‹ Le Patronage des LibérésChapitre 3 sur 37 · M DO SE · texte numérisé non relu

M DO SE

2 Immoralité.— Attentats à la pudeur et viols d'enfants : en 1830, 136 ; en 1892, 601.

3° Paresse.— Il y a aujourd’hui sept fois plus de vagabonds qu’autrefois. En 1826, on condamnait 2,910 vagabonds par an; en 1892, on en a condamné 19,356.

Il en est ainsi un peu partout : en Italie, les statistiques de 1895 nous apprennent que le nombre des individus traduits en justice, s’est élevé, dans une période de cinq ans (1890-1896), de 1070 à 1550 sur 100,000 habitants. En Allemagne, de 1888 à 1893, le nombre des condamnés est passé de 350,665 à 430,403 (1). |

Cette augmentation de la criminalité a sa cause principale dans la récidive.

De 1851 à 1855, le nombre des récidivistes atteignait 35,932. Sur 100 accusés, il y avait 33 récidivistes et 21 sur 100 prévenus.

En 1880, les récidivistes étaient 74,781, et la proportion de 48 °/, pour les accusés et de 41 °/, pour les prévenus.

En 1892, les récidivistes étaient 107,110, et le pourcentage arrivait à 58 °/, pour les accusés ét à 47 °/, pour les prévenus.

Certainement, suivant les sages conseils d’un homme qui connaît à fond ces questions, M. le Comte d’'Haussonville, il faut faire quelques réserves, en présence des statistiques :

1° L'augmentation de la criminalité légale n’est pas nécessairement en raison directe du progrès de

(1) Statistiques de Von Mayz..

la perversité morale. Elle peut avoir pour cause une action plus énergique de la justice. ia R° Cette augmentation peut avoir aussi pour cause une sévérité plus grande de la législation pénale, érigeant à l’état de délits, soit des faits coupables au point de vue de la loi morale, mais que la loi écrite n’atteignait pas (inceste, séduction, sodomie, ivresse), soit des faits indifférents en euxmêmes et auxquels la loi seule attache un caractère répréhensible (contravention aux lois fiscales et de douane, délits de chasse et de pêche),

Mais, ces réserves faites, M. d’Haussonville ajoute : (1)

« Voici comment on pourrait expliquer l’accroissement de la criminalité :

« Depuis un assez grand nombre d’années, la richesse générale a augmenté, et par l’effet de cette augmentation, le luxe, au lieu de demeurer concentré entre les mains d'une classe privilégiée, s’est étendu davantage et s’est étalé de plus près devant les yeux des classes auxquelles les lois économiques qui président à la distribution des richesses continuent cependant d’en refuser la jouissance. L'effet de ce développement et surtout de cet étalagé du luxe a été de rendre beaucoup plus forte, pour ces déshérités, la tentation de s’en emparer par des actes illégaux. Et comme, en même temps, les moyens propres à combattre chez eux, cette tentation, n’ont pas dans leur progression une marche aussi rapide que celle de la richesse et du luxe,

(1) Les Etablissements RAAMeITes en France el aux couRIeS, pages 12 et suiv.

PA Livre comme l'instruction n’a pas été suffisamment en-

couragée, comme les croyances religieuses ont été battues en brèche (1), une augmentation s’en est

(1) Cela a été écrit en 1870. Depuis, la faute signalée par M. d'Haussonville, n'a-t-elle pas encore été aggravée ? A l'instruction incomplète dont il se plaignait, on a fait succéder une instruction factice et souvent inutile, systématiquement opposée à toute idée de sérieuse éducation morale. C'est là le sentiment de très éminents criminalistes, comme MM. Joly, Guillot, Fouillée. L'école neutre, en Ôtant de son enseignement toute base religieuse, à supprimé toute morale réellement efficace. C'est ce que prédisait, avec une grande éloquence, M. Gabriel de Belcastel, sénateur, au moment de la loi scolaire du 26 mars 1882 : « Vingt ans d'école sans Dieu, c'est l'homme de demain sans Dieu, c'est une génération entière qui se lève des bancs de l’école pour faire irruption sur la scène du monde et lui offrir un spectacle qu'il n'a jamais vu : un peuple athée. — Voltaire disait un jour : « Je ne voudrais pas « d’un valet de chambre athée : je ne serais jamais sûr de voir de- « main, si son intérêt demandait que je meure cette nuit. » Un peuple athée... c'est le désespoir de toutes les douleurs ; un chaos sans nom de voluptés plus que bestiales, et de vastes effusions de sang ; une horrible résurrection de la société païenne, lorsque, avant le Christ, elle assaisonnait les agonies de l'amphithéâtre avec les orgies du lupanar ; quelque chose de plus bas, de plus horrible encore, car elle aurait abusé de la grâce d'une rédemption, et n'aurait plus l'aurore d'un messie, pour empourprer les ténèbres sans nom de sa dernière déchéance ». (Conférence prononcée . à Paris, dans la salle Wagram, le 29 juin 1883). — Déplorable a été l'effort de l'instruction laïque. Et elle n’a pas été seule à ôter au peuple la Foi: elle a eu pour appui, la mauvaise presse, lès publications pornographiques : aujourd'hui, nous sommes en face d'un terrible danger ; c’est la prédication opérée à chaque instant par le livre, par la gravure ; la pornographie prend des allures graves, crache des mots philosophiques, usurpe et prostitue les noms de l'Art et de la Beauté; nous. sommes. entraînés dans un formidable courant de, Paganisme, fqui,; desséchant, destructeur, portant en lui tous les germes de la mort et de la putréfaction, a la monstrueuse impudence de se dire la Résurrection et La Vie. D'où vient que le Gouvernement n'arrête pas ce courant que dénoncent tous les pæœnolongues ? Il y a là un mystère, qu'il vaut mieux ne pas approfondir ,

rl naturellement suivie dans les infractions qui ont pour mobile l’augmentation du bien-être et la satisfaction des appétits ».

Très brièvement, ajoutons à cette cause fondamentale, celles que signalent tous les criminalistes : la désorganisation de la famille, la difficulté de donner aux enfants une formation saine et robuste, les mauvaises fréquentations, l’attrait du jeu et des courses, les bals publics, « ces cabarets mal famés dont l’existence proclame la déchéancede la femme», suivant l’expression de M. Augustin Delvincourt, la prostitution et l’alcoolisme ; il y a aussi à indiquer, parmi ces causes, un système judiciäire souvent défectueux : l'abus des courtes peines, une correctionnalisation exagérée, et de vieux préjugés contre les colonies pénitentiaires, les œuvres de reclassement et le régime cellulaire.

Voilà, rapidement remis en mémoire, le point où nous en sommes. Voilà l’état menaçant de la criminalité.

Je dis menaçant, et simplement menaçant, car, depuis 1895, cet état semble avoir diminué légèrement. La marche en avant, qui devenait de plus en plus rapide, s’est brusquement arrêtée. Les statistiques le constatent avec leur exactitude immuable et nous les reproduirons à la fin de cette étude.

Ce fait encourageant et consolant vient, à n’en pas douter — et nous nous efforcerons de le prouver — de tous les efforts redoublés qui ont été tentés pour enrayer la criminalité depuis une trentaine d’années. Ces efforts sont de deux sortes : les uns ont pour but de prémunir l’homme contre le crime, de

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fortifiér sa volonté, de lui inculquer la juste notion de son devoir : ce sont les œuvres d'éducation : colonies pénitentiaires, patronages, commissions SCOlaires, surveillance des écoles (1). Les autres se sont donné la mission de relever l’homme une foistombé, de le préserver contre les rechutes: ces efforts se sont manifestés de plusieurs manières: loi sur le régime cellulaire du 5 juin 1875 ; loi sur la libération conditionnelle du 14 août 1885 ; loi du sursis à l'exécution des peines, du 26 mars 1891, et enfin là création de cette institution intéressante entre toutes : le patronage des libérés.

Avant de chercher par.suité de quel développement historique, l’on a pu arriver à créer le patronage des libérés, il est nécessaire d'indiquer succinctement en quoi il consiste.

(1) Consulter à ce sujet l'ouvrage de M. Joseph Rozès, avocat à la Cour d'appel de Toulouse: Les enfants vagabonds, Toulouse, 1900, 520%

RCE Le Patronage.

Nous empruntons à l'excellent ouvrage de M.

Albert Contantsur Les Sociétés de Patronuge, la définition suivante du Patronage, qui nous paraît de nature à embrasser toutes les institutions créées sous ce titre :

« Le patronage des libérés consiste dans les efforts prolongés et méthodiques accomplis par les honnétes gens, pour la moralisation et le reclassement des prisonniers libérés (1}».

Nous le verrons dans la suite de ce travail; voici déja longtemps que cette œuvre fonctionne dans notre société. À son sujet, de nombreux ouvrages ont été publiés. Nous n’avons donc nullement l’intention de noircir des pages en répétant maladroitement ce qu'ont dit nos éminents devanciers. Le but de notre effort est tout autre: avant tout, nous voudrions dégager, de tout ce qui a été écrit avant nous, des idées précises, nettes et directrices; condenser ainsi, s’il.se peut, en quelques pages, ce qu’il est nécessaire de connaître pour s’intéresser efficacement à la grande œuvre dont nous Lu ee de par- OU

(1) Dans ce sens, vœu du Congrès de 1900 : Le patronage doit avoir pour but : 1° De relever le moral des détenus et de les moraliser ; 2° De préparer leur sortie de prison et leur reclassement dans la Socièté, ;

Posons donc la question aussi nettement que possible.

Voici le prisonnier libéré. La veille de sa libération, il avait rêvé « liberté, grand air, soleil, mouvement, retour au foyer, embrassement des siens, amitiésrenouées.. À peine est-il sorti, qu’ilse heurte, dès le seuil même de sa prison, à quelque chose de dur et d’infranchissable qui s’est élevé entre le monde et lui... » (1) Comme l’écrivait M. Francisque Sarcey, dans les Annales politiques et littéraires, du 23 février 1896 : « Une première faute tombée comme une goutte d'encre sur une des pages de la vie, y fait une tache indélébile. On n’a point trouvé de corrosif ou de liniment pour en faire disparaître toute trace. Quand un homme sort de prison, son temps achevé, il n’est point pour cela restitué dans son intégrité première. Le Code, d’un côté, lui attache aux flancs la noteinfamante de son casier judiciaire ; et de l’autre, l’opinion publique, plusintransigeante et plus farouche encore que le Code, s’en détourne avec défiance; on le montre au doigt avec horreur. C’est une excommunication dont aucun pape n’a le droit de lever l’interdit». Il est inutile d’insister. Tout le monde connaît la répugnance qu’inspire le condamné libéré : Si l’on désire sur ce point de belles amplifications littéraires, on peut se rapporter aux 47 livres des « Misérables ». Il y a là de quoï satisfaire les plus avides.

— Le prisonnier libéré se trouve donc repoussé par la société. S'il a pris quelques bonnes résolutions,

() Michaux, Question des Peines, page 8.

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personne ne veut y croire. Un moment de faiblesse et d’oubli a définitivement déchu cet homme. Est-ce juste?

De plus, la tentation du vice est tout près. Il a son pécule dans la poche. Il a devant lui la liberté et l’expérience acquise. Grâce aux défectuosités de notre actuel système pénitentiaire, où le régime cellulaire n’est que très incomplètement appliqué, il a fait en prison les plus mauvaises connaissances. Les honnêtes gens ne veulent pas de lui: il sera vite enrôlé dans l’armée du crime, et augmentera le nombre des récidivistes. Est-ce conforme à l'intérêt même de la société?

Que faut-il donc pour empêcher ces résultats à la fois injustes et dangereux, opposés à la fois aux deux principes qui doivent diriger toute législation pénale bien entendue, — la Justiceet l’Intérétsocial?

Il faut qu’à la sortie de la prison, le libéré trouve un guide qui lui tende la main, le sauve de la tentation facile, le fortifie contre les faiblesses à venir, en un mot refasse de lui un honnête homme, et cette œuvre de moralisation accomplie, l’introduise de nouveau dans la société, en se portant garant de sa réhabilitation.

Ce guide existe: c’est le Patronage. Il est le complément nécessaire de la législation pénale: comme elle, il se fonde sur ces deux grandes idées: la Justice et l’Intérêt social.

La Justice d’abord. Il est vraiment désolant de voir avec quelle excessive sévérité notre société rejette l'homme qui a déjà eu maille à partir avec les tribu-

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