MUTUALITÉ
Diverses formes de l'esprit de prévoyance et d'association en dehors dés sociétés mutuelles de secours. — Faiblesse relative de l'esprit de prévoyance, sous le régime de subordination du nord oriental de l'Europe. — Cet esprit se fait jour néanmoins (\an&VArtèle russe, association de paysans demi-émancipés; dans les manufactures communales ou communes industrielles de la même nation. — Il n'est généralement vigoureux que sous le régime occidental. — Exemples nombreux. — Association de pécheurs côtiers de Saint Sébastien. — Forme de l'assistance réciproque dans les communes basques; parmi les ouvriers chàliers de Paris; parmi les ouvriers émigrants de l'Auvergne. — Sentiments innés de solidarité. — Affaiblissement progressif de ces sentiments et dès lors nécessité d'associations à bases déterminées; c'est-à-dire des sociétés mutuelles.
Avant d'aborder l'étude détaillée de nos sociétés de secours mutuels, nous voudrions rapidement esquisser diverses formes sous lesquelles, en dehors de ces sociétés, se manifeste en France et dans une partie de l'Europe l'esprit de prévoyance par l'association. La grande enquête des Ouvriers européens^ à laquelle nous devons déjà tant de précieuses lumières, va encore nous servir de guide.
Les modes variés d'organisation sociale qui sont propres à chacun des pays de l'Europe peuvent se ramener à deux types différents; l'un, destiné à voir tout converger vers lui, et qui dérive des deux grands principes, bases de nos institutions, la liberté civile et politique, et l'égalité de tous devant la loi : c'est le régime occidental; l'autre, destiné à disparaître totalement, et qui repose encore plus ou moins sur le système de dépendance autrefois désigné sous le nom de servage : c'est le régime du nord oriental de l'Europe ou de la Russie. Ces deux types offrent des dissemblances tranchées, des contrastes bien saisissants; tous les deux cependant voient fleurir à divers degrés la prévoyance et l'association. Il n'est certainement pas sans inté-
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rêt, pour les idées d'initiative individuelle mises en saillie dans ce travail, d'examiner la mesure d'expansion de ces deux forces dans les deux organisations en présence.
En Russie, les rapports de patronage ou, pour mieux dire, de subordination sont tellement étroits, qu'ils doivent avoir, au point de vue de l'existence des masses, une sorte de compensation : chaque seigneur est pour ainsi dire responsable de l'existence de ses paysans. Il n'est pas de calamités soudaines ou de besoins imprévus auxquels, par les mœurs et presque par la loi et l'autorité absolue du souverain, le seigneur ne soit tenu de venir en aide. Dans un tel système, qui se caractérise en outre par une abondance inusitée de ressources alimentaires due à diverses circonstances, et principalement au peu de densité de la population, la prévoyance ne peut pas acquérir l'énergie qui la distingue dans des régions où l'individu doit principalement coniptei' sur lui-même. Elle est môme à peu près nulle chez certains types. Chez le Baskir, par exemple : « La famille, dit M. Le Play, étrangère aux sentiments de prévoyance, applique ses ressources à l'acquisition des aliments de choix, et surtout du thé et du sucre; elle ne fait aucune épargne. » Chez le paysan des steppes de terre noire d'Orembourg : « Garantie par l'organisation même de la société contre les éventualités fâcheuses de la vie humaine, la famille jouit avec quiétude, sans rien épargner, de l'état ^d'abondance qui lui est acquis. » Pour le paysan portefaix et le batelier du bassin de l'Oka : « La prévoyance, dans les familles placées dans cette condition, se réduit, chez le père de fiunille, à amasser la somme nécessaire pour célébrer une soleimité de famille (baptême, mariage, inhumation); chez les femmes, à amasser ce qui est nécessaire à l'acquisition des objets de toilette qui ne se fabriquent pas dans le ménage. Ce but atteint, la tendance générale de la famille est de consommer tout ce (ju'elle peut gagner par son travail et par son industrie. » En Su«'d(!, eu Norwége, en Hongrie (dans ce dernier pays, antélieurement aux réformes dui;s à la révolution de l<S48), la formule est encore la même : « L'ouvrier ne songe pas à faire des épargnes. La famille, satisfaite de l'état de bien-être où elle vit, ne cherche point à étendre ses propriétés; elle élève toujours ses dépenses au niveau de ses recettes, y*