PARTIE II, CHAPITRE Vlil
Tous ces types sont donc entièrement dépourvus de la mâle vigueur qui élève l'homme à la prévoyance. Étudiez au contraire les types cités pour l'Occident : l'ouvrier de Genève, le coutelier ou le menuisier de Sheffield, l'humble et pauvre journalier de la basse Bretagne, le moissonneur soissonnais, le meunier de l'Auvergne ou le m aréchal-f errant du Maine; tous, suivant leurs moyens, et en dépit pour quelques-uns de l'extrême exiguïté de leurs ressources, tous tendent par l'épargne, c'est-àdire par une victoire incessamment remportée sur les mauvais instincts, à arriver au capital, ce grand levier de toutes les améliorations sociales. Quelle supériorité ne présentent pas ces types de nos régions libres !
Gardons-nous cependant de croire que l'imprévoyance soit absolument générale dans la société moscovite. Quels que puissent être les vices des institutions qui l'étreignent, l'homme a en lui le germe de certaines vertus dont l'expansion ne peut être complètement étouffée. Le paysan russe, avant la révolution sociale décrétée par l'ukase du 19 février 1861, était complétemeot assujetti à l'une de ces deux formes de servage, la corvée ou l'atrofe. Les cultivateurs à corvée (au nombre de 12 millions ^ ) vivaient sur un espace de terrain concédé par le seigneur, à la charge de fournir à celui-ci un certain nombre de journées de travail par semaine, pour l'exploitation de son domaine réservé. Le serf à Vabrok, à la condition d'acquitter exactement la redevance en argent ainsi nommée, avait, sous certaines réserves, la liberté d'aller où il lui plaisait, et de se livrer au travail qui lui convenait. C'est naturellement ce dernier type qui présente les exemples les plus remarquables d'épargne et d'association volontaires. Nous avons eu occasion de mentionner précédemment l'espèce de communauté qui, sous l'autorité d'un patriarche nommé starchi^ réunissait dans l'indivision et l'irresponsabilité plusieurs groupes de familles assujetties au régime de la corvée. Cette association passive et inerte n'était irréprochable qu'au point de vue d'une forte constitution de la commune^. Pour le développement de l'individu prévoyant,
< Forces productives delà Russie, par M. de Tegoborski, f. I, p. 320. 2 Le conseil communal est en effet formé de la réunion des starchis.
380 DU PAIPÉRISME.
Vartèle formée entre paysans, et surtout ouvriers industriels à Vabrok, est bien autrement efficace.
La famille rurale est généralement organisée de façon à garantir l'individu contre toutes les éventualités fâcheuses qui peuvent résulter de l'isolement \ L'ouvrier russe et surtout le jeune homme non marié, qui, cédant à ce penchant pour les voyages, très-vif dans le tempérament national, se rend de son village dans les grandes villes pour y exécuter divers genres de travaux intermittents auxquels la population locale ne peut suffire, se trouve donc pour la première fois privé de la protection à laquelle il est accoutumé depuis son enfance; il y supplée alors en prenant pLace dans des associations volontaires, composées d'ouvriers d'une même profession, et connues sous le nom générique d'arfè/es. Vartèle^ qm obéit à des chefs électifs dont l'autorité est des plus fortes, se charge de procurer du travail à chacun de ses membres, de les loger et de les nourrir (les faisant, autant que possible, manger en commun). Vartelchick^ jissisté de trois autres fonctionnaires, élus comme lui par les ouvriers émigrants, a pour mûssion de rechercher l'ouvrage, d'en discuter le prix, de répartir les ouvriers entre les divers travaux, de remplir en un mot toutes les fonctions qui, chez nous, sont de\olues en pareil cas aux entrepreneurs. Habiles ou non, robustes ou faibles, les associés dont Tinégalité d'adresse ou de force n d'ailleurs été équitablement compensée par la longueur des tâches et par la fréquence des journées, reçoivent un salaire absolument égal. Ce n'est qu'après le prélèvement des dépenses communes, qu'a lieu le partage des salaires. A la fm de la campagne, qui dure ordinairement six mois, le membre de l'artèle, poussé par Tamour instinctif du lieu natal, par le désir d'augmenter, au moyen de l'épargne amassée, l'héritage paternel, et d'accroître d'autant la considération inhérente à la
' D'après M. Le IMay, le rcsullat de rémanciiialion de 18G1 ne sera pas tant de soustraire les paysans à rautoriU^ des seigneurs que d'autoriser les jeunes ménages, aujourd'hui groupés près du chef de fauiille, à rôlahlir datis une situation indé|tendante, c/est-à-dirc en fait, cl pour uu Irès-^^rand nombre, à émigrer dans les villes. A ce moment il y aura pour ces ménages un commencement dévie propre, et par conséqueui un apprentissage [)ersonnel de la prévoyance (jui devra être l'acilité avec d'autant plus de zèle par les classes dirigeantes (pie leur lutelle absolue en avait dispensé les masses.