PARTIE II, CHAPITRE II
monstrueuse anomalie. Depuis Adam Smith et Turgot * jusqu'à chacun de nos économistes contemporains, J a condamnation de la science a été unanime. Il n'est pas vrai que la corporation par elle-même protège l'ouvrier contre le chômage. Elle n'augmente dans un pays ni la consommation, ni par suite la quantité de travail. Pour que l'ouvrier ne chômât point, il faudrait donc qu'il eût le privilège d'accaparer le travail au détriment de tous ceux qui n'appartiennent pas à la corporation. La corporation ne rend nullement les produits meilleurs, car c'est de la concurrence que naît l'émulation, et c'est l'émulation seule qui amène les inventions, les améliorations et le bon marché. Comment les ouvriers seraient-ils plus habiles et plus inventifs dans un système qui limite le nombre des producteurs et qui, symbole de la routine en même temps qu'expression du monopole, immobilise la forme et la qualité des produits ^, que sous un régime libre où il est impossible que l'acheteur bien avisé ne sache pas très-vite distinguer le bon ouvrier du mauvais, ne sache pas s'adresser à celui qui lui offrira le plus d'avantage. Pour mille raisons, le travail doit donc être libre, absolument libre; et, en dernière analyse, on doit conclure avec un des chefs de l'école économique française que « la liberté résume les conditions dans lesquelles les forces humaines s'exercent avec le plus de puissance, non-seulement dans les arts qui s'appliquent aux choses, mais encore dans ceux qui ont pour but de perfectionner, soit les facultés affectives, soit les facultés intellectuelles, soit les mœurs, soit les habitudes morales des hommes ^ »
* On sait que par son testament politique (chap. xv) Colbert lui-même, dont le nom servit pourtant de bannière aux partisans de la réglementation {colbertisme), condamna les corporations.
2 Sous le régime des corporations, a dit M. Dunoyer, « toute découverte relative à un art faite hors de la communauté qui en avait le monopole restait sans application. La communauté ne souffrait pas que l'inventeur en profitât à son préjudice, et toute découverte faite dans le sein même d'une corporation était également perdue. Les membres à qui elle n'appartenait pas, sentant qu'elle ne pouvait que nuire au débit de leurs propres produits, ne négligeaient rien pour la faire avorter. »
3 M. Dunoyer, De la liberté du commerce, ch. xiv. La démonstration de ce théorème est l'objet du livre.
0 Les gains assurés des corps de métiers, a dit Jean de Witt dans ses mémoires î. 13
194 DU PAUPERISME.
La corporation, sorte de féodalité inférieure où l'apprenti et le compagnon tenaient la place du serf attaché à la glèbe, ne serait pas seulement une anomalie ; elle est de plus une impossibilité. Tout le monde a pu voir, dans la grande enquête récemment tentée par M. Le Play, la décadence graduelle et irrémédiable de toutes les communautés dont le principe est contraire à l'indépendance individuelle et au libre mouvement de l'industrie. L'agitation de temps en temps essayée en faveur de ridée corporative ^, n'arrêtera pas cette décadence. La transformation de l'industrie manufacturière au moyen de grandes usines fabriquant à l'aide de moteurs puissants les objets que les corporations produisaient autrefois par le travail manuel "^ ; le perfectionnement incessant des machines, et toutes les découvertes modernes ont, autant que les sentiments de liberté et l'esprit d'initiative qui forment l'âme de notre âge, tué irrémédiablement les corporations.
Tel est le point de vue industriel et commercial ^ ; quant à
(I'« partie, ch. x), les rendent insolents et paresseux, pendant qu'ils excluent les gens fort habiles à qui la nécessité donnerait de l'industrie. »
' rsotarnment au congrès des artisans allemands à Francfort en 18G3, où tous les orateurs ont été d'accord sur ce point, que « les économistes ne comprennent rien à la position des artisans, » que « les maîtrises doivent être maintenues, » et que « les ouvriers ne doivent devenir maîtres qu'après un examen. » Grâce à Dieu, le mouvement des banques populaires créées par M. Scbulze-Delitsch est destiné à d'autres résultats en Allemagne que l'agitation rétrograde quoique radicale, qui avait été tentée par M. Lassalle et qui sera sans doute continuée par ses amis.
- Pendant la période même des corporations, certaines industries manufacturières et en particulier celles des tissus étaient exercées par des ouvriers disséminés au milieu des campagnes dans le régioie des fabriijues rurales collectives; mais ces fabrifjues sagement basées sur une alliance intime de l'agriculture et de l'industrie disparaissaient comme système dans le courant des corporations urbaines.
^ Cq point de vue est aujourd'hui tellement éclairé que la controverse semble impossible. Quel régime pour le travail et les transactions les plus simples et les plus urgentes de la vie (pie celui qui put amener la création de conseillers du roi, contrôleurs aux empilements de bois, on Linuuei/eurs de porcs, de contrôleurs visiteurs de beurre frais, ({'essayeurs de beurre sale ; « Ces extravagances font rire mainliiiant, disait dcjih Voltaire {Siècle de Louis XIV, ch. xxv) ; mais alors elles faisaient pleurer. »
De Hi'JI à 170'.), on créa plus de 'lO.OOO oflices. «Toutes les fois, disait Pont-Chartrain à Louis XIV, (jue Votre Majesté crée un oflice, Dieu crée un sot |)onr l'acheter. »
Dans le métier de bouquetier où il n'y a pas d'autre habileté que celle de lier ensemble avec un fd une certaine quantité de lleurs, il fallait faire quatre années d'apprentissage et deux de compagnonnage. Dans le métier de boulanger à Paris, il fallait servir ci'i(| ans comme apprenti, quatre ans comme garçon avant d'être admis à faire un