PARTIE V, CHAPITRE II
mées en vertu de cette loi, plus de un quart en moyenne sont des demandes de séparation à fa requête des femmes.
Ah ! ce sujet de la femme pauvre, de la jeune fille pauvre est d'une amertume indicible. Pour qui ne remue pas tous ces chiffres et tous ces faits comme des faits et des chiffres quelconques, et pour qui a vu de ses yeux, ne fût-ce qu'une fois, quelqu'un des tableaux qu'ils rappellent, ce sujet est plus douloureux que la douleur. Ici ce n'est pas seulement la faute provoquée par tous les moyens et reprochée avec toutes les sévérités, la honte pour l'erreur, l'impunité absolue pour qui l'a amenée, la séduction protégée par l'indifférence de la loi et l'indulgence de l'opinion, la rigueur sociale conservée entière pour la victime ; ici, il ne s'agit pas seulement de faiblesse, de fragilité, de confiance imbécile et incurable ; ici, c'est la misère, appât indigne pour le séducteur ', excuse trop souvent plausible pour celle qui tombe ^ (qu'on se souvienne de la quotité du salaire des femmes) ; c"est l'industriel, même le plus attentif aux besoins matériels de ses ateliers, voyant quelquefois avec indifférence c< une dégradation dont les peuples les plus arriérés, les nomades de l'Orient, par exemple, ne sauraient concevoir la pensée. » C'est « l'opinion publique manquant sur ce point à la mission qui lui est assignée chez les peuples libres, n'ayant ni la délicatesse, ni l'énergie nécessaire pour préserver de pauvres jeunes filles contre des tortures morales du caractère le plus odieux; c'est la dépravation offrant eucore ce caractère affligeant qu'elle est plus souvent décelée par la vaniteuse indiscrétion des coupables que par la réprobation des gens de bien ; c'est enfin, dans quelques localités, le mal arrivé à ce point que les personnes ayant conscience de la honte imprimée par de telles mœurs à la civilisation française, ne pourraient protester sans
' « Les corrupteurs n'appartiennent pas seulement à la classe ouvrière ; ce sont aussi les employés de fabriques, les gens de la classe aisée, parfois enfin les chefs d'industrie eux-mêmes, c'est-à-dire ceux qui selon les lois divines et humaines devraient avoir charf,'e de conserver l'ordre social. (La Réforme sociale, t. I, p. 195.
2 On les compte par centaines à Paris et dans les grands centres, ces pauvres filles restées honnêtes malgré des sollicitations qui, si l'ont veut bien y réfléchir profondément, sembleraient devoir rendre dans beaucoup de cas, leur chute inévitable. Plaignons ceux qui, sous prétexte de ne pas aimer la déclamation, n'auraient pas un peu d'admiration en lésirve.
encourir le ridicule. » La responsabilité et l'honneur des quelques lignes qui précèdent appartiennent à M. Le Play. Avec lui, nous venons d'atteindre le fond de cet abîme'. Nous allons enfin remonter à la lumière.
Nous pardonnera-t-on la digression que l'on vient de lire ? Tout se tient dans ces matières, et ne devions-nous pas avant de montrer la femme s'aidant de l'association, indiquer plusieurs des causes de sa misère matérielle et morale, la faire entrevoir luttant dans l'isolement contre l'ensemble des difficultés que lui fait la vie?
* S'il était possible d'entrer ici dans les détails, ne serait-il pas aisé de montrer en outre, ces nombreuses unions concubinaires, où l'ouvrier chercbe une servante productive, où la malheureuse fille du peuple, après avoir passé de longues heures chaque jour à la porte du cabaret, sur le banc connu des « pleureuses, » est si souvent abandonnée lâchement avec plusieurs enfants sur les bras, heureuse, quand pour étourdir sa douleur, elle n'a pas fini par entrer elle-même dans ce cabaret tant de fois maudit et par y contracter à la longue le goût hideux de l'ivresse? D'après M. Marbeau.sur 350 enfants qui naisssent à l'hôpital Sainte-Eugénie, faubourg Saint-Antoine, 40 au plus sont légitimes. On n'a nullement l'intention d'introduire ici en passant la question si grave d'une réforme de l'article du code qui rend légaux de tels abandons, réforme qui, sans parler de l'abus possible, exigerait dans les mœurs une révolution radicale bien difficile à espérer, mais ceux qui ont assez d'autorité pour examiner avec fruit de telles questions, doivent certainement tenir compte des véhémentes réclamations, dont la dureté et la caractère absolu de l'état de choses actuel sont l'objet. M. Le Play se prononce très-énergiquement contre l'article 340. On comprend ([uil en est de même de la plupart des femmes qui ont écrit sur ces matières. « La femme pauvre et affamée appartient à tous les lâches ; voilà le résumé de la législation moderne à l'égard de l'ouvrière des villes et en particulier de celles des manufactures, » a dit M"' Daubié, Journal des Économistes, juillet lb63, p. 24.
GHx\PITRE III.
Lies F'eiuines et l'i%.8sociat.ion.
DE l'admission DES FEMMES DANS LES SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS.
Santé de la femme jusqu'à présent faible. —Préoccupation de la famille pauvre. — Rôle de la société mutuelle à ce sujet. — Augmentation successive du nombre des sociétés admettant les femmes. — Objections contre le principe de l'admission : maladies plus nombreuses; influences morales nuisibles. — Réfutation : choquante inégalité qui résulterait de l'exclusion. — La famille désagrégée. — Au double point de vue de leur recrutement et de la santé de leurs membres, intérêt des sociétés mutuelles à faire acte de justice. —Les femmes aux assemblées générales. — Le langage des chiffres.
— Maladies des femmes plus fréquentes, mais plus courtes. — Conditions pratiques.
— Distinctions entre la position de la femme mariée gagnant un salaire, et celle de la femme qui vaque seulement au, ménage. — Faut-il refuser par principe toute indemnité de maladie à la seconde? — Mise en suspicion injuste. — Différence toutefois des deux positions. — Caisse spéciale pour les femmes. — Surcroit appréhendé de frais médicaux et pharmaceutiques. — Conseils aux médecins. — Les femmes membres des familles des sociétaires. — Les femmes étrangères à ces familles. — Les modes et les chiffres de plusieurs sociétés. — Le cœur et la raison sont d'accord.
-Dans la sombre esquisse que nous avons eu à tracer, des souffrances qui sont la vie de la femme pauvre, nous avons volontairement omis le sacrifice presque cc?nstant de sa santé. Et cependant, à quelles désastreuses influences n'est pas exposée, tantôt par l'absence de vie extérieure, tantôt par des labeurs excessifs au dehors, toujours par la faiblesse naturelle de sa constitution, cette santé si indispensable à la famille ! Ce n'est pas pour elle, mais pour son enfant, que la femme pauvre se décide à quitter ce foyer où elle sait bien qu'est sa vraie place, et à aller passer douze heures dans un atelier où elle est un numéro d'ordre et un engin de fabrication. Eh bien, puisqu'on est sur ainsi de la convaincre, il faut qu'on lui fasse comprendre que sa santé est indispensable à son enfant, comme son travail;
que sou mari lui-même est intéressé à ce qu'elle n'abuse pas de cette faculté étrange qu'ont les femmes de souffrir longtemps sans mourir, des maux et des privations au-dessus des forces de riiomme. »
« Ma femme, dentelière, disait à M. Blanqui, lors de cette enquête qui fît frissonner la France, un ouvrier de Lille, gagnant deux francs par jour, ma femme gagne dix à quinze centimes par jour : j'ai quatre enfants.
» La viande est trop chère, nous ne mangeons que des débris trois fois la semaine ; seul je mange du beurre; ma femme et mes enfants mangent de la mélasse avec leur pain. Notre dépense s'élève après de 13 francs par semaine. Malgré les secours que nous recevons et malgré notre travail , nous vivons en mendiants, et la loi le défend. »
Certes, de cet exemple — que nous n'avons pas cité pour les chiffres, lesquels ne sont plus les mêmes, mais pour le tableau — nous sommes bien loin de conclure que l'ouvrier en général fait supporter à sa femme plus de privations qu'il n'en supporte lui-même. Mettant dans une catégorie à part ces trop nombreux concubinaires qui sont simplement, dans la plupart des cas, les oppresseurs de la femme *, les faits de délicatesse, et même de dévouement les plus nombreux viendraient protester contre une conclusion semblable. Ce que nous avons voulu dire, et tous ceux qui n'ont pas vu de trop loin la classe laborieuse le savent bien, c'est que si quelqu'un représente particulièrement dans un ménage pauvre, non-seulem.ent la lutte désespérée contre la misère, mais l'abnégation absolue de soi, allant presque jusqu'à l'inipersonnalité devant la souffrance; si quelqu'un se reprocherait souvent comme un crime de distraire, pour les plus impérieux besoins de sa santé, un peu de l'argent commun, quelquefois cependant bien mal employé, c'est le plus faible des deux époux, c'est la femme. Cette situation qui, à l'honneur de la femme, ne disparaîtra jamais entièrement, car elle prend sa source dans l'amoui- inné du sacrifice, peut-elle durer dans toute sa rigueur? évidemment non. 11 faut ramoner la f^mme
' C'est pour eux que les ouvriers alsaciens ont l'ail ce fameux verbe allemand : <iParis- (CTbti » (vivre .'i la iiarisiciuic), (|iii n'oHl pas â riioiinoiii- dos ouvriers parisiens.
PAKTIE V, CHAPITRE II. 289
au foyer par le travail domestique; il faut rétablir la santé de la femme par la société de secours mutuels.
Cette question de l'admission des femmes dans les associations de prévoyance, si claire aujourd'hui pour toutes les personnes qui se sont occupées théoriquement de ce sujet, est loin, il faut bien le dire, d'être résolue sur le terrain des faits, et on s'était trop hâté, on avait trop substitué de bien légitimes désirs à la réalité, en affirmant qu'il y avait là une cause absolument et universellement gagnée. La vérité est que, malgré des défiances bien difficiles à vaincre, cette noble et grande cau>e fait des progrès très-lents, mais assez continus toutefois pour justifier les espérances ardentes dont son succès définitif est l'objet. L'insistance qu'on est obligé de mettre à défendre, et à défendre encore une cause, prouve bien cependant que ceux à qui on s'adresse ne sont point convaincus.
A la fin de 1852, on comptait dans les sociétés de secours mutuels, 26,181 femmes; elles en comprenaient 47,982 à la fin de 1856 ; 75,400 à la fin de 1860. Elles en comptent 91,602 à la fin de 1863. Ainsi, en douze ans, le nombre des femmes sociétaires a presque quadruplé. Cette amélioration est notable ; mais est-elle aussi prononcée qu'elle devrait l'être? Que l'on compare le nombre total des femmes sociétaires avec celui des hommes ; que l'on compare même la proportion des admissions des femmes pendant cettepériode de douze années avec celle des admissions de toute nature ; que l'on songe surtout à l'urgence et à l'étendue des besoins qu'il s'agit de secourir et on verra tout ce qui reste encore à faire aux partisans convaincus de l'innovation, à « tous les bons esprits comme à tous les bons cœurs '. »
Dans les anciennes sociétés de secours mutuels, ce n'était qu'au décès de l'un des sociétaires que quelques sociétés allouaient le deuil ou denier de veuve en imposant alors à chaque membre une contribution extraordinaire à cet effet. Voilà tout ce que l'association faisait en général pour la femme. Par l'influence de ces anciennes et déplorables habitudes en contradiction manifeste avec nos mœurs, les sociétés fondées antérieure-
< UuUetinûciSôG, p. 38.
290 Dr PAUPÉRISME.
ment au décret de 1852 continuent à rester à peu près à l'écart du mouvement qui s'est manifesté en faveur des femmes et elles persévèrent dans une funeste et choquante inégalité. Nous ne pouvons pas croire que les membres éclairés qu'elles renferment en grand nombre et dont elles écoutent la voix ne parviendront pas à dissiper des préjugés et à rompre des traditions tristement vivaces.
Les objections du reste ne se localisent pas dans les sociétés antérieures à 1852. On les entend formuler quelquefois par les sociétés les plus récentes, et on a même vu des agrégations qui avaient déjà prêché d'exemple revenir timidement et injustement sur leurs pas, au lieu de considérer comme passagers, ou comme moditiables, ou comme mal expliqués des faits qui avaient jeté l'alarme parmi leurs membres. Les objections principales formulées contre l'admission des femmes peuvent se résumer ainsi :
Leur santé est délicate ; leurs indispositions sont fréquentes ; leurs journées de maladie sont beaucoup plus nombreuses que celles des homme?. Les dépenses qu'elles occasionnent dépassent presque toujours les cotisations qu'elles versent. Elles ne tardent pas à devenir une cause de ruine pour la caisse commune.
Elles pourraient apporter dans les sociétés des influences morales nuisibles.
Ces objections ne sont pas au premier abord sans gravité. 11 nous semble cependant, nous le répétons, qu'elles n'existent plus spéculativement. Mais puisque les- faits de chaque jour indiquent que les intéressés en tiennent encore le plus grand compte, elles doivent être examinées avec soin et comme si tout était encore à faire.
Et d'abord, si les chiifres sont beaucoup, ils ne sont pas tout en ce monde. S'ils ont un rôlç sérieux à jouer dans la question présente, ils n'ont pas un rôle unique. Notre thèse n'a rien à redouter d'eux, nous le prouverons bientôt; laissons-les ccpendantde côté un instant et prenons la question d'un peu plus haut. «Quand on songe, dit M. Jules Simon, à la quantité de ménages où le mari se dérang(! un ou deux jours par semaine, et qpi ne se soutiennent que par les privations, le travail et l'éco-