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CHAPITRE III

Influence du Patronage.

Il ne suffit pas de savoir si les Sociétés de Patronage ont des patronnés nombreux. A la rigueur, les indiffèrents eux-mêmes admettront facilement que les libérés ne sont pas fàchés quelquefois de profiter du gîte que leur offre la charité publique. Il s’agit surtout de se rendre compte de l’eflicacité du Patronage.

Que réussit-on à faire de toutes les épaves de la vie qui viennent échouer dans les asiles ? L’œuvre de moralisation et de reclassement s’opère-t-elle réellement?

Répondons par quelques chiffres, pris dans les statistiques de 1899.

4° Engagements militaires : Nous trouvons les 121 engagés de la Société générale de Patronage des libérés ; les 44 engagés de la Société de Patronage de Versailles ; la Société de Patronage de Toulouse a eu 11 engagés en 1895, 34 en 1896, 40 en 1897, 43 en 1898 et 54 en 1899.

Les résultats obtenus sur les jeunes patronnés par la discipline militaire sont admirables, Quels que soient leurs antécédents, quelle que soit leur origine, plus de 80 °/, tiennent, au régiment, une conduite qui contraste de la façon la plus heureuse avec celle de leur vie civile. La Société de Protection des engagés volontaires a patronné, en 1899, 2.968 pupil-

les au lieu de 2.726 en 1898. Si l’on ajoute à ce chiffre les libérés non encore placés qui ont eu recours à la société, on atteint le chiffre de 3.500 ; 161.000 fr. de livrets de caisse d'épargne ont été confiés en dépôt à M. le Conseiller Voisin et se trouvent actuellement dans les caisses de la Société (1). Celle-ci, afin d'encourager ses jeunes pupilles à placer leurs primes d'engagement et de rengagement à la caisse d'épargne, ajoute à l'intérêt que leur sert cette caisse uneprime de 6 °/, paran. — Un très grand nombrede ces jeunes gens ont obtenu des grades dans l’armée.

2° Expatriation. Ce système de reclassement commence à être assez employé : la société générale de Patronage des libérés a expatrié 12 libérés.

3° Rapatriement. La même société a ainsi rendu à leur pays d’origine 107 libérés ; celle de Versailles, 70; celle de Bordeaux, 81 en 1898 ; l’œuvre du relèvement moral, sur 21 libérées, en a rendu 6 à leur famille. Le Patronage international à pu déjà fonctionner un peu : la Société générale de Patronage a secouru 155 étrangers, et le chef de la police de Londres s’occupe des expulsés, sur la recomdation de cette société (2). La Société de Toulouse a, depuis 1894, rapatrié 163 de ses patronnés.

4° Placement. On se rend compte facilement des difficultés que présente ce mode dereclassement. Et cependant, il à été employé avec beaucoup de suc- CéS:;

(1) Cf. Revue pénitentiaire, 1900, p. 396.

(2) Revue pénitentiaire, 1900, p. 813.

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Sur 474 patronnés, la société centrale pour le patronage des libérés en a placé 101; l’œuvre dés libérées de Saint-Lazare, 163 sur 168 (1) ; la société générale de Patronage, 463 ; l’œuvre du relèvement moral à Bordeaux a reçu en 1898, 21 libérés du fort du H : 6 ont été placées après un temps d’épreuve, 6 ont été rendues à leur famille, 3 se sont mariées. La Société de Patronage des jeunes adultes libérés qui, en 1898, avait placé 73 patronnés, en a placé 88 en 1899 (2). La Société de Patronage de Versailles a placé 37 patronnés en 1899 ; la Société de Patronage de Toulouse, qui n’avait pu obtenir que 9 placements en 1895, a fini, en 1899, à caser définitivement 32 de ses patronnés.

A l'étranger, citons le bureau de placement de Berlin, qui, en quinze ans, a reçu 54,987 demandes, sur lesquelles 42,989 ont amené des placements, ce qui donne une proportion de 60 °/.

— Une autre question doit immédiatement se poser : le reclassement ainsi opéré est-il définitif? Au bout d’un certain temps, les anciens patronnés ne retombent-ils pas dans leurs premières erreurs ?

Il est bien évident que l’on ne peut ici répondre d’une manière générale : chaque œuvre a des résultats qui varient suivant son organisation et ses moyens d'action particuliers. En 1896, ia Société de Saône-et-Loire classait ainsi ses patronnés, à ce point de vue: sur 866 patronnés, 253 donnaient de leurs nouvelles; 204 ne conservaientavecla Société que des

(1) Assemblée générale du 11 février 1900.

(2) Revue pénitentiaire, 1900, page 683.

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relations très irrégulières ; 15 seulement étaient retombés ; dans la même année, la Société de Patronage des jeunes détenus établissait que la récidive pour les enfants placés par elle ne dépassait pas 6 °/.

Prenons quelques chiffres à l'étranger : la Société de Patronage des prisonniers libérés de la province de Venise, a patronné en 1896, 1897 et 1899, 519 libérés ; elle n’a constaté que 59 récidives, donc un peu plus de 11 °/, (1). La Société royale de protection des convicts libérés en Angleterre ne compte pas plus de 4°/, de récidivistes. En Danemark, dès 1880, le Patronage offrait les résultats suivants: sur 3,429 patronnés, on n’a compté que 532 récidivistes, c’està-dire un peu plus de 15 °/. Mais il y a eu des progrès depuis cette époque ; partout, le Patronage a perfectionné son fonctionnement.

Il est d’ailleurs un moyen bien simple de constater l'efficacité du patronage, d’une facon beaucoup plus générale : c’est de voir s’il existe un rapport entre le développement de cette œuvre et la marche suivie par la récidive.

Eh bien, ici les résultats sont indéniables: avec l’établissementdéfinitif du Patronage, coïncide l'arrêt dans la marche ascendante de la criminalité. Et, dans de nombreux endroits, ce n’est pas un simple arrét que l’on à à constater, mais une véritable diminution : Citons, par exemple, en Suisse, le canton de Neuchâtel, où la récidive s'élevait, en 1870, à 75 °/, èt qui, aujourd’hui, grâce au Patronage, ne dépasse pas 4°.

() Revue pénitentiaire, le Patronage en Llulie par M. H, Prudhomme, 1899, page 1257,

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Les résultats sont très sensibles en Belgique : « Si l’on tient compte de l'accroissement de la population, Ia criminalité n’a augmenté que durant la période 1873-1877 et a sensiblement décru dans les deux dernières périodes. Sur un million d'habitants, il yavait: de 1868 à 1872, 30 accusés ; de 1873 à 1877, 32 accusés ; de 1878 à 1882, 30 accusés ; de 1883 à 1887, 30 accusés ; de 1888 à 1892, 29 accusés, et de 1893 à 1897, 23 accusés ». Voilà pour la grande criminalité. « Au point de vue correctionnel, pour apprécier la portée des variations que subit chaque année le nombre des individus condamnés, il est nécessaire de le rapporter au chiffre de la population. En procédant de la sorte, on constate depuis quelques années, en Belgique, une diminution des condamnations prononcées par les tribunaux correctionnels. Le nombre des condamnés, qui était en moyenne de 65 par 10,000 habitants durant la période 1881-1885, s’est ensuite élevé jusqu’en 1892, où il a atteint son point maximum avec 79 condamnés par 10,000 habitants. Depuis, il a continuellement décru, et en 1897, il était revenu à la proportion de 65 sur 10,000 habitants (1).

En Suède, dans ces quarante dernières années, les efforts du Patronage ont fini par être couronnés de succès. « Le temps n’est plus où le Prince royal Oscar, aujourd’hui roi de Suède, s’affligeait publiquement de constater que le nombre des prisonniers augmentait dans un rapport neuf fois plus fort que la population ». Tout est bien changé. En 1837, il y

(1) Cf. Administration de la Justice criminelle et civile de la Belgique, période de 1886 à 1897.

avait 4 détenu sur 608 habitants ; en 1877, il y en avait 4 sur 1005 habitants. Etle Patronage n’a cessé de prospérer depuis cette époque. (1)

En France, où ne saurions trop le répéter, les causes premières de la criminalité restent les mêmes, cette Criminalité s’est arrêtée dans son effrayant progrès. « Les résultats favorables signalés dans nos statistiques annuelles depuis 1894 continuent à s’accentuer. Cette baisse persistante des diverses courbes graphiques de la criminalité donne lieu de penser qu’il ne s’agit pas d’une oscillation passagère, mais d’une tendance durable qui accuse une réelle amélioration, bien insuffisante encore, il est vrai, de notre état social au point de vue criminel... Les oscillations de la courbe statistique des délits sont encore plus significatives que celles de la grande criminalité. Quand le nombre des crimes s’abaisse, on peut attribuer cette amélioration, peut-être plus apparente que réelle, aux progrès de la correctionnalisation ; mais aucune application analogue ne saurait s'appliquer à l’abaissement numérique des faits délictueux qui, d’ailleurs, parleur nature moins anormale, moins éloignée des conditions de la vie ordinaire, sont de plus sûrs indices du progrès ou du déclin des mœurs publiques. A ce point de vue, nous devons nous féliciter de la diminution des affaires correctionnelles qui se continue depuis 1895. Du nombre de 206,326 poursuites, qui ont eu lieu en 1894, on descend par degrés à 188,761 en 1897, et à

(1) Maurice Yvernès, La Criminalité en Suède en 1898, Revue penilentiaire 1900, page 987.

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186,000 en 1898. La différence a été de plus de 20,000 affaires en quatre années. Cette baisse numérique ne porte pas seulement sur des délits sans importance, tels que les faits de pêche (9,237 dans la dernière année au lieu de 11,640 dans la précédente), dont les fluctuations statistiques expriment surtout le raffermissementoulerelàâchement delarépression. Elle a trait aussi à des délits plus graves: non aux vols, il est vrai, dont le chiffre a faiblementaugmenté en 1897 (1), ni aux abus de confiance, dont le chiffre n’a presque point varié, mais aux escroqueries (2,993 au lieu de 3,100) et aux poursuites pour vagabondage (13,979 au lieu de 15,909). Les coups et blessures, en progression constante jusqu’en 1896, présentent également une légère diminution en 1897 (26,432 au lieu de 26,482) » (2)

Enfin, les récidivistes, qui étaient au nombre de 107,110 en 1892, étaient en 1897 descendus au chiffre de 95,218.

Y a-t-il rapport de cause à effet entre le mouvement du Patronage et cette diminution de la criminalité. Oui, cela s’impose.

Et pour ceux qui douteraient encore, nous citerons des résultats spéciaux. Voici, par exemple, la petite criminalité à Toulouse, où l’œuvre du Patronageest cependantentravéeparl’absencedurégimecellulaire.

(1) Mais ce chiffre a sensiblement diminué depuis 1893, et même dans la légère élévation de 1897, est resté inférieur à ce qu'il était quatre ans auparavant.

(2) cf. Compte général de l'administration de la Justice criminelle en France et en Algérie pendant l’année 1897, présenté au Président de la République par le Garde des Sceaux, Ministre de la Justice.

«En 1895, on comptait au Tribunal correctionnel, 50 prévenus mineurs de 16 ans (43 garçons et 7 filles) et 176 de 16 à 21 ans (143 garcons et 33 filles); en 1896, les mineurs de 16 ans ne sont plus que 27 (24 garçons et 3 filles), ceux de 16 à 21 ans, 86 (78 garçons et 8 filles; en 1897, le nombre des mineurs de 16 ans s’est abaissé à 10 (9 garçons et 1 fille), celui des jeunes gens de 16 à 21 ans à 85 (79 garçons et 6 filles). Cette amélioration est d'autant plus remarquable que jusqu’à ces dernières années, la criminalité n’avait cessé des’élever, et qu'aujourd'hui, non seulement, elle s’est arrêtée dans son ascension, ce qui serait déjà un heureux résultat, maiselle s’abaisse sensiblement; le patronage n’est certainement pas étranger à ce progrès, car, par les nombreux engagements militaires, les placements et les rapatriements qu’il a procurés, il a empêché les chutes ou rechutes, les délits, comparutions en justice et condamnations de malheureux que la misère, l’abandon, les mauvaises fréquentations et les entraînements presque irrésistibles de leur milieu destinaient.., à devenir justiciables de la police correctionnelle ou peut-être même de la Cour d’assises » (1).

Ah! certes, le Patronage des Libérés n’est pas une œuvre morte ; ce n’est même pas une œuvre languissante: le dernier Congrès l’a prouvé surabondamment. Partout où elle a pu s'établir, elle a déjà fait sentir sa bienfaisante influence. Pour triompher de toutes les résistances, il lui faudrait encore susciter

(1) Rapport de M. Georges Vidal à l'Assemblée générale de la Société de Patronrige des Enfants et Adultes libérés de Toulouse, le 9 Juillet 1898,

= 4 des énergies nouvelles, de jeunes bonnes volontés. Il faut aussi qu’il tienne compte de l’expérience acquise; son effort doit être plus méthodique qu’il ne l’a été encore.

Rappelons à ce propos quelques conclusions:

1° L’œuvre du Patronage ne peut être sérieusement efficace qu’à l’aide d’un asile, lieu d'épreuves et de moralisation, où les libérés passent un temps proportionné à leur caractère, à leur situation et à leurs besoins ;

2° L'engagement militaire est le meilleur moyen de reclassement pour les jeunes libérés ;

3° L’expatriation exige de la vigueur physique et une volonté bien éprouvée ;

4° Le rapatriement doit être recherché si l’on a pu réconcilier le libéré avec sa famille ou avec son ancien patron. Pour le rapatriement des étrangers, il est à souhaiter que les Sociétés de Patronage s’entendent directement entre elles, suivant les circons- {ances ;

5° La plus grande prudence doit être observée dans le placement des libérés : l’avenir de l’œuvre tout entière en dépend. Les Sociétés de Patronage ne devront recommander que les libérés dont les garanties de bonne conduite auront été constatées, soit par l’étude personnelle du détenu en cellule et dans son dossier, soit, quand les ressources de la Société le lui permettent, par un séjoursuffisamment prolongé dans un asile ou un atelier d’assistance par le travail (Vœu du C. de 1900);

6° Une fois le reclassement opéré, la Société doit

= NS + continuer à surveiller ou à faire surveiller son patronné pour le soutenir et le guider encore dans le droit chemin. La rénovation d’un homme ne s'opère pas en quelques jours.

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