‹ Le paupérisme et les associations de prévoyance (volume 2)Chapitre 288 sur 331 · CAISSE DE SECOURS MUTUELS DE BORDEAUX · texte numérisé non relu

CAISSE DE SECOURS MUTUELS DE BORDEAUX

Un des premiers rangs dans cette revue sommaire appartient à la caisse de Bordeaux ; non pas seulement par son importance ou la date de sa création, mais parce que son organisation diffère essentiellement de celle de toutes les sociétés françaises existantes. Les idées fondamentales de ce livre^ son sens général nous dispenseront de dire avec détail quel est celui des deux systèmes en présence qui nous semble préférable à l'autre. Nous nous bornerons à un exposé rapide de nature à faire connaître un établissement qui a rendu depuis plus de vingt-cinq ans, il seraittout à fait injuste de le nier, des services effectifs considérables à une partie notable de la population ouvrière de Bordeaux et qui, s'il ne réunit pas les grands avantages sociaux provenant du contact des hommes ', constitue néanmoins par la prévoyance individuelle, sa base unique, une amélioration considérable sur tous les établissements d'assistance.

En 1836, M. Girard, en visitant la Hollande, remarqua à La Haye une caisse de secours mutuels admettant les deux sexes, et comptant, à cette époque, quinze années d'existence. Elle avait réuni 6 à 7,000 souscripteurs; possédait une réserve de 35,000 florins et présentait tous les signes d'une grande prospérité. Il^étudia en détail cette vaste institution, se rendit compte de tous ses rouages et revint à bordeaux, décidé à faire proliter les habitants de cette ville des avantages d'une association analogue.

Jusque-là, nées des besoins des classes ouvrières, les sociétés mutuelles

' Dans ce contact, la caisse ne voit, au contraire, que des inconvénients et des dangers.

avaient agi pour ainsi dire en silence à Bordeaux et n'avaient jamais attiré l'attention publique. M. Girard rencontra donc sur sa route les obstacles qui surprissent devant toutes les choses nouvelles ou qui paraissent telles. Avec le concours de quelques hommes placés dans des positions élevées, avec l'aide et les sympathies de l'administration municipale qui, dès le premier moment, prit l'œuvre sous son patronage et la fit sienne, M. Girard finit par venir à bout de son entreprise. Fondée sous la dénomination de Compagnie d'assurances sanitaires, l'association prit bientôt le nom de Caisse de secours mutuels; c'est sous ce nom qu'elle fut reconnue comme établissement d'utilité publique par ordonnance royale du 7 juillet 1843. Voici quelles sont les dispositions principales des statuts:

La société reçoit, sans distinction de profession ni de sexe, les habitants de la ville de Bordeaux, âgés de moins de soixante ans, s'ils ne sont atteints d'aucune maladie chronique et s'ils justifient de leur moralité et de leur noninscription sur les listes du bureau de bienfaisance. Le nombre des souscripteurs est illimité. iMoyennant une cotisation deO fr. 40 c. par semaine, chaque souscripteur reçoit, lorsqu'il est malade : 1° une subvention de 1 fr. par jour de maladie; 2° les soins d'un médecin choisi par lui parmi tous ceux qui sont chargés du service médical de la société; .3" les médicaments et bains minéraux ordinaires qui lui sont prescrits; 4° les soins d'une garde-malade, lorsque la maladie est grave. La caisse paie aussi les frais funéraires et alloue aux souscripteurs qui, par suite de l'âge ou des infirmités, ne peuvent plus se livrer au travail, et qui sont reconnus sans ressources, un secours annuel de 100, l.oO, 200, 230 ou 300 fr ., selon qu'ils ont été 10, \o, 20, 23 ou 30 ans sociétaires. Elle est administrée par un directeur, sous la surveillance d'un conseil d'administration composé de douze membres et présidé par le maire de Bordeaux; la nomination des membres de ce conseil, renouvelé par quart chaque année, est soumise à l'approbation ministérielle. Deux censeurs cboisis dans son sein par le conseil sont plus spécialement chargés, pendant l'intervalle des réunions, de surveiller la gestion du directeur. Indépendamment do ses gardes-malades, la caisse a un inspecteur chargé d'exercer une surveillance active et journalière ayant pour but: 1» d'éviter ou de découvrir toute simulalion de maladie de la part des souscripteurs et toute autre espèce de fraude; 2° de s'aivjurer des besoins des malades et de l'accomplissement des obligations cantraclées envers eux par la société.

11 n'y a pas de membres honoraires, pas d'assemblée délibérante; les souscripteurs, et c'est là le point fondamental de l'organisation, ne se connaissent pas entre eux '.

Depuis longtenii)s, l'elfectif des souscripteurs se maintient dans les environs de 2,000. iJaiis la période ite 2(i années qu'a déjà iiarcourue la caisse '■*, elle a reçu une somme ilc 8311,943 fr. 13 c. Les dépenses se subdivisent de la manière suivante :

' Un complt'-rendu linancier leur cstadrcssi; individiicllcnictit tous les six mois. ' Jusqu'.'iu 1" janvier \ii(')'i.

Pour indemnités quotidiennes de maladie 135,174 »

Pour i'ournituies de bains j

Pour frais de gardes-malades \ 52,682,45

Pour frais d'accouciieraents \

Pour frais d'inhumations 38,426,30

Pour fourniture de médicaments 248,171,35

Pour honoraires de médecins et chirurgiens 99,144,94

Pour |)ensions 35,045,50

Pour frais généraux 203,571,61

Total 812,216,15

Le nombre total des sociétaires pendant cette période ayant été de 40,485, la moyenne générale annuelle des dépenses par sociétaire a été de 20 fr. 00 c. y compris les frais généraux; de 15 fr. 03 c, non compris ces frais *.

Le nombre total des journées de maladie a été de 133,230 ou de 5,124 2/10 par an ; la moyenne annuelle par sociétaire de 3 jours 2/10. Le capital de réserve était au commencement de 1864 de 27,729 fr.

Il est impossible de ne pas être frappé de la somme considérable dépensée pour les médicaments. Cliaque centaine de journées de maladie entraine une dépense moyenne de 186 fr. 31 c. Nous avons relevé précédemment ce fait qui motive l'appréciation suivante de M. Hubbard. « C'est mal comprendre le rôle des sociétés de secours mutuels que de donner au service des médicaments une si grande extension ; leur vraie utilité est dans la subvention pécuniaire qu'elles apportent à la famille pour remplacer le salaire des sociétaires malades. » M. Girard partage si peu cette manière de voir que, dans une brochure publiée en 1850, et se fondant sur son expérience, il évalue au contraire à une somme de 7 fr. la contribution annuelle qui doit être exigée de chaque membre par toute société qui voudrait organiser un bon service de pharmacie en y comprenant les bains, les appareils pour les fractures et le linge à pansements. La moyenne de la dépense dans l'ensemble des sociétés françaises ne s'élève pas, on se le rappelle, à plus de 2 fr. par sociétaire ^.

Telle est la caisse de Bordeaux. Ce n'est pas une société de secours mutuels ayant des sociétaii-es ; c'est une institution publique de prévoyance ayant des souscripteurs; c'est, si l'on veut, une œuvre communale créée en vue de toute la classe ouvrière de la cité.

Qu'on ne croie pas que les honorables protecteurs de l'institution cherchent à en dissimuler le caractère exceptionnel; à leurs yeux au contraire, c'est ce caractère qui en fait le mérite principal. « Nous avons considéré, déclarent-ils, comme très-essentiel que les ouvriers ne se réunissent jamais, qu'ils ne se

' L'excédant de recettes par sociétaire a donc été de 68 c. dans le premier cas et de 5 fr. 71 dans le second.

2 Nous avons, du reste, cité plus haut la disposition louable par l'intention, mais très- inconsidérée, qui admet gratuitement aux secours de la caisse, tous les enlanls des sociétaires au-dessous de 12 ans. Plus de 550 enfants reçoivent ainsi des médicaments gratuits.

connaissent même pas entre eux, si c'était possible, afin d'éviter les inconvénients si graves qui résultent toujours, sans exception, des réunions d'ouvriers dans un intérêt quelconque... N'est-il pas très-imprudent, très- dangereux même de rapprocher par un lien commun un grand nombre d'individus appartenant aux classes ouvrières, de leur donner le moyen de se réunir, de se connaître, de se consulter, de se communiquer leurs sentiments réciproques sur les affaires publiques, l'état des salaires et tous les autres intérêts qui lient les ouvriers entre eux et qu'ils envisagent trop souvent sous une apparence mensongère qui les passionne?

» La caisse au contraire a l'avantage inappréciable de n'exposer l'ordre public à aucune sorte de dangers, de n'établir aucune communication, aucune relation entre les membres de la société, de n'élever aucune tribune, de n'exciter aucune ambition, enfin de prévenir tous les inconvénients si graves qui résultent des affiliations d'ouvriers. »

Quant au système d'une gestion salariée « une bonne pratique des choses, » ajoute-t-on, montie l'inanité de la critique qui en serait faite. « La gratuité séduit; tandis que sien se rendait compte de la gratuité dans les fonctions publiques, on verrait que la gratuité est presque toujours une cause de négligence, de délaissement, de mauvaise administration et qu'alors la gratuité devient extrêmement coûteuse.

» Aussi le gouvernement se garde-t-il bien, en ce qui le concerne directement, d'adopter le principe de la gratuité; les administrations municipales ne ne l'adoptent pas non plus pour les directions des monts-de-piété, des hospices, etc..

» Ce qu'il importe d'avoir dans une société mutuelle, c'est une administration dévouée, active, intelligente, économe, qui fasse profiter les sociétaires de tous les avantages possibles. Qu'importe le prix de cette gestion si elle est profitable à l'établissement?..,

» Ce qu'il faut éviter, c'est un bénéfice excessif par le du-ecteur, afin que les sacrifices faits pai" les associés ne tourneni pas dans une trop grande mesure à son avantage.

» Cet écueil évité, la direction salariée est de beaucoup préférable à la gratuité des fonctions d'un président et d'un conseil d'administration, qui seraient privés de cet employé responsable de l'économie et de la bonne direction, contrôlé soigneusement par la partie gratuite de l'admiiiistriilion »

Nous avons reproduit avec la plus scrupuleuse fidélité l'argumentation des défenseurs du système de la caisse. Ce livre tout entier, employé ici à faire valoir l'intelligence et la modération des ouvriers associés, là les avantages de la fusion continue des classes, plus loin la nécessité d'habituer l'homme au gouvernement de ses propres affaires ', ce livre qui proclame partout l'uli-

' Dans sa brociiuru de 1850, M. Girard demande qu'il n'y ait en France qu'une seule caisse de secours, s'étcndanl sur tout le territoire, créée et administrée [lar l'Étal, ou du moins pourvue de son concours pour avoir un caractère officiel. « Si le gouvernement adoptait jamais une semlilahlc mesure, a dit M. Hivier {Annales de la Charil(^(\c

lité des associations ouvrières justement au point de vue conservateur et l'inutilité radicale dos elïorts tentés conîrc ces associations indique, nous le répétons, que telle n'est pas de beaucoup notre opunon persounelle. Nous avons cependant tenu à l'ournir tous les éléments d'une impartiale appréciation. — Au lecteur à juger.

En fait, et la question de principe mise absolument à part, la caisse de Bordeaux, si l'on se reporte surtout à l'époque où elle a été créée, est une des fondations les plus réellement intéressantes et les plus intelligentes que l'on puisse citer. M. Girard à coup sur n'a pas été, uiême à Bordeaux, liuvenleur des assurances nmluelles; mais si peu d'hommes en France se rendaient compte en 1836 des résultats possibles de leur application, si peu d'hommes avaient su recueillir dans les masses cette idée féconde née de leur instinct, qu'il y a eu dans sa création une sorte de prescience qu'on ne doit pas oublier. Le morcellement exagéré des sociétés de Bordeaux a bien vite permis à la caisse de rendre de très-grands services.

il est bon que l'expérience tentée par M. Girard se continue sans obstacle. Un contrat librement accepté par toutes les parties et qui ne viole aucun principe social ne saurait d'ailleurs qu'être respecté ' .

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