PARTIE II, CHAPITRE I
compani, c'est-à-dire mangeant leur pain ensemble*, dont les plus vieux associés, quand l'agrégation voulait se dissoudre, prenaient un couteau, suivant la formule de dissolution consacrée, et partageaient le grand pain en divers chanteaux, d'où était venu le proverbe juridique : le chanteau part le villain; dans ces associations qui couvraient le sol de la France féodale et qui étaient, suivant la remarque d'un des plus grands jurisconsultes de notre temps, « une sorte de monarchie tempérée, car dans les cas importants le maître ne manquait jamais de prendre l'avis de ses associés et contractait sous une véritable raison sociale : un tel et ses comparsonniers ou personniers ^ ; » dans ces associations qui luttèrent avec une si admirable persévérance contre l'application alors faite au serf isolé de la triste maxime mors omnia solvit (car le seigneur reprenait par une sorte de droit de réversion la chose de son serf et tout ce que ce dernier avait retiré de la manufacture de ses bras et mains ^); dans cette forme enfin, oiile seigneur avait en vue la garantie contre les désertions et les non-valeurs, mais où le serf minait peu à peu l'inique main morte; dans cette forme où la solidarité était telle au début que la séparation d'un seul des serfs opéraltla dissolution de toute la communauté, — la sucession réciproque étant alors abolie, le bien des décédés revenant au seigneur au préjudice même de la ligne directe : un parti, tout est parti; — dans ce vieux cadre qu'on ne peut pas étudier aujourd'hui sans une véritable émotion, ne voit-on pas une mutuahté complète et bien étroite, une des origines — et non la moins touchante — de la moderne mutualité ?
Faut-il citer enfin — dernier et bien fécond rapprochement — ces sociétés d'hommes libres formées tacitement dans un but d'agriculture ou de négoce, ces sociétés taisibles existant par milliers dans les pays de droit écrit comme dans les pays de coutume, mais qui n'étaient pas présumées entre nobles ou
* Compagnie vient en effet du mot compain, « par lequel, dit Pasquier {rech. liv. VIII, t. I, p. 804), nos ancêtres voulurent représenter celui avec lequel ils vivaient ou (si ainsi voulez que je le die) mangeaient leur pain d'ordinaire... et nous du mot compain, fîmes celui de compagnie pour ceux qui mangeaient leur pain enscmblement. »
^ M. Troplong, du Contrat de société, préface, p. xxxvii.
^ Pasquier {rech. liv. IV, chap. v.)
membres du sacerdoce ; les premiers « ne s'attachant pas au commerce qui fait valoir ordinairement ces sortes de sociétés, » les seconds étant bien a au-dessus du trafic et du négoce, et devant préférer la pureté de leur ministère à la fange du commerce ' ? » — Ces sociétés dont Lebrun disait : « c'est par leur moyen que les main-mortables s enrichissent » et qu'on voyait « continuer pendant des siècles, surtout entre les métayers perpétuels, et se maintenir par les enfants, les gendres, les brus, tous vivant ensemble dans les mêmes habitations et sans division ^, » ces sociétés supportaient bravement leur honte ; ils la mettaient en commun vis-à-vis du dédain des seigneurs, et elle contribuait pour sa part à faire le tiers-état. Nous ne pouvions mieux finir ces rapprochements qui, on peut en être certain, ne sont pas de pures ingéniosités, au point de vue de notre institution. Avec plusieurs autres émanations de cet esprit d'association et de famille, qui joue un si grand rôle au moyen âge ^ les sociétés taisibles * doivent compter parmi les origines réelles de l'association réciproque d'aujourd'hui, plus encore de celle de demain.
On le voit, nous sommes encore bien peu avancés dans l'histoire des sociétés de secours mutuels ; leurs premières origines nous sont à peine apparues, et déjà leur illustration est éclatante. La fondation de la commune moderne a notamment avec elles des rapports dont on ne soupçonnait pas l'intimité. Qu'estce en réalité que l'agrégation urbaine au moyen âge? Dans les petites villes, c'est le résultat du simple développement d'une association réciproque unique; dans les grandes cités, c'est l'association de toutes les associations au sein de cette même cité : image do l'unité vers laquelle tendent nos sociétés de
• Lebrun, Sociétés tacites (chap. i, n°' 3 et 4).
En Cliami)a{,'iie rependant, où le ventre anoblissait et où la noblesse se recrutait au comptoir et trafKiuail aux foires (Michclet, t. 11, p. 96, Histoire de France), il existait une coutume ({ui admettait les sociétés taisibles entre nobles.
2 M. Troplonf;, loc. cit. p. u.
' On s'associait pour résister mutuellement aux brigands qui désolaient les campagnes, témoin la Société des Capuchons, sous Philippe-Auguste. (Sismondi, t. Vf, p. 34; le voir aussi t VII, p. 3G'2 et suiv. pour les associations du baronnage).
^ Dont faisait partie la communauté des Jaults, rendue si célèbre par la lettre de .'/. Dupin à M. Etienne ou Excursion dans Je Xivernais.