvriers,) seraient abolis.

«Les travailleurs recevraient des émoluments en raison de leur travail.

«Les moyens nécessaires pour chaque genre de production devraient être fixés par l'enquête officielle et continue des administrations de la vente et par les comités directeurs de la production. L'industrie sociale se réglerait sur ces déterminations. Le déficit ou surcroit occasionnel des produits serait balancé, de temps à autre, relativement aux besoins par une mise en réserve dans les magasins qui deviendraient de véritables entrepôts publics.

«Tel est incontestablement et pris dans son sens le plus général, le collectivisme, opposé au capitalisme; telle est la quintessence de l'organisation sociale du travail, opposée à cette concurrence anarchique actuelle qui, selon les socialistes; au lieu de rempHrune fonction sociale, unifiée et consciente, de la production et de la circulation des richesses, n'est qu'un jeu et un combat de

concurrents luttant pour avoir une plus grande part dans la curée ('). »

On le voit, dans ce système, TÉtat est le grand producteur et répartiteur desrichesses.il distribue à chacun sa tâche dans le travail social ; il attribue à chaque entreprise la somme des avances qu'elle réclame; il met à la disposition de l'administration tout le produit, lequel lui est cédé par les producteurs contre des bons, représentant une certaine valeur de travail ; en échange de ces bons, les travailleurs tirent des magasins de TÉtat les divers objets de leur consommation, et l'État se trouve avoir opéré de cette façon la distribution générale des produits créés par l'activité commune.

Mais lorsque l'État est, de la sorte, grand ordonnateur du travail et grand distributeur de ses produits, il est aussi, de toute nécessité, par la multitude des employés indispensables pour le fonctionnement de ses services économiques^ grand consommateur. Il est même à craindre qu'il ne soit plus grand consommateur et plus grand dissipateur des richesses produites par les bras de l'ouvrier que ne le sont aujourd'hui les patrons, sous le régime de la liberté et de la concurrence, même avec les instincts de luxe et de jouissance auxquels un trop grand nombre d'entre eux obéissent.

I. SCHiEFFLE, La quintessence du socialisme^ 2"® édit^ Paris, 1881, p. 17 et 18.

Toatesles entreprisesserontdonc.suivant les arrangements économiques du collectivisme, réglées etalimentécs par l'Etat. La liberté, l'initiative et la responsabilité des patrons ont disparu. Il n'y a plus pour eux ni risques, ni profit. C'est l'État qui d'autorité donne à la production cette impulsion qu'elle reçoit, dans les sociétés organisées comme les nôtres, de la libre activité des patrons.

Lorsque l'organisation du travail repose sur la propriété et la liberté, re que le collectivisme prétend faire par l'autorité de l'Etat et la centralisation économique, c'est l'activité propre des patrons qui le fait. Un économiste allemand réfutant les théories du collectivisme a parfaitement décrit ce rôle social du patron dans notre organisation de liberté :

« Si, au lieu d'envisager le bénéfice de l'entrepreneur au point de vue de l'économie privée, on se place à un point de vue plus élevé, celui de l'économie d'un peuple, le r61e joué par l'entrepreneur dans cette économie générale d'une société apparaît sous une autre lumière.

« Si l'on considère l'entrepreneur à ce ]~oint de vue, on voit qu'il exerce dans l'organisme économique une fonction très essentielle et très importante, la fonction qui incombe, dans un État communiste, au ministère des travaux publics.

«: Dans une pareille communauté, oîi la collectivité (l'Etat) est chargée de satisfaire aux besoins

de Tensemble des citoyens, Tune des tâches les plus ardues du gouvernement consisterait à déterniiner tous les ans les quantités de tous les objets et denrées qui doivent être produites.Ce soin, c'est aujourd'hui l'ensemble des entrepreneurs qui s'en charge , car ils déterminent comment on emploiera les moyens de production qui existent, et comment les travailleurs seront occupés pour établir les produits dont la nation entière pourra avoir besoin.

« L'entrepreneur privé résoudra, à beaucoup d'égards, le problème mieux que ne pourrait le faire, dans l'Etat communiste, un ministère des travaux publics, car ce ministère n'aurait pas la puissance nécessaire pour réaliser ses intentions. En effet, si, à un moment donné, les citoyens d'un État sont tous pleinement occupés dans leurs diverses industries, et qu'il s'agisse d'entreprendre une nouvelle production de première importance, par exemple la construction de chemins de fer, on ne pourrait y arriver qu'en retirant un certain nombre de travailleurs de leurs occupations actuelles pour les appliquer à la nouvelle production. Il en résulterait naturellement que dans les anciennes industries la production diminuerait ou que les travailleurs conservés seraient astreints à des efforts plus intenses. Dans un Etat communiste il s'élèverait de fréquents conflits, le gouvernement s'efforcerait d'instituer de nouvelles

Industries et le peuple souverain s'opposerait à ses -ordres, soit pour n'avoir pas à réduire une consommation à laquelle il tient, soit pour éviter un .surcroît d'efforts, (soit même par unique esprit de routine).

« Aujourd'hui, ce n'est pas un service public, mais un entrepreneur qui ordonne, et il obtient l'obéissance sans bruit, en disant en quelque sorte au.x ouvriers : dans l'autre industrie je n'ai plus d'occupation pour vous, mais j'en ai dans la nouvelle, et les ouvriers qui désirent travailler se soumettent.

« Il n'est donc pas vrai que l'entrepreneur ne travaille pas, ou — comme disent les socialistes, — qu'il mène aux dépens des ouvriers la vie d'un actif rentier. Si l'on étudie ses fonctions au point de vue de l'économie du peuple, (ou mieux, de l'économie politique), l'entrepreneur est comme un fonctionnaire public, il prescrit, dans l'intérêt de la collectivité, ce qui doit être produit, et reçoit son traitement sous la dénomination de bénéfice d'entrepreneur ('). »

Et le traitement que reçoit l'entrepreneur sous forme de bénéfice, ce n'est pas seulement la rémunération du travail dont il est chargé quant ,à la répartition de l'activité productrice dans la

I. Extrait d'un ouvrage de M. Klkinwachter cité par M. Maurice Biock,/oitrna! des économistes du mois de iuin 1883, p. 336.

société, c'est le salaire de toute la peine qu'il prend pour mettre Tentreprise, à la tête de laquelle il est placé, dans de bonnes conditions de réussite, pour assigner à chacun, dans Tceuvre commune, la tâche appropriée à ses forces, pour veiller à ce que tous donnent tout ce que Ton est en droit d'attendre d'eux pour le résultat de l'entreprise ; toutes choses auxquelles l'État serait obligé de pourvoir par la contrainte officielle, si le patron ne s'y employait par la liberté.

Nous l'avons dit, en supprimant l'initiative et

l'action propre du patron, l'Etat collectiviste ne supprime pas les difficultés,lestiraillements,les perturbations, dont on prétend que le système de la liberté et de la propriété privée est la source. Seulement, les difficultés et les perturbations restant au fond les mêmes, leurs effets, sous le régime du collectivisme, apparaissent dans la vie sociale d'une autre façon. A la place des oscillations, des incertitudes, des secousses parfois violentes que produit le jeu naturel de la liberté, il y aura l'arbitraire, le favoritisme, l'exploitation cupide et passionnée, la contrainte non moins violente, d'une action absolutiste qui disposera des intérêts économiques liés, par la nature des choses, de la façon la plus étroite, à l'activité privée et à la vie intime de chacun.

des patrons.

jujours eu et qu'il y aura toujours

BE socialisme, en réclamant la suppres- [ sion du patron, se met en contradiction ic le fait constant de l'organisation ! du travail, chez tous les peuples et à toutes les époques. I! suffît de jeter un coup d'œil sur l'organisation du travail aux divers âges pour en être convaincu.

L'industrie peut s'exercer différemment sui- I vant les conditions particulières de l'existence des peuples, dans Tordre des relations privées et politiques, et à raison des principes qui dominent l'ordre social.

Il y a des sociétés qui admettent, comme un principe de droit, le domaine de l'homme sur l'homme. II en était ainsi dans l'antiquité oit le plus grand nombre des travailleurs était esclave. On rencontrait bien un certain nombre d'ouvriers libres appartenant à la plèbe, mais ce n'était qu'une infime minorité. Sauf une indépendance personnelle que la misère réduisait à très peu de chose, leur condition n'était pas meilleure que celle des esclaves.

Dans cet ordre de relations sociales, le patron c'est le maître, X^dominus, c'est-à-dire, le propriétaire des ouvriers qu'il emploie. Il les possède au même titre, à peu près, que ses autres instruments de travail.

Dans les grandes exploitations, le maître, le patron, propriétaire des travailleurs, se fait remplacer par un directeur des travaux qui exerce l'autorité absolue sur les esclaves, bien que parfois il soit lui-même esclave.

Appeler patron le maître d'ouvriers esclaves, ce serait fausser la langue. Le t^rme patro7i emporte, dans nos langues chrétiennes, une signification d'autorité bienveillante, protectrice et presque paternelle, qui ne répond en aucune façon à ladure autorité du maître dans les sociétés païennes. Le maître qui fait travailler des esclaves est un entrepreneur d'industrie, et point un patron dans le véritable sens du mot. Mais il est toujours vrai pourtant, qu'il exerce la fonction industrielle que le patron remplit chez nous.

Sous le régime servile il ne se fait aucune répartition, proprement dite, du produit de l'opération productive entre les travailleurs et celui qui les emploie. Le maître étant le propriétaire de toutes les forces qui concourent à la production, des personnes aussi bien que des choses, strictement il ne doit rien à ses ouvriers, et il fixe, comme il lui plaît, leur rémunération. Si c'est un

LE VATRON. 4

païen, il ne suit d'autre règle que son intérêt, tempéré quelquefois par un sentiment de bienveillance naturelle. Si c'est un chrétien, il sera guidé par le sentiment des devoirs qu'imposent la justice et la charité.

Telle est l'organisation du travail, telle est la condition de l'entrepreneur d'industrie, dans une société oh règne le principe du domaine du maître sur la personne de l'ouvrier.

Mais né confondon.s pas cette dépendance absolue du travailleur envers le maître dont il est la chose, avec d'autres modes de dépendance qui laissent à l'ouvrier la liberté personnelle quant aux choses essentielles de la vie humaine, et ne l'assujettissent que par rapport au travail, et encore dans une certaine mesure.

Dans ces sortes d'arrangements, le lien de dépendance de l'ouvrier envers le patron de qui relève l'industrie, ou envers le propriétaire de qui relévela terre, peut avoir le caractère de la perpétuité, sans que l'ouvrier soit privé de sa liberté. L'engagement permanent des travailleurs est la loi ordinaire d'une société qui sort de l'état patriarcal et quitte le mode d'existence de la tribu, pour entrer dans les relations de l'état politique. Au moyen âge, lorsque la situation des personnes se dessine et se fixe sur le sol de l'Europe occidentale envahi par les tribus germaniques, le serf d'abord, plus tard le mainmortable et l'homme

de poëste, sont plus ou moins attachés à la terre, et sont soumis, à raison de cette dépendance, aux droits de poursuite et de formariage. Mais ils ne doivent au seigneur que des services déterminés. En général ils travaillent pour eux-mêmes et les fruits de leur travail leur appartiennent. Sous d'autres formes, l'état des populations assujetties est le même dans les villes; les artisans sont dans le servage du comte ou de l'évêque, mais ils ne doivent que des services déterminés. D'ailleurs, ils arrivent plus tôt à la pleine liberté dont ils trouvent la garantie dans l'organisation corporative et dans l'attache au métier.

En cet état de liberté limitée, on rencontre, suivant les conditions économiques du temps, de véritables patrons, et un patronage que les dispositions morales du patron peuvent rendre très fructueux pour le bien-être des travailleurs.

Il est un mode d'organisation du travail dont nous avons parlé déjà et qu'on ne peut passer sous silence, bien qu'il n'ait pas été réalisé jusqu'ici, c'est le collectivisme, la plus récente des nombreuses conceptions du socialisme.

Ici, dans l'industrie comme ailleurs, l'individu s'efface et disparaît devant l'État qui exerce la direction et dispose des forces sociales, dans l'ordre économique comme dans l'ordre des relations politiques.

Dans l'organisation collectiviste, il n'y a plus

d'entrepreneur concevant et ordonnant l'entreprise, rassemblant les moyens d'exécution, terre, capital et travail, dirigeant l'opération productive, prenant à son compte ses résultats bons ou mauvais, avantageux ou désavantageux, attribuant aux propriétaires des forces productives, sur le résultat du travail à lui appartenant, la part qui correspond à la valeur du service rendu par chacun.

D'après l'économie collectiviste, il n'y a plus qu'un patron, ou, pour mieux dire, qu'un maître, c'est l'État. L'Etat e.st l'entrepreneur universel ; c'est la réalisation, pour l'ordre économique, de la maxime libérale queChapelié énonçait devant la Constituante en 1791 ; plus rien entre l'individu et l'État. Par cette organi.sation de despotisme individualiste, qu'il plaît au radicalisme de nommer la liberté égalitaire, l'État régit le travail social sous la loi d'une servitude universelle.

Si cette conception pouvait être mise en pratique, les chefs des groupes industriels ne seraient, en réalité,que les commis de cette collectivité que représente l'Étal, et dans les mains de laquelle toutes les forces productives de la terre et du capital mobilier se trouveraient concentrées. En un pareil régime, il n'y a plus ni supérieur ni inférieur, mais des hommes égaux sous la main de l'État, lequel distribue le travail et mesure la portion de chacun dans le gain (

PEUT-ON SUPPRIMER LE PATRON? Jj

Tordre collectiviste ; le fonctionnaire de la police économique y a pris la place du patron.

Même au milieu de ses plus graves égarements, l'homme se souvient qu'il est fait pour accomplir par la liberté les fins supérieures de la vie, et jamais l'humanité n'acceptera cette étroite et humiliante utopie. Les plus souples à l'égard du pouvoir ne consentiront point à abdiquer leurs sentiments propres et leur dignité personnelle, au point de mettre dans les mains des agents de l'État leur travail, c'est-à-dire, ce que chacun sent le mieux être sa propriété et sa personne même. Si passionné qu'on soit pour l'égalité, on ne veut pas l'acquérir au risque de la voir tourner en épuisement général des forces sociales, par la stérilité du travail que l'intérêt personnel ne stimule plus, et par la dilapidation du produit social sous la domination des cupidités administratives.

Puisqu'il faudrait, pour éliminer le patron, faire accepter par la société l'asservissement du collectivisme et la duperie socialiste, on peut croire qu'il y aura toujours des patrons. S'il arrivait, sur quelque point du globe, que la passion démocratique réussît à faire décréter la suppression du patron, ce ne serait qu'un court incident de la guerre que la Révolution livre à tous les pouvoirs privés et publics, et l'on peut être assuré que la hiérarchie naturelle du travail serait bientôt restaurée.

De ces considérations nous pouvons conclure que, dans notre monde, qui reconnaît comme règle de la vie sociale le droit de propriété individuelle avec la liberté personnelle des travailleurs, il y aura toujours des patrons comme il y a des ouvriers.

Mais, si l'on rencontre partout le patron, on peut constater aussi que ses relations avec les ouvriers ne sont pas toujours les mêmes.

Il y a telle organisation de ratelier,notamraent celle qui domine aujourd'hui dans la grande industrie, qu'on pourrait considérer comme une désorganisation du travail.

Est-ce une situation normale que cet antagonisme de deux classes d'hommes appliqués à la même œuvre, destinés à vivre constamment rapprochés dans les mêmes labeurs, soumis aux mêmes épreuves, et dépendant les uns des autres par le fait de la solidarité du travail?

L'individualisme qui règne dans la politique des classes libérales règne aussi dans l'industrie libéralisée, La règle, chacun chez soi, chacun pour soi, dont l'économie libérale prétend tirer, par la balance des services, un système de justice égalitaire et de paix utilitaire, cette maxime fameuse se transforme aisément en une autre maxime :

chacun contre tous, et tous contre c/uicun.

Sous ce régime, qui devait assurer l'ordre économique par l'harmonie des intérêts privés, on

est arrivé à l'état de guerre habituelle dans le monde du travail, guerre de l'ouvrier contre le patron, du patron contre l'ouvrier, et des patrons contre les patrons.

Dans chaque groupe industriel il y a un patron, mais il n'a guère souci de faire du patronage. S'il y songe, il se trouve à chaque moment embarrassé et entravé par les instincts, les passions et les institutions du régime. Comment grouper les travailleurs, sous une législation qui n'a que des défiances pour l'association. Tout ce que le patron pourra faire, la plupart du temps, pour des ouvriers que les institutions encouragent à régoïsme, c'est de leur faciliter, par des combinaisons qui n'atteignent que le côté matériel de leur existence, la pratique du self-helping^ comme disent les Anglais. Aide-toi toi-même, c'est tout ce que dit à l'ouvrier sous le régime de l'individualisme révolutionnaire, le patron qui veut lui prêter assistance. Tout ce qu'il fait c'est de lui offrir le moyen de se tirer d'affaire, avec moins de peine, par son énergie personnelle.

La liberté du travail lorsqu'on l'entend ainsi, lorsqu'on la prend comme synonyme de l'isolement des individus et des classes dans la vie industrielle, et de la rivalité irrémédiable des intérêts, c'est tout simplement l'anarchie dans le travail par l'impossibilité du patronage et de l'association. Hors de la pratique de ces deux

institutions, il ne peut y avoir pour le travail que la confusion, la guerre, la ruine, par la méconnaissance des conditions naturelles de toute activité économique et de toute vie sociale.

La liberté personnelle du travailleur, avec le droit de disposer comme il lui convient de son travail, n'a point pour conséquence obligée cette organisation d'individualisme et de lutte égoïste.

Les sociétés chrétiennes ont connu, et pourraient connaître encore, la liberté associée qui reçoit, pour l'ordre économique, sa forme complète et efficace dans la corporation.

La corporation, lors qu'elle est organisée suivant la donnée chrétienne, est la combinaison la plus parfaite des deux forces par lesquelles se régularise et s'organise la liberté du travail.

D'abord la corporation chrétienne nous offre le patronage dans sa perfection. En effet , dans cette corporation il y a un maître, c'est-à-dire, un chef d'industrie pour le compte de qui le travail s'effectue, et qui en prend à sa charge tous les risques. Et ce maître, lorsqu'il remplît les devoirs que la loi chrétienne imposeà ceux qui ont des hommes sous leur direction, exerce à l'égard de ses ouvriers le patronage, c'est-à-dire, que l'ouvrier trouve en lui cette protection, mêlée de charité fraternelle et d'autorité paternelle, qui forme, dans la hiérarchie du travail, le lie n le plus fort et le plus utile à tous

La corporation réalise aussi l'association, car toutes les œuvres, soit morales, soit économiques, par lesquelles le patron peut éclairer et guider l'ouvrier, améliorer sa condition, assurer son avenir, sont des œuvres d'association. L'homme isolé ne peut pas grand' chose pour lui-même ; il n'est fort que lorsqu'il unit ses forces à celles de ses semblables. Il n'est fort non plus que lorsqu'il reçoit une direction et reconnaît un lien hiérarchique. Toute l'organisation de la corporation, toute sa puissance, sont là.

Nulle institution sociale ne peut s'établir et durer, si la loi ne lui prête un certain appui pour fixer son mode d'existence et donner l'efficacité à son action. La corporation ne fait point exception à cette règle générale.

Mais l'intervention de la loi peut s'exercer en cette matière de plus d'une manière.

La corporation peut être un corps légalement constitué hors du droit commun, et alors, n'y est point maître ou patron qui veut. Pour le devenir il faut subir des épreuves, remplir certaines conditions de moralité , acquitter certains droits. Alors aussi un certain lien attache le compagnon, c'est-à-dire, l'ouvrier au maître. Il n'est pas permis au compagnon de quitter son maître sur un simple caprice; bien que sa liberté personnelle lui reste, l'usage en est réglé de façon à garantir l'intérêt de tous. La liberté du maître n'est pas

tion plus absolue ; à son tour il a des obligations envers le compagnon, obligations de justice, ou obligations de charité, qui sont pour l'ouvrier une puissante garantie.

La liberté comporte donc sous ce régime une réglementation dont Texcès et Tabus peuvent avoir, pour les patrons aussi bien que pour les ouvriers, de graves inconvénients. Néanmoins, ni le principe même de la liberté dans ses applications essentielles, ni la situation du patron, n*en reçoivent d'atteinte. La hiérarchie industrielle, telle qu'elle se conçoit sous l'empire de la liberté chrétienne est ici, non seulement respectée, mais fortifiée. Le patron reste chargé de la direction de l'entreprise, et il reste aussi chargé de ses risques. Ces risques peuvent être atténués par le frein imposé à la concurrence, mais, les fluctuations du marché ne pouvant être évitées, le patron en supporte les conséquences aussi bien que l'ouvrier.

De nos jours, le lien entre le patron et Pouvrier exclut toute contrainte et ne se forme que sous la loi de la liberté. Le législateur, lorsqu'il en détermine la nature et lorsqu'il le réglemente, porte jusqu'à l'excès la précaution contre tout assujettissement qui pourrait être imposé à l'ouvrier, fût-ce même de son plein gré, et en vue d'un avantage dont il est après tout le meilleur juge. Pour atténuer les vices d'un pareil régime,

il faut que le patron soit plus que jamais patron; il faut qu'il le soit d'autant plus qu'il est moins le maître, et qu'il n'a plus le pouvoir légal qu'il possédait sous le régime de la corporation privilégiée et du travail réglementé. Pour que la hiérarchie industrielle ne soit point détruite,pour que l'ordre et l'harmonie régnent dans le travail, il faut que la libre action du patron, laquelle ne peut être que l'action charitable, remplace le lien et l'assujettissement du règlement légal. C'est alors que le patronage, dans son sens chrétien,peut exercer toute son influence, avec le double appui des mœurs et des lois.

En résumé, l'organisation générale du travail dans la société peut être très diverse; les relations des membres du groupe producteur peuvent être établies dans des conditions particulières, suivant les temps, suivant les mœurs, suivant les lois qui règlent l'état des personnes, mais le fait général de la direction du patron et de sa responsabilité subsiste toujours.Lors même que la servitude universelle du socialisme parviendrait à s'établir, ce qui n'est pas du tout probable, même alors, il y aurait un patron général qui serait l'Ltat, et des patrons délégués qui seraient les chefs officiels des groupes industriels. Alors aussi l'Etat encourrait une responsabilité que la colère'populaire pourrait, à certains moments, faire rudement sentir aux gouvernants.

Ilestvrai quel'économiediémQcratîque propose une autre solution. Par la société coopérative de production, elle prétend supprimer le patron et organiser le groupe producteur au moyen de la mise en commun, libre et toute volontaire, des forces ouvrières, sur le pied de l'égalité du droit, avec la seule différence, quant à la rémunération, de l'inégalité des apports.

Mais dans le groupe producteur constitué de cette façon, il faudra bien pourtant qu'il y ait un chef, puisqu'il faut que l'ordre et l'unité y régnent. Sans l'harmonie et la continuité des efforts, point de résultats. Ce chef, ce sera le suffrage universel des ouvriers qui le nommera et le révoquera, comme, dans l'État démocratique, il nomme et révoque le pouvoir politique.

Sans qu'il faille insister autrement, on aperçoit toutes les impossibilités d'une pareille organisation. Ce n'est pas lorsqu'on s'adresse à des patrons, dont toute la vie s'est écoulée dans la pratique industrielle, qu'il faut s'arrêter à démontrer que l'ordre et la suite ne pourraient être assurés, dans une telle association, que moyennant des vertus fort au-dessus de la moyenne delà condition humaine.

N'ayons point de complaisance pour les prétentions démocratiques, point do faiblesse pour les illusions que l'esprit de subversion répand dans les masses. Il y a dans la vie humaine des

PEUT-ON SUPPRIMER LE PATRON ? 6l

faits constants, traditionnels, qui répondent à des principes d'ordre général. Ici, le principe,c'est la subordination hiérarchique. De tout temps, il s'est imposé à tous les degrés de Texistence sociale, pour les relations privées comme pour les relations publiques. Dans TÉtat, dans la famille, dans chacun des groupes où se concentre et s'organise l'activité économique, il y a une autorité, un chef, quelqu'un qui ordonne, qui commande et à qui la masse, nombreuse ou restreinte, obéit. Dans le groupe où l'on produit la richesse, l'autorité, le chef, le maître, c'est le patron. Quelles que puissent être les modifications apportées à ses relations avec ceux qui travaillent sous sa direction, on le retrouve partout,et on le retrouvera toujours avec sa fonction essentielle.

Comment la fonction que le Patro la société lui Impose des devoirs.

E tout ce qui vient d'être dit, on peut tirer cette conséquence : que le patron n'est pas seulement une des pièces essentielles de l'organisme du travail, mais que son influence et son action dépassent de beaucoup ce que l'on appelle strictement l'ordre économique, et qu'il a un rôle à remplir dans l'ordre social.

Les économistes de l'école utilitaire, tout entiers à leurs spéculations sur la richesse, sur h puissance du travail qui la crée, sur son mode de répartition, tout préoccupes du gain et du dommage par rapport à l'intérêt individuel, persuadés | qu'ils sont, que le profit individuel fait néces- ' sairement le bien général ; ces théoriciens de ' l'économie individualiste, négligent le côté supé- | rieur de la fonction du patron et semblent n'en j point apercevoir l'importance sociale. Une seule | chose les occupe, la responsabilité financière et I commerciale, responsabilité dans laquelle il ne j s'agit que du patron lui-même et de ses intérêts.

Mais lorsque Ton considère les choses à un point de vue plus élevé et plus vrai, on aperçoit d'autres responsabilités qui pèsent sur le patron à raison des conséquences,bonnes ou mauvaises, de son action, non plus pour lui-même, mais pour ceux avec qui il se trouve en relation. Ce sont ces responsabilités-là qu'il nous importe particu^ lièrement de signaler, parce qu'elles sont trop souvent mises en oubli.

Bien des chances, sans doute, peuvent affecter la position des patrons. Si plusieurs d'entre eux parviennent à la richesse et ont rang parmi leshommes à qui la fortune procure une existence brillante et une influence sociale considérable, beaucoup d'autres ne font que végéter, ou vont se perdre dans les emplois industriels de peu d'importance que l'on peut exercer sans apporter de capitaux. Mais, quoi qu'il en soit, un patron, aussi longtemps qu'il reste à la tête de son industrie, alors même qu'elle ne serait pas absolument florissante, est toujours un homme de position supérieure par rapport au grand nombre de ceux qui n'apportent au travail que leurs bras, ou une capacité de direction bornée et tout-à-fait inférieure.Il a donc sa place parmi ces classes auxquelles les avantages particuliers de l'intelligence et des biens matériels împosent,à l'égard des classes qui ne possèdent pas ces mêmes avantages, des devoirs de direction bienveillante et d'assistance charitable.

Dieu a fait les hommes égaux; on ne comprendrait pas qu'il eût permis que certains fussent en possession, pour leur exclusive jouissance, de tous les biens de la terre, tandis que les autres, qui sont le grand nombre, n'auraient que les privations. Dieu a voulu que Tépreuve fût imposée à tous. Si quelques-uns possèdent les richesses et l'intelligence, ce n'est point pour qu'ils retirent seuls les avantages du bien-être de l'instruction et de l'influence qui en sont la conséquence: appelés tous à la même destinée, les hommes y tendent par des voies différentes, les uns par la vie difficile et pauvre, les autres par les sacrifices volontaires de toute nature, de l'ordre moral et de Pordre matériel, qu'ils s'imposent, afin d'obéir au précepte de la charité envers leurs frères.

L'Église catholique, animée de la charité du Christ, place même, pour la dignité, les pauvres avant les riches. « L'Lglise, dit Bossuet, dans son premier plan, n'a été bâtie que pour les pauvres, et ils sont les véritables citoyens de cette bienheureuse cité que l'Écriture a nommée la cité de Dieu. Les riches, je ne crains point de le dire, en cette qualité de riches, étant de la suite du monde, étant, pour ainsi dire, marqués à son coin, n'y sont soufferts que par tolérance, et c'est aux pauvres et aux indigents, qui portent la marque du Fils de Dieu, qu'il appartient proprement d'y

être reçus. C'est un aveuglement déplorable que de ne pas honorer les pauvres,auxquels Dieu même a fait tant d'honneur, »

La loi générale de la vie sociale est une loi de mutuelle assistance. Entre des êtres doués de la même constitution physique et morale, et appelés à une même fin, il y a, de par la nature, une certaine solidarité, qui a pour conséquence pratique ce que la philosophie humanitaire a appelé la philanthropie, ce que les chrétiens nomment la charité.

Dieu nous a donné charge de notre prochain, uniciiique mandavit de proximo sno. C'est un devoir général qui s'étend à tous les hommes mais qui s'applique particulièrement à ceux qui vivent autour de nous, et dont l'activité se trouve étroitement liée à la nôtre dans les labeurs de la vie. Le patron est entouré d'ouvriers dont les bras sont employés à l'œuvre d'où il tire sa richesse, et qui dépensent, sous son autorité, leur vie dans les plus rudes labeurs. Comment ne serait-il pas tenu envers eux à des devoirs particuliers? Les sentiments de la simple humanité nous le disent aus.si bien que les sentiments plus élevés et plus féconds de la charité. En nos temps, oi!i l'on parle sans cesse d'œiivres populaires, où l'on demande compte, à ceux qui possèdent les avantages de la vie sociale, de l'emploi de leur influence et de leur richesse, comprendrait-on que

l'on pût se trouver en relation de chaque moment avec les classes inférieures, qui sont d'ordinaire les classes souffrantes, sans être spécialement obligé de leur venir en aide, par l'assistance morale autant que par l'assistance matérielle?

Les patrons ont aujourd'hui, envers leurs ouvriers, des obligations d'assistance d'autant plus rigoureuses que, longtemps, la plupart d'entre eux les ont moins remplies.

A certains moments la société se trouve entraînée par des courants d'idées et d'impressions, dont elle ne se rend pas bien compte, et qui impriment aux mœurs des déviations regrettables. C'est ainsi que, durant la première moitié de ce siècle, l'individualisme a été accepté, pour la vie industrielle, comme une règle de conduite justifiée par la nature même des intérêts poursuivis en cet ordre de choses. Ainsi qu'il arrive toujours, les erreurs et les faiblesses d'en haut ont prompteraent envahi les rangs inférieurs. Les passions qui aujourd'hui soulèvent les prolétaires contre les patrons, sont le fruit d'un égarement auquel presque tous se sont laissé entraîner. Les patrons ne doivent-ils point aux ouvriers, qui souffrent si cruellement de ces lamentables méprises, une action charitable capable de réparer les maux dans lesquels l'individualisme utilitaire des classes supérieures les a plongés.'

D'ailleurs, par la force des choses, sans qu'il y

ait de leur faute, les patrons n*ont-ils pas donné occasion au désordre moral et matériel qui désole les régions de Tindustrie? C'est pour imprimer à la manufacture sa plus grande puissance productive, que les travailleurs y ont été réunis en masses considérables, et que, par suite, se sont formées ces agglomérations urbaines dans lesquelles fermentent tous les vices. Les femmes et les enfants, dont la présence dans les ateliers a de si funestes conséquences, n'y ont-ils pas été amenés de la même façon? Outre toutes les raisons qu'a le patron de porter soulagement aux misères qui accablent les populations de son plus proche entourage, il y a donc ce motif décisif, qu'elles naissent des faits mêmes qui accroissent sa richesse et étendent son influence.

Si, portant nos regards au-delà des souffrances et des misères individuelles qui accompagnent le développement de l'industrie, et nous plaçant au point de vue social, nous considérons la démoralisation croissante des masses ouvrières, l'affaiblissement dans la croyance et la pratique religieuse, le relâchement des liens de la famille, le progrès des consommations stériles et corruptrices, tous ces abus, tous ces excès, qui sont devenus, hélas! la vie même de nos populations industrielles, et qui font courir à nos sociétés des dangers jusqu'ici inconnus, on se dira que les devoirs du patron vont plus loin que l'assistance

6g tHAVITRE VI.

envers les individus, et que la société tout entière attend de lui une action soutenue contre le mal, et une propagande du bien, qui réponde à la gravité des périls de l'ordre moral et de l'ordre matériel. A qui donc incomberait le devoir de travailler à la restauration des mœurs populaires, si ce n'était à ceux dont l'influence et l'autorité s'exercent directement sur la partie du peuple plus particulièrement exposée aux séductions de l'existence matérialisée des ateliers modernes?

Le patron a donc, à l'égard de l'ouvrier, à l'égard de la société, des devoirs impérieux. Il en a aussi à l'égard des autres patrons, ses confrères dans le travail industriel.

Dans la lutte décisive, qui doit avoir pour issue le salut ou la ruine des peuples contemporains, que pourrait faire le patron s'il était réduit à ses forces personnelles? Son action isolée répondraitelle à l'immensité de la tâche? Évidemment non. Ce n'est point par des efforts individuels qu'on réussira à remuer la société en ses profondeurs.

Pour eux-mêmes, pour leurs légitimes intérêts autant que pour l'intérêt social, il faut que les patrons s'entendent et s'entr'aident.Par exemple, quand il s'agit de la réforme morale des ateliers, réforme que leur conscience et leur intérêt réclament également, le devoir de se prêter mutuellement force et assistance ne leur est-il pas imposé par cette seule raison qu'une même con-

ditîon les rapproche et les unit ? Il y a évidemment pour les patrons obligation de mettre en commun leurs ressources et leur action pour leur bien respectif. C'est une application du principe général de la confraternité, lequel se retrouve dans tous les genres de professions.

Les devoirs des patrons les uns envers les autres ne sont donc pas moins certains que leurs devoirs envers les classes ouvrières et envers la société tout entière.

Dans la suite de celte étude, nous aurons à considérer, en particulier, ces trois genres de devoirs, nous gardant toutefois d'établir entre eux une ligne de démarcation absolue. Tout se tient, en cet ordre de choses, et il arrive d'ordinaire qu'en s'acquittant de l'un de ces devoirs, le patron remplit en même temps les deux autres.

lESUMONS ce qui a été dit plus haut r la situation faite au patron dans I notre monde égalitaire et matérialiste.

Des ouvriers aux patrons, il n'y a pas seulement aujourd'hui une difficulté, un différend ; entre eux c'est l'hostilité et la guerre.

L'ouvrier démocrate ne voit dans le patron qu'un parasite dont il faut se débarrasser au plus tôt. Le patron n'a point le droit d'exister, il n'y a point pour lui de place légitime dans le monde du travail. Dans ce monde-là, l'ouvrier est tout, c'est lui qui fait tout, c'est à lui que doit revenir la part que le patron prélève par l'effet d'une coutume tyrannique dont le droit, lorsqu'il sera mieux connu de tous, fera justice.

Telle est la prétention réfléchie, implacable, du monde ouvrier. Elle porte la guerre dans les derniers recoins de la société qu'elle ébranle jusqu'en ses fondements.

En cette guerre, l'attaque vient de l'ouvrier.

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