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CHAPITRE IL

DES CORPORATIONS ET DES CONFRÉRIES DANS LEURS RAPPORTS AVEC LES SOCIÉTÉS DE SECOURS MUTUELS.

Le système corporatif est aujourd'hui jugé en dernier ressort. — Double source historique des jurandes françaises; leurs deux caractères distincts : moyen de défense, instrument de monopole. — La corporation au point de vue industriel et commercial ; la corporation au point de vue de la fraternité et de la garantie réciproque. — Surveillance morale des membres entre eux; du maître sur l'apprenti. — Conditions d'admission, de maintien. — Formes de la mutualité d'après les statuts. — Les confréries ; charité du métier, aumône du métier. — Réglementation et administration des corporations et confréries par elles-mêmes. — Analogies. — Assurance et secours mutuels. — Règlements divers, types des règlements actuels des sociétés mutuelles. — Vue générale.

M. Rossi a dit avec beaucoup de justesse que la question des corporations d'arts et métiers est aujourd'hui du domaine de l'histoire et ne devrait plus être agitée dans la science de l'économie politique. L'organisation des classes industrielles en jurandes est maintenant en effet jugée en dernier ressort, el il serait oiseux de discuter de quels avantages elle pourrait être la source pour la nation qui a eu la force d'en secouer le joug. A une époque où, suivant les expressions de l'écrivain que nous venons de citer, il faut se représenter les classes d'hommes libres, «paraissant au milieu des lances féodales comme des herbes et des fleurs bien tendres et bien jeunes poussant parmi des ronces et des épines, » une telle organisation était dans l'ordre logique des choses. Quoi de plus puissant pour résistera l'oppression que l'agglomération des forces de même nature?... La centralisation n'existait pas alors; la solidité des institutions et la sécurité des existences individuelles ne pouvaient être trouvées que dans l'association '. L'organisation des juran-

* Les corps de métiers furent même la principale force guerrière des villes à l'époque de leurs luttes pour leur formation en communes. Louis XI, par un édit de

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des qui devait naître des besoins mêmes de la société était d'ailleurs au plus haut degré dans la tradition historique. Il n'est plus permis de nier aujourd'hui que, de même que la commune urbaine, dont nous avons vu la filiation dans l^chapitre précédent, notre corporation industrielle naquit d'une application de la ghilde germanique aux collèges romains préexistants *. L'élément féodal comme l'élément juridique, le passé entier de la France ont engendré la corporation. Forteresse élevée par la classe ouvrière contre les ennemis de tout genre qui pouvaient l'assaillir; instrument de privilège et de monopole, ces deux caractères distincts de la jurande française pourraient à la rigueur être considérés comme dérivant autant de sa double origine franque et romaine ^ que de la force des choses et de l'entraînement des hommes.

Ne soyons pas trop sévères d'ailleurs pour cet entraînement. L'esprit de l'époque était l'amour du privilège ; l'hérédité et Texclusion en étaient les principes dominants. Quant à l'idée d'égalité, elle n'avait jamais germé nulle part, et chacun demandait pour lui-même des droits et des libertés dont il prétendait

1467, alla jusqu'à en faire, dans son esprit d'opposition à la féodalité, une sorte de milice nationale.

' La preuve la plus complète de ce fait, qui a du reste pour lui l'autorité incontestée d'Augustin Thierry, résulte des Annales de Ravenne : on y trouve en 943 une corporation de pêcheurs {scola piscatorum) ; en 953 un chef de la corporation des négociants {capitularius scolœ negociatorum) ; en 1001 un chef de la corporation des bouchers (capitularius scolœ macellatorum) . On peut citer en outre un capitulaire de Dagobert de l'an 630, concernant l'organisation des boulangers; un autre capitulaire de Charlemagne de l'an 802 relatif à la même organisation dans les provinces ; des lettres patentes délivrées à Louvres en 1061, par Philippe pr, concernant les regrattiers et \e& huiliers^ enfin un passage de Ducange sur le roi des merciers, le roi des arbalétriers, le roi des jongleurs, etc..

M. Depping, dans sa savante introduction au Registre des métiers d'Etienne Boileàu, n'hésite pas à penser que la corporation de la marchandise de l'eau, cette hanse de bourgeois qui fut la première origine de la commune de Paris, était la continuation pure et simple de l'ancienne corporation des nautœparisiaci, laquelle renfermait des sénateurs et des chevaliers, et était décorée du titre de splendissime. Il cite en outre la communauté des bouchers, héréditaire et forcée comme les anciennes corporations du Bas-Empire, et affichant dès le douzième siècle de grandes prétentions à une trèsantique origine. L'organisation pour ainsi dire officielle des jurandes françaises ne remonte qu'au onzième et au douzième siècle, leur origine réelle est donc singulièrement antérieure.

^ Nous faisons allusion ici à la forme impériale et despotique du Collège romain.

exclure les autres. Est-il donc étonnant que ces artisans et ces bourgeois aient poussé jusqu'à l'excès l'amour d'une propriété qu'ils conquéraient quelquefois, qu'ils achetaient presque toujours et^ui si souvent leur était ravie et revendue ? Cette propriété, c'était celle de leur travail, et sur elle pesait dans les mœurs comme dans l'organisation publique l'idée d'infériorité et de servitude. Au milieu de toutes ces juridictions féodales qui se disputaient avec acharnement le droit de disposer des artisans \ d'en tirer des taxes et des rétributions et de leur donner des lettres de maîtrise, est-il étonnant que les artisans aient été amenés de leur côté à se faire eux-mêmes juridiction, à se mettre à l'unisson des autres éléments sociaux qui subsistaient au-dessus et à côté d'eux ^; la pente n'était-elle pas bien facile? Le germe de l'esprit d'exclusion et de tyrannie était du reste déposé dès le début dans cette organisation industrielle qui formait bien une famille de travailleurs, mais qui n'admettait pas tous ceux qui avaient besoin de travailler pour vivre. Le mot fatal c( s'il a de coiy> qu'on trouve à chaque page dans les statuts des corporations, devait fructifier dans le mal.

Quoi qu'il en soit, tout a été dit sur la corporation au point de vue industriel. Le moyen âge ne serait pas compréhensible sans elle ; aujourd'hui, et après la révolution de 1789, elle serait une

< C'est surtout jusqu'à l'époque où l'autorité royale se concentra et prit son assiette définitive de pondératrice suprême, dominant et tempérant les intérêts, souvent il est vrai à son profit, que les luttes d'attributions pour disposer des métiers furent intenses : propriétaires des fiefs territoriaux, comme des offices inféodés ou concédés; dignitaires et grands officiers de la couronne (grand bouteillier vis-à-vis des marchands de vin, grand panotier vis-à-vis des boulangers, chambrier vis-à-vis des merciers, etc.); prévôt de Paris cunlre le grand prévôt de l'Iiôlel, le bailli du palais ouïe prévôt des marchands, chacun voulait, pour son avantage propre, légiférer sur le plus grand nombre possible d'artisans. De là des modifications innondirables dans les pouvoirs successifs des juridictions et des justices. De là, pour le travail, des aggravations de situation qui fussent devenues intolérables, si le travail lui-même, à force d'être discuté, marchandé et parlementé, n'avait fini à son tour par apprendre de ses ennemis et de ses maîtres à stipuler en son nom propre et personnel.

2 Au treizième siècle, les armoiries étaient le privilège des nobles hommes et des communes; au quatorzième, les gens de métiers veulent tous en avoir. Ils les peignent sur leurs bannières, el l'on voit la hache du charpentier, ou le Iranchet du cordonnier, insignes de l'artisan, comme l'opée ou la lance sont ceux du chevalier, ressortant en or ou en argent sur des écus de gueule ou d'azur. Les armoiries des orfèvres de Paris sont célèbres. Ces vanités qui, à leur date, eurent j)eut-êlre leur bon côté, ne sont plus de notre temps; combien d'autres les ont remplacées!...

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