Le patronage Saint-Agnès [microforme]
J'ai À raconter une histoire toute fraîche et jolie : celle du ‘ tronage Sainte-Agnès qui, depuis einq ans, protège l'enfance de la Paroisse Saint-Jacques contre les dangers de notre grande cité.
Vous savez qu'il arrive partois qu'aux jours de congé, les mamans, fatiguées de la turbulence de leurs fillettes, s'écrient : « \h ! que je les voudrais loin !... » Loin, dans une ville n1me Montréal, c’est bien dangereux pour les petites tilles, pensa, certain jour, un cœur de prêtre, et, dès cet instant, le Patronage Sainte-Agnès fut fondé.
Les débuts de cette œuvre ca; .‘'ante font évoquer l'idée d’une semence, car c’est da . un sous-sol de la rue du Champ-de-Mars que le Patronage eut, le 15 décembre 1912, sa première réunion. Treize fillettes — petites paroissiennes de Notre-Dame — y assistèrent. Les jeunes filles qui virent l’œuvre naissante sourient en se rappelant la pauvreté de son berceau. Elles parlent avee un amusement un peu ému de ce dimanche où, pour quarante enfants, elles avaient en tout quinze chaises, et de la fête de Noël pendant laquelle cent soixante-quinze enfants qui se pressaient autour d’un sapin garni faillirent étouffer le fondateur du Patronage. Mais le Bon Dieu veilluit sur l'œuvre comme il veille sur le grain qui germe loin du soleil, et il la fit bientôt monter vers la bonne lumière, au premier étage d’une maison occupée par « Le Foyer », 204 rue du Champde-Mars. Et deux ans plus tard, lorsque Monsieur l'abbé Gauthier fut nommé curé de Saint-Jacques, l’œuvre, sortie du berceau, était devenue assez grande pour quitter avec son fondateur la Paroisse Notre-Dame
et se faire conduire bien paternellement par lui jusqu’au numéro 202 de la rue Sainte-Élizabeth. Ce jour-là, le Patronage occupait enfin une maison entière où nous irions aujourd'hui le saluer s’il n’avait dû, en mai dernier, l’abandonner aux chers poupons de la Garderie.
L'œuvre en est donc à sa quatrième installation. Chaque déménagement ayant été suivi de progrès, on croit peut-être que le Patronage habite maintenant quelque maison princière comme Rideau Hall ou Spencerwood ! !... Non, ce n’est pas encore cela... Elle est même bien modeste, la maison de brique sombre qui porte les numéros 162 et 164 de la rue Sainte-Élizabeth, mais elle a ses qualités ! Elle possède un sous-sol et deux étages... Elle a fenêtres devant, fenêtres derrière, — une profusion, déclarent les demoiselles qui, l’été, en époussètent les persiennes ! Qu'a-t-elle encore? Oh! une gentille petite cour entourée de murs que tapisse la vigne... Mais ce qui la rend surtout précieuse, ce sont quatorze belles pièces où l’asphyxie n’est plus à redouter.
Entre-t-on au Pat-onage durant la semaine, l’on s’écrie : «Que de chaises !... » Il y en a, certes, beaucoup : autant que de petites filles patronnées, c'est-à-dire cent vingt-cinq. Et si, après avoir approuvé l'aménagement simple, mais convenable, vous passez de pièce en pièce, personne n’aura besoin de dire que le Patronage a été divisé en trois sections : l’on voit tout de suite pour qui sont les petites chaises brunes et les mignonnes berceuses rouges; pour qui l’armoire pléine de jeux: loto, parches:, osselets, dominos; pour qui la bibliothèque qui regorge de livres, et pour qui l’harmonium.
Mais ce n’est pas la semaine qu'il faut venir : la maison semble alors presque rébarbative tant elle est froide et sans vie. Si l’on veut voir le Patronage ce qu'il est, c’est-à-dire un «temple d’innocence et de piété », il faut le visiter le dimanche. Ce n’est plus alors la maison rébarbative... Ce ne sont plus les
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pièces inanimées car, dès une heure et demie, s’est fait un véritable envahissement. Plus de cent enfants sont entrées : petites, moyennes et grandes, âgées de trois à quinze ans. Et tout ce petit monde passe, chaque dimanche, la meilleure des après-midi. Il prie un instant pour offrir à Dieu son plaisir; il se place sagement pour l'appel des présences, puis, c’est la débandade !
Ah ! si les « pauvres petites filles riches » savaient combien leurs sœurettes moins fortunées peuvent s'amuser, comme elles les envieraient ! Tant de jolies choses se passent dans les trois pièces qui composent chaque section. Ici, l'imagerie d’Épinal et la Bibliothèque Rose révèlent leurs charmants mystères. Là se racontent des légendes qui font doucement rêver et, dans la grande pièce, on s amuse joliment. Qui ne donnerait dix ans de sa vie pour jouer à ces devinettes qui auraient déconcerté Œdipe mais dans lesquelles triomphent nos fillettes? Qui n’aimerait jouer à « La chaïse musicale », à « La chaise honteuse », à « Pigeon vole », à « Madame demande sa toilette » ? Ils sont charmants, ces jeux ! La prédilection des fillettes va pourtant à un autre qui s'appelle : « Le p'tit chien de Monsieur le Curé n'aime pas les os ! » C'est peut-être parce qu'il est plus difficile que les précédents. Elles ont affaire, pensez-donc, au petit chien le plus capricieux et le plus immortifié qui soit : son aversion pour les os va à un point tel qu’il ne veut pas entendre parler d’un mets dont le nom contient la lettre «o». Aussi, quand on dit à une petite fille : « Le p'tit chien de Monsieur le Curé n'aime pas les os : que vais-je lui servir? » Si elle vous répond : « Une côtelette, de la confiture, du melon », il y a pour elle des pénitences pires que celles des premiers chrétiens ! Elle devra faire sa confession publique ou son testament, ou encore — à Ciel — apprendre instantanément une récitation, celle-ci, par exemple :
Cocorico marie sa fille, Grosse et grasse et bien gentille, Avec un marchand de sabots, Cocorico ! ! !
ou cette autre :
Bonjour, lundi — et toi, mardi — va dire à mercredi — que nous irons jeudi — chercher vendredi — pour aller samedi — dîner chez dimanche—en cravate blanche !
Ce sont de véritables tours de force. Ils s’accomplissent cependant; mais je dois dire que celase passeau Patronage, où les petites filles sont fines, très fines... et bonnes autant que fines... et charmantes par-dessus tout ! 1!
À s'amuser ainsi, le temps vole, vole, vole, comme le cœur du Canadien dans la chanson, et le goûter arrive : fruits et bonbons l'été, chaud breuvage l’hiver. Restaurées, les fillettes se sentent capables de tout : voire d'organiser à elles seules un concert, composé comme les plus importants galas : de demoiselles qui chantent ou récitent et qui savent faire, quand on les applaudit, les plus gracieux saluts. Quatre heures sonnent parfois avant qu’on en soit rendu au «God save the King »; malgré leur loyauté envers la Couronne, les artistes se retirent, car c’est l'heure du catéchisme qu'elles savent sacrée... Grandes, moyennes et petites réciteront maintenant une leçon, recevront quelques pieux conseils et prieront encore le Bon Dieu qu’elles croient si loin et dont l’immensité habite pourtant leurs tout petits cœurs]
Au sortir de cette «volière chantante » qu'est le Patronage, la visiteuse demandera peut-être : « Alors, amuser des enfants, c’est là toute l’œuvre ?.. »
Toute l’œuvre... Que de choses tiennent dans ces deux mots! Il faut les dire, cependant, ces
choses, et les dire comment ? Avec de grandes phrases solennelles? Oh!non... L'œuvre est simple comme l'enfance même qu’elle protège, et la décrire savamment serait la déflorer. Son histoire ressemblera donc à ces pages d’évangile dans lesquelles les apôtres racontent simplement ce qu'ils ont vu, et elle sera belle comme tout ce qui est vrai.
Qui connaît le Patronage dans l'intimité y découvre de ces choses qui échappent aux 6trangers. C'est ainsi qu’en furetant un peu on met la main sur certain cahier cartonné, vraiment intéressant. Au haut de mainte page se lit ce titre : « Assemblée du Conseil ». Un conseil formé d’un prêtre directeur, d’une présidente, d’une trésorière, d'une secrétaire et de neuf zélatrices, s’assemblerait-il uniquement pour décider comment amuser des enfants? On soupçonne déjà que le Patronage est une œuvre sérieuse et que « son ambition va plus loin que d'amuser des petites filles : les faire jouer n’est qu’un moyen, les faire vivre, le but ». Et dès les premières pages du cahier révélateur, notre opinion se précise, la main du Fondateur de l'Œuvre Y ayant écrit ces quatre brèves propositions qui sont tout un programme : défendre les âmes, garder les cœurs, ennoblir les intelligences, illuminer les vies, programme sérieux, mais qui fut bien compris, car, un peu plus loin, une plume — féminine cette fois — a tracé les lignes suivantes :
« Le Patronage est en train de s'organiser d’une manière solide; on veut en faire une œuvre véritable et non une œuvre quelconque. Il sera non-seulement un patronage d'enfants, mais encore un centre de secours de toutes sortes, un centre surtout de protection contre toutes les misères morales. »
Ces projets, dont la seule énumération fait comprendre quelle tâche représentait l’œuvre, étaient-ils réalisables? Il y a dix ans, on en douta. Le Fondateur du Patronage raconte parfois que lorsqu'il annonça son intention de confier à des jeunes filles la
nouvelle fondation, d’aucuns, sceptiques, sourirent. Jamais, pensaient-ils, on ne pourrait trouver dans le monde des âmes capables de s'éprendre d’une telle mission et d'y persévérer. Ils oubliaient qu'il y a de par la vie des jeunes filles qui, leurs vingt ans arrivés, regrettent le temps où elles « jouaient à la mère » et qu’il suffisait, pour gagner à l'Œuvre ces jeunes filles, d’aller les trouver et de leur parler ainsi : « O vous qui parfois reprenez furtivement vos filles aux yeux d'émail et aux membres de biscuit, n’aimeriez-vous pas les enfants du Bon Dieu qui viendront au Patronage, petites poupées de chair et d'os qui se laisseront choyer bien mieux que vos poupons inanimés de jadis; poupées à peine vêtues souvent et pour qui vous ferez des robes, des jupons et de jolis chapeaux; poupées fragiles et qu'il faudra préserver: poupées intelligentes, avides de tout savoir et à qui vous ferez connaître «la vertu qui rend la gaîté douce et la gaîté qui rend aimable la vertu » !...
Depuis sept ans a-t-il manqué au Patronage, de ces jeunes filies que charment les enfants? Jamais...
Avec le secours divin, l’œuvre poursuit donc sa belle :
mission. Il faut défendre les âmes, garder les cœurs, c’est facile pour le présent : il suffit que les murs bénis du Patronage s’interposent entre les fillettes aux cœurs purs et la rue aux malsains plaisirs. En ce qui regarde l’avenir, la tâche est plus complexe : préparer des enfants à entrer dans la Grande Vie, ce n’est pas l’œuvre d’un jour, et elles doivent si tôt partir, les fillettes ! Dès quinze ans, commence leur vie de travail : dans les grandes maisons de confections, elles deviennent ce qu'en France on appelle «les petites mains». Et parmi les nombreux ateliers de cette ville, combien ne s’en trouve-t-il pas qui, n'étant pas même chrétiens, offrent les plus grands dangers? Elles sont d’avance perdues celles qui en franchissent le seuil sans avoir entre les mains ces invincibles armes que sont la force de caractère et les principes religieux.