SCIENCES MORALES ET POLITIQUES
Extrait du Rapport présenté à V Académie des Sciences morales
et politiques Par M. Odilon Barrot
Au nom d'une Commission composée de MM. Odilon Barrot, Dumont, Adolphe Garnier, Ch. Giraud, Guizot, Léonce de Lavergne, de Rémusat,
Et chargée d'examiner les ouvrages envoyés au concours pour le prix quinquennal
fondé par M. de Morogues.
Le prix^ fondé par M. de Morogues, place de nouveau l'Académie en face du redoutable problème de l'Extinction du paupérisme
Le dernier ouvrage dont j'ai à vous rendre compte et que votre Commission
vous propose également pour le prix est de M. Emile LaurenI
Il traite dans plus de cinq cents pages cette importante matière, au triple point de vue de l'histoire, de l'économie politique et de l'administration. C'est un livre d'un mérite hors ligne, tant sous le rapport du style, que sous celui de la sûreté et de la parfaite sagesse des doctrines. Il ne laisse rien à dire sur les sociétés de bienfaisance qui, si elles ne sont pas le seul remède au paupérisme, sont incontestablement un des moyens les plus efticaces et les moins dangereux de l'atténuer
Ces idées conduisent M. Emile Laurent à préconiser les
associations fondées sur le double principe de l'assurance et de la responsabilité, comme étant de toutes les institutions humaines celles qui concourent le plus puissamment à prévenir et à combattre le paupérisme.
Il retrace l'histoire de ces associations, depuis la plus haute antiquité jusqu'à nos jours. 11 les suit à travers toutes les transformations qu'elles ont subies : l'hétairie en Grèce, les collèges d'ouvriers à Rome, la guilde germanique dans tout le nord de l'Europe, au moyen âge la commune jurée, les sociétés d'amis, la franc-maçonnerie, les corporations, le compagnonnage, et enfin les sociétés de secours mutuels de nos jours. Nous ne suivrons pas l'auteur dans les développements qu'il a donnés à cette partie de son travail malgré tout l'intérêt qu'il nous a inspiré, et par l'immensité des recherches, et la par variété des couleurs
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Certes, les problèmes dont le paupérisme est le nœud, et dont le temps, la science et la liberté contiennent seuls la solution, ne s'offrent pas d'bier aux méditations de tous. Ce n'est pas d'hier non plus que l'économie politique, cette (( philosophie du travail ' , » a fourni les formules générales d'où cette solution sera tirée. — La révolution industrielle, qui a posé ces questions dans toute leur complexité, remonte aux premières années de ce siècle. C'est vers la même date que les fondateurs de la science ont déterminé les lois qui règlent l'élaboration de la richesse et sa meilleure distribution, c'est-à-dire les intérêts sociaux, le bien-être moral et physique de l'homme. — Que serait cependant, au point de vue des besoins et des ressources de l'heure actuelle, un livre écrit sur les classes ouvrières, il y a seulement vingt ans, c'est-à-dire avant l'attribution des droits politiques aux masses, avant l'avènement plus ou moins complet du régime démocratique dans la plupart des Etats de l'Europe, avant l'épuration rationnelle , — par les intéressés euxmêmes, — des idées d'association indéfinie, avant l'impulsion toute récente mais décisive donnée, — l'esprit de conservation et l'esprit de progrès étant d'accord, — à la coopération dans la consommation , le crédit , la production elle-même en plus d'un cas?
Dans les quelques années qui peuvent séparer deux éditions du même livre, est contenu parfois le grande mortalis œvi spalium de l'historien impérissable. Des années plus ou moins nombreuses ont passé identiques à elles-mêmes et sans être marquées par de grands mouvements d'esprit public; d'aulres arrivent pendant lesquelles les énergies individuelles se réveillent, les idées cherchent à s'indemniser de leur torpeur apparente ou réelle, les mêmes choses, à de très-courts intervalles, ne se comprennent plus de la même façon. Les années qui se sont écoulées, de 1859, époque où
< M. Baudrillarl.
la première édition de ce livre a été écrite, au moment actuel, sont du nombre de ces années-là. C'est le privilège de certains ouvrages de n'avoir à compter en rien avec les événements, les phases de l'opinion, les évolutions des faits; c'est le propre des ouvrages comme celui-ci d'être militants ou de n'être pas. Pour les premiers, les éditions successives se bornent à une correction d'épreuves ; pour les autres, la refonte n'est ni le mot stéréotype de tant de préfaces, ni une fantaisie de l'auteur, mais une nécessité.
Le très-modeste mérite de ces pages, — mais c'en est un dont l'auteur exciperait volontiers, — c'est de n'avoir pas attendu l'impulsion des courants nouveaux pour s'attacher dans toute occasion et en toute question, à la vérité immuable, le progrès par la liberté. Dès 1859, — et qu'il s'agit des coalitions d'ouvriers, des associations de travail ou de la mesure d'intervention de l'Etat dans les associations de prévoyance, — le présent livre, — sans jamais sacrifier l'une à l'autre les deux forces dont seule la combinaison renferme le salut des sociétés, — a toujours eu un unique critérium de vérité, la liberté considérée comme le véritable remède à l'abus de la liberté, le perfectionnement spontané de l'individu amenant seul le perfectionnement social.
Peut-être, du reste, le temps commence- t-il à passer de toutes les exagérations spéculatives dans cette question. Ceux qui, s'en tenant encore à la doctrine du ce gouvernement ulcère et de l'impôt dépense improductive, » refusent à l'Etat une part quelconque dans la direction morale des sociétés, ne peuvent trouver de meilleur emploi de leurs loisirs qu'en discutantincessammentavec les partisans de l'Etat omnivore, de la centralisation dogme, de la mise en tutelle définitive des individus. Quant au public, il paraît devenir assez indifférent à ces sortes de débats. Aussi pourrait-on, ce semble, aller désormais jusqu'à dire que le rôle de la loi est d'(( encourager, de protéger, d'éclairer, » sans soulever les objections que cette formule employée ici même a soulevées,, et
auxquelles elle échapperait sans doute chez les peuples les plus autonomes. Quoi qu'il en soit, regardons devant nous, et disons avec M. Guizot : « La société non gouvernée, la société qui subsiste par le libre développement de l'intelligence et de la volonté humaine , va toujours s'étendant à mesure que l'homme se perfectionne. Elle devient de plus en plus le fonds social. ))
En dehors des limites de l'intervention de l'Etat, — de l'État pris absolument, — dans le régime des diverses institutions étudiées, une des pensées générales de ce travail a été de déterminer dans quelle mesure les classes favorisées par la fortune et l'instruction peuvent offrir leurs concours aux autres classes sans attenter à la dignité de ces dernières. Il est des critiques qui, voulant sans doute troubler la bourgeoisie de ce pays et l'empêcher de s'assimiler l'esprit libéral et compréhensif de l'aristocratie anglaise, prétendent ne voir, par exemple, dans le système des logements de Mulhouse, qu'une application pure et simple de la charité, et, dansles banques allemandes de crédit populaire, qu'une manifestation ambitieuse des classes moyennes. La haine des classes entre elles contenant tous les périls, nous nous sommes complètement séparé de cet ordre de critiques ; mais nous nous sommes tenu aussi éloigné de ceux qui voient dans un patronage quelconque l'aplanissement des difficultés sociales. L'aversion légitime du patronage est un des courants les plus invincibles de notre époque ; le régime patriarcal et paternel a fait son temps. Dans la phase présente, le concours purement moral est seul désirable; mais, transitoirement du moins, il est complètement nécessaire, et il faut savoir, IVil-co en faisant céder momentanément la rigueur (les principes, ne pas lui refuser les moyens pratiques de se produire. Nous avons retrouvé le fond de notre pensée sur ce point, dans ces paroles de l'initiateur des banques populaires allemandes : a L'instruction donnée à un jeune homme ne peut être considérée comme une restriction ap-
portée à sa liberté ; l'instruction donnée aux travailleurs, sur la pratique des affaires et sur les relations sociales, ne doit pas davantage être considéré comme une tutelle. »
Les institutions nouvelles qui, par le crédit ou la mise en commun des aptitudes ouvrières, ont pour objet direct l'accroissement de la rémunération du travail au lieu de tendre seulement à une distribution intelligente des salaires, ont été placées par nous à leur rang dans l'ordre du progrès ; mais, voyant dans la prévoyance un principe social autant qu'une qualité personnelle, une vertu plus indispensable encore, si c'est possible, au régime de la coopération qu'à celui de la rémunération fixe, nous nous sommes bien gardé de discréditer, en les montrant comme d'estimables combinaisons philanthropiques, les institutions susceptibles d'amener le travailleur à prévoir. Ceux qui dans le fait de Rochdale, au lieu de voir les plus dignes parmi les salariés s'élevant au-dessus du salariat, aperçoivent la suppression des patrons et la défaite assurée du capital individuel, trouveront une telle préoccupation bien mesquine. Plus pratiques que certains de leurs commentateurs, les braves pionniers ont organisé entre eux une société de secours mutuels. La coopération n'étant pas pour l'universalité des travailleurs un remède plus héroïque que l'assistance par la mutualité (la formule de ces remèdes-là n'est pas trouvée) ; la vie humaine devant maintenir par son propre jeu les inégalités sociales ; la possibilité d'accession de tous au capital ne devant pas amener la richesse pour tous, nous croyons qu'après comme avant le succès de la coopération, les sociétés de secours mutuels seront, pour un grand nombre de travailleurs, une institution on ne peut plus salutaire, non-seulement comme école de moralité, mais au point de vue des avantages matériels dont elles sont la source. Nous ne les avons donc pas étudiées comme une sorte de pis-aller devant faire bientôt place à mieux, — ce qui serait en vérité un médiocre moyen d'en remplir les cadres encore si vides
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dans notre pays : — elles nous sont apparues non comme une chose qui finit, mais comme une chose qui commence; non comme une forme susceptible d'application dans telle région donnée et avec des natures exceptionnellemen t douées, mais comme une forme applicable sur tous les points du pays. Dussent-elles n'être en rien élargies, dussent-elles renoncer à toute application nouvelle, les 30,000 friencUy societies de l'Angleterre, — avec leurs cinq ou six millions de membres et leurs 600 millions de capital, — dans leurs proportions plus modestes, les sociétés de secours mutuels de la France, de la Belgique, de l'Italie, sont et resteront un des plus grands faits de notre temps. La coopération est inapplicable sans l'épargne préalable; or, dans l'immense majorité des cas, il n'y a pas d'épargne possible pour un ouvrier qui, ne faisant pas partie d'une société de secours mutuels, voit disparaître en quelques jours de maladie tout ce qu'il avait accumulé. Croire que la maladie n'occupe pas une bien autre place encore dans les familles dépourvues de capital que dans celles qui en sont pourvues, c'est se tromper du tout au tout; vouloir arriver d'emblée et sans étapes à la coopération, et par ce moyen au capital, c'est neuf fois sur dix vouloir monter à une échelle en dédaignant de gravir les premiers échelons. La coopération a besoin d'ouvriers d'élite; l'association de prévoyance fait beaucoup de ces ouvriers-là. Dans certains cas, au surplus, ne pourrait-il pas y avoir superposition pure et simple? N'est-ce rien qu'un cadre existant et accepté par tous?
La masse des ouvriers, d'ailleurs, ne s'abuse pas sur ces questions, et elle est loin de se détacher des associations actuelles, — ([u'elle voudrait voir seulement agrandies ou transformées dans des conditions à examiner. — Si elle est heureusement revenue des illusions interventionnistes; si elle laisse l'Etat vaquer à sa fonction sans lui donner la charge de pourvoir au sort de tous, il y a une vieille tendance qui est encore des plus vivaces chez elle, c'est, en
souvenir de la forme corporative, la sympathie pour une agrégation plus ou moins étroite entre ouvriers de la même profession. Le rapport des ouvriers parisiens délégués à l'exposition de Londres a témoigné, à ce sujet, d'une disposition d'esprit qui nous paraît de nature à appeler l'attention sur toute une classe de sociétés de secours mutuels.
Pour ces sociétés prises spécifiquement, avons-nous rêvé des attributions trop étendues? Il est certain que nous ne les avons pas renfermées dans le souci exclusif de la maladie et des funérailles. Ainsi limitées, elles encourent le reproche de ne pas « conquérir les sympathies populaires, parce qu'elles ne prennent l'individu que par un côté unique, au lieu de l'envelopper tout entier comme les anciennes corporations ou confréries \ » Certes, cette incrimination contient un vœu auquel nous sommes singulièrement loin de nous associer. Le système corporatif est jugé et condamné. Il a cependant laissé des aspirations et des besoins dont on doit tenir compte. Pourquoi ne pas demander à une forme, « dont l'expansion est sans bornes, dont la flexibilité et les combinaisons sont infinies ^, » tout ce qu'elle peut donner sans empiéter en rien sur la liberté et l'indépendance de l'individu? La grande et inappréciable victoire de la Révolution française sur la jurande a été trop complète. Le but a été dépassé; revenons au but. La société moderne est assez forte pour combiner sans danger l'individualisme et la sociabilité. Ni négation de la vertu du groupe, ni phalanstère tyrannique; nimanse, ni isolement. Au surplus, la très-pratique législation d'un pays voisin a explicitement reconnu l'utilité et la possibilité de toutes les applications spéciales étudiées ici ; notre législation ne condamne nullement non plus une extension raisonnable. Si, malgré de tels jalons, nous
^ M. Péril), professeur à l'Université de Louvain. — De la richesse dans les sociétés chrétiennes.
2 La Commission permanente des sociétés de secours mutuels de Belgique (rapports pour 1862).
avions dépassé la mesure; si c'était un tort que d'avoir demandé à une seule association ce que d'autres demandent à des groupes épars, nous solliciterions l'indulgence du lecteur en lui rappelant cette vérité de tous les temps : qu' (( on ne fait rien en ce monde sans un peu d'illusion. » Il est difficile sans doute de traiter sous tous ses aspects, de fouiller dans toutes ses profondeurs un sujet qu'on aime, sans s'abuser plus ou moins sur la projection loinlaine des choses. Ceci, du reste, n'est qu'une concession de pure forme. Dans notre conviction, le désir d'éviter l'accusation de système a dû nous garantir du mirage. Un sentiment un peu vif des choses étudiées est peut-être aussi utile à la recherche de la vérité que la passion proprement dite lui est nuisible.
Un point sur lequel nous hésiterons encore moins, c'est la différence fondamentale qui sépare les institutions de charité des institutions de prévoyance. La charité est une chose et la prévoyance est une autre chose. Nous cherchons vainement à deviner l'intérêt qu'on aurait à confondre deux régimes si opposés. Nous devons dire cependant, parce que c'est notre devoir, que, pour l'heure présente, cette différence essentielle est marquée avec plus de netteté à l'étranger que chez nous. Aussi avons-nous donné une large part à. la nécessité de l'organisation scientifique des sociétés de secours mutuels, laquelle, dans notre pensée et dans la réalité des faits, n'exclut en rien l'organisation fraternelle, car la mutualité est la vraie combinaison de la fraternité et de la justice. L'assurance est le fondement des sociétés de secours mutuels comme la solidarité est le fondement des sociétés de crédit populaire. Enlevez à la société de crédit le cautionnement, et vous sapez à la base la société de crédit; enlevez à l'assurance les calculs de probabilité, vous en faites une loterie. L'expérience de douze années nous a donné, sur certains points, des évaluations approximatives; mais quand nous voyons les Anglais, nos maîtres en ces ques-
tions, déclarer, après leurs formidables enquêtes, leurs immenses accumulations de matériaux, que leurs sociétés sont encore dans l'enfance au point de vue d'une organisation rationnelle, — tout en ne comprenant pas l'esprit systématique qui nierait les résultats obtenus \ — nous sommes en droit de désirer un progrès plus décisif. Sur cette question comme sur toutes les autres, nous pouvons nous tromper absolument ; mais nous manquerions à la première obligation d'une étude sérieuse, digne et quelque peu approfondie, si nous ne disions pas sans détour ce que nous avons remarqué et ce que nous croyons.
La haute Commission chargée d'encourager et de surveiller les sociétés de secours mutuels a de tout autres éléments qu'un travail privé pour apprécier ce qui convient. L'autorité de son opinion est aussi considérable que le poids de la nôtre est nul; et c'est sans doute avec une intention très-arrêtée qu'elle ne semble pas envisager cette question comme elle l'est à peu près identiquement dans les rapports annuels du registrar anglais, dans les publications de la commission permanente belge, dans le premier et très-remarquable rapport du gouvernement italien. Nous n'avons en France à copier personne ; cependant nous croyons qu'une institution étant donnée, les mêmes principes généraux doivent la régir partout; et, quant à nous, nous trouvons beaucoup mieux appropriée à l'objet en vue la recherche d'une organisation scientifique que celle d'une organisation charitable.
' Reconnaître ces résultats n'est que justice stricte. Les sociétés de secours mutuels, il y a quinze ans, avaient aussi peu attiré l'attention du législateur français, qu'elles avaient appelé les vives sollicitudes du parlement d'Angleterre. Or, ceux-là seuls croient à l'inutilité absolue d'une législation spéciale qui ont étudié inco'iiplètement ces matières. Nous avons développé ce point de vue dans le présent livre, ainsi que dans une longue j;olémique de recueil, {Journal des Économistes, de décembre 1860 à juillet 1861), où nous tûmes l'honneur de voir se ranger à notre opinion par des avis très-fortement motivés, deux des autorités les plus considérables d'Angleterre et de Belgique, en ces questions. Nous regrettons bien vivement de ne pouvoir, comme nous l'avions espéré et même indiqué, reproduire en appendice aucun fragment de ces avis. Mais l'espace manque.
Sur tousles points traités dans ce livre, nous nous sommes du reste enquis, autant que nous l'avons pu, et pour en faire notre profit toutes les fois que l'importation nous a paru avantageuse, des applications analogues à l'étranger. Chaque pays a son génie propre et le fétichisme de l'imitation ne saurait être trop réprouvé; mais nous n'avons pas la notion de ce genre de patriotisme qui refuse même d'ohserver et de décrire avec impartialité les institutions fonctionnant utilement en dehors de telle ou telle frontière. N'est-ce pas au surplus dans notre sujet spécialement que l'observation doit constituer entre les peuples une méthode précise d'enseignement mutuel ^ ?
Un mot sur la méthode. La connaissance des faits est un des fondements principaux de la science sociale. Seule elle permet de remonter des phénomènes aux principes, et des accidents à la loi. D'où qu'elles viennent, les affirmations à priori ont perdu aujourd'hui toute autorité, et, suivant un mot de Rœderer sur la politique, quel que soit son goût pour l'aérostat, tout écrivain spécial est, bon gré mal gré, obligé de « mettre pied à terre. » Les faits d'hier, ceux même qui sont en formation à l'heure où il écrit, doivent servir à l'économiste pour éclairer le présent, comme les faits anciens servent à l'historien pour reconstituer les temps écoulés. Le livre du premier perd nécessairement ainsi l'allure dogmatique chère à beaucoup d'écrivains, mais le lecteur a des éléments et des résultats y et il contrôle les uns parles autres. S'il hésite, il consulte les faits dominants, et, à l'aide de l'économie politique, il peut personnellement mettre fin au débat. Une place étendue a donc été faite à l'observation. Dans une matière aussi encyclopé-
' Nous (lovons ici des rcmcrcinients particuliers à M. Arthur Scratclilcy et à M. John Tidd-Pratt de Londres ; à M. Aufiuste Visschers, présich'nt de la Commission permancfito. des sociôlt's de si'ntiirs nuiluels de Ht'l^'i(jue ; à M. (înstavc Moynier, président de la Société d'iitilité publique île Genève. Leurs bienveillantes et cordiales communications nous ont été extrêmement utiles.
dique que le paupérisme et les questions qui s'y rattachent, une telle méthode comporte un assez grand nombre de notes, — pièces justificatives aux déductions du texte ou invitation au lecteur de fixer son attention sur des points parallèles utiles à indiquer, impossibles à détailler. — De la part de l'auteur, ce n'est pas ridicule étalage de vaine érudition ; c'est bonne foi et dévouement démontré à son sujet.
Lorsque dans ces graves et difficiles questions où les théories individuelles comptent si peu, il a fallu, pour corroborer notre humble opinion, citer l'opinion d'un tiers, nous n'avons songé qu'à la valeur des choses dites et non à la couleur ou même à la notoriété de ceux qui les avaient dites : nec amicitiâ, née odio cogniti. Pour le fonds, nous croyons avoir le droit de nous approprier les mots de Montaigne : « Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me dire. »
Avons-nous besoin de faire observer, enfin, que si par ses extensions nouvelles, le livre qu'on a sous les yeux n'est pas, à proprement parler, celui que l'Académie des sciences morales et politiques a bien voulu honorer de ses indulgents suffrages, ces extensions ne sont, pour ainsi dire, que la projection morale et le développement naturel de l'ouvrage couronné? Le sujet s'est étendu ; mais les idées, les principes, les aspirations, l'esprit général sont restés les mêmes. Il n'est pas, croyons-nous, une ligne, un mot qui ne soit en harmonie avec les doctrines et les points de vue que l'Académie n'a pas jugés indignes de son attention. Autant que cela nous a été donné, nous nous sommes en outre efforcé de profiter des observations de l'illustre rapporteur du concours Morogues.
Tel est le livre qu'on va lire ; livre qui, pour un certain nombre de points traités, se fonde sur une observation personnelle pratiquée pendant une assez longue période, livre « dans lequel nous avons habité, » pour nous servir de l'in-