‹ Le pauvre diable;Chapitre 39 sur 40 · X. — NOUVEAUX DESESPOIRS · texte numérisé non relu

X. — NOUVEAUX DESESPOIRS

Cette esclandre récente avait pourtant porté son fruit : cette fois on emmenait régulièrement le maître de chapelle. Rien ne devait manquer à son bonheur,

les coups de crosse et les bourrades, jusqu'à ce qu'il advint devant la façade de la prison.

— Ohl se dit-il, la voilà donc, ma chère prison, là prison de ma charmante Ângela I Elle a par ma foi de bonnes grilles et des murs de vingt coudées, de plus les colombes du pape pour écusson. Suave Angola I c'est toi qui es la colombe !

Rêvant de la sorte, Tobias faisait des yeux tendres à la prison ; vous eussiez dit, à part l'entourage des fusiliers et des dragons ses comparses, un amoureux de Tolède qui soupire au pied d'un beau palais dont oQ n'entend que les jets d'eau.

— Puisque nous voilà ici, dit l'officier de brigade, qui fit halte, je ne serais pas fâché d'apprendre de votre bouche ce que vous avez crié, monsieur; car je n'ai été averti qu'après coup.

— Ce que j'ai crié. Monsieur, dit le maître de chapelle réunissant toute la force qui lui restait; j'ai crié vive la liberté! moi Tobias, Tobias le professeur, Tobias qui... Mais rassurez-vous , j'expierai mon crime, et je ferai ici mes six mois au moins...

— Laissez donc I peut-être aviez-vous bu ce soir, dit l'oflScier, qui était un bon enfant. Comment, ce n^esl que cela? Allons, il y a encore moyen de tout réparer ; on vous mènera à une autre prison.

— Comment I pas celle-ci ! dit Tobias sérieusement effrayé.

— Vous n'y pensez pas : celle-ci est à perj)étuité, mon cher; on va vous conduire à Tautre. Elle est au

bout de la ville, cela est vrai, mais Tair y esl excellent, la vue superbe; je le sais, moi, car j'y ai quelques amis.

— Ouf! pensa le pauvre Tobias ; ^voir tout risqoé pour si peu ! Décidément, j'étais né pour être honnête homme. Angela I chère et malheureuse Angela !

Le trajet fut long, mais Tobias se fit expliquer en chemin comme quoi, depuis l'invasion de la liberté française, il y avait quinze prisons de plus à Bologne. Il fallut bientôt que ses jambes franchissent avec agilité un petit guichet en forme de limaçon. De là, il se trouva de suite introduit dans une vaste salle où les juges s*esseyaient pour procéder à l'interrogatoire des prévenus. L'accusé alors présent tournait le dos au maître de chapelle.

Le greffier lut ce qui suit :

« L'accusé que le tribunal mande à sa barre est prévenu des délits suivants :

4* Avoir répandu des proclamations non signées oii l'on maltraitait notre journal la Voce^ délia verità, et des livrets en forme de carricatures ;

2^ Avoir mis le feu, il y a six semaines, à un mannequin représentant le cardinal Albano ;

3o. Enfin, avoir affiché des placards et sonnets séditieux contre l'ordre des choses établi. — Placards incendiaires, le dernier surtout, qui compare Bologne à une ville esclave, -^ et liée, dit l'auteur du sonnet, comme un saucisson par les deux bouts.

Métaphore et crime prévus, messieurs, par les ar-

lîcles 9 et 472 de notre corpus juris Boioniœ; édition que vous avez tous sur vos pupitres.

Vainement le maîtc^e chapelle se tordait-il alors en tous sens pour voir la figure du prévenu. Tout ce qu'il put conjecturer d'après sa taille, c'est qu'il était en^re jeune et vigoureux.

Le greffier continua :

— En conséquence, et ayant découvert de plus que l'accusé se nomme Tobias...

Le maître de chapelle laissa échapper un mouvement de surprise.

— Tobias, reprit le greffier. On n'en peut du moins douter d'après cette carte trouvée sur lui au moment de son arrestation. Ce Tobias est sans nul doute, messieurs, le mystérieux agent que nous cherchons avec tant de zèle, le perfide auteur de tant de maux qui nous échappe depuis si longtemps, — le...

A ce moment une quinte étant survenue à l'éloquence du greffier, le prévenu, qui tournait toujours ^le dos au maître de chapelle, s'écria :

— Dignes magistrats de Bologne, on vous abuse ; tous les jours de pareils incidents ont lieu. J'ai le malheur d'habiter le même hôtel que ce Tobias. Il m'a donné sa carte, il est vrai ; mais j'ignorais que ce fût un conspirateur et le croyais musicien. Veuillez donc...

La figure d'Etienne Touchard, l'accusé, se contracta; car en ce moment un bras saisit le sien dans fc foule, et le discoureur reconnut en pâlissant le maître de chapelle...

Le Français se crut perdu.

— Silence, lui dit Tobias; pas une parole.

Etienne Touchard, tremblant encore, voulait s'excuser, quand il vit, non sans stupeur, Tobias monter rapidement sur l'estrade.

— Arrêtez! messieurs; j'arrive à temps, cria le maître de chapelle. C'est moi, c'est bien moi qui suis l'homme que vous cherchez, moi Fauteur unique de tout ce drame d'horreurs déroulé à l'instant même à vos yeux. Voyez plutôt; lequel de vous oserait s'inscrire en faux ? J'ai fait plus que ce que vous avez dit : vous ne parlez que d'un sonnet, d'un sonnet affreux, perturbateur, insensé ; voici, messieurs, la musique de ce sonnet ! regardez, encore écrite au crayon dans les interlignes. Voulez-vous que je le chante?

Le tribunal se fit donner le papier; et, en vérité, il dut frémir à voir les trills furibonds et les arpèges fougueux dont le, crayon de Tobias avait hérissé la poésie d'Etienne Touchard , le Français* Ce morceau, déposé depuis dans les archives, a été acheté, le mois passé» mille écus, par un Anglais républicain.

Tobias avait dit; — les juges chuchotaient; il descendit alors triomphant*

Le Français fit un pas pour remercier son sauveur.

— Monsieur Tobias..., lui dit-il. Mais Tobias l'interrompant : ^

— Jeune homme, je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi....

Disant ainsi, il serrait la main d'Etienne Touchard, qui décidément le crut fou.

Le tribunal venait pourtant de rendre h sentence. Les prévenus coupables de ces soulèvements attendaient. L'arrêt condamnait les uns à la détention perpétuelle, d'autres devaient être dirigés sur des forteresses d'Italie.

Pour Tobias, détenu à perpétuité, aux termes de l'arrêt,

— Encore un pas, s'écria-t-il avec transport, et je ^ vais donc la voir, la voii^ tous les jours ! Chère Angola ! je vais habiter ta prison. Anima mial cette fois je brave l'enfer I

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