IX. — COMME QUOI TOBIÀS NE PEUT SE FAIRE AttHÊTEIl
Or le moyen que trouva Tobias était fort simple. Il ne s'agissait que de conquérir Àngela par la prison.
Tobias s'éloigna donc, bien résolu à devenir un scélérat.
Le maîlre de chapelle avait lu sans doute dans Foeneste que tous les raffinés mettaient leur coiffe de travers, car il s'achemina de la sorte, le chapeau incliné sur Taile gauche de sa perruque. Ce soir-là Tobias avait un air de régence très-prononcé. Il portait une brette au côté gauche, des boucles d'argent au lieu de bottes; il avait même un habit tabac d'Espagne en remplacement du carrick, ce qui lui donnait l'air rogue et marquis.
Devant la fontaine de Jean de Bologne, il trouva moyen, je ne sais comment, de marcher sur la botte d'un officier de la garde papale, et le regarda ensuite fixement. L'ofiicier fumaitdans sa longue pipeàglands de soie rouge ; il se contenta d'envoyer une bouffée à Tobias.
Le musicien dégaina.
Le guerrier ne s'en mit en peine, et pour calmer Tobids, l'envoya lire le règlement de la caserne.
Tobias lut : — Défense à tous les olBciers île la gardo papale de se battre en duel...
Il renfonça sa brette avec fureur, et prit un sorbet.
Cependant il se ravisa bientoL La nuit était Tenue, *et, comme dit Scaramoucbe, pas une étoile ne montrait le bout de son nez. Tobias, au détour obscur d'une arcade, vit une femme qui le gagnait de vitesse. Plus le maître de chapelle courait, plus la fugitive doublait le pas ; toutefois il parvint à la rejoindre près des colonnes du marché. *
Se jetant alors à genoux devant cette dame, et la retenant par son voile :
— r Signera! s*écria-t-il, je suis un homme perdu ; et si, à cette heure, vous ne me donnez la cassette que vous cachez sous votre manteau, je cours me jeter du haqt de la Garizenda sur le pavé. C'est bien malgré moi, je vous jure, que je me vois forcé de vous prendre votre cassette. Surtout ne criez pas, signera ; je vous en supplie, ne criez pas.
Tobias était trop persuadé du contraire pour ne pas insister sur ce dernier mot; la dame en effet cria de tous ses poumons, pendant que Tobias, dont la figure eût fait fuir alors le diable, la débarrassait d'un coffret de bois de sandale fort joliment ouvragé.
C'était du reste une forte femme, et qui, de tout temps, dut très-bien défendri^ un trésor autre que celui de sa cassette, à voir les coups de poing vertueux dont elle laboura les joues du maître de chapelle. Il était temps en vérité que le guet survînt.
LEb DÉSESPOIRS DK TQIUAS. 171
Le guet de Bologne, c'est-à-dire, messieurs, une bonne et forte patrouille, n'ayant rien de la tournure autrichienne des autres garnisons d'Italie ; de grands dragons nerveux et fort peu traitables. Cependant, à leur approche, la dame s'enfuit, criant toutefois de plus belle.
«—- Assurez-vous de cet homme, dit l'officier.
Tobias, heureuxetravi, se présentalui-raême comme ! auteur du délit. Pendant ce temps, l'officier examinait l'objet du larcin.
T— Cospetto I qu'allions-nous faire? Mes amis , comptez plutôt de suite quinze sequins à cet homme; car cette cassette armoriée est la même qui a été volée c^ soir au duc Sforza par sa femme de chambre. Et tenez, c'est elle sans doute qui fuit là-bas. Vite, deux fusiliers à sa poursuite. — Quelle récompense voulezvous de plus, l'ami?
— Que l'on m'emmène, dit Tobias.
— Qu'on vous emmène chez le duc? Il sera charmé de vous voir, dussiez-vous le réveiller. Venez avec nous.
. Le maître de chapelle fit un geste de désespoir.
— Allons, se dit-il, si cela commence ainsi, j'ai peu de chance pour la prison. Angela! ma chère et belle Angelal...
Tobias, en faisant ce soliloque, ne voyait pas un petit homme à manteau bariolé qui le suivait par derrière. A la troisième borne de cette sirada, il crut sentir toutefois une main raser sa poche. Il pensa alors
37i LES SOIRÉES DU LIDO.
aux dix sequÎDs que le caporal avait fourrés dans son habit noir.
— Monsieur, fit-il en se retournant, vous aurais-je pris quelque chose?
Mais le petit homme, couvert d'un vieux masqae d'arlequin , avait déjà tiré son couteau. Tobias fut assez heureux pour n'en saisir que la manche, et lui appliqua de la pointe un coup furieux dans la troisième côte.
L'homme au masque tomba du coup sur le pavé.
— Oufl se dit Tobias; voilà du progrès. Vive Dieu I je me fais de belles affaires. Le pauvre diable a l'air pourtant assez honnête homme. Dieu me pardonne I il porte, je crois, le manteau et le masque de Tabarin.
Aux falots de me^ieurs du guet qui survinrent, Tobias se pencha.
— C'est Tabarin I cria-t-il, mon pauvre et ancien ami Tabarin ! L'infortuné a peut-être fermé boutique, ou bien il avait trop bu. Heureusement que la plaie n'est pas mortelle... Allons, cette fois du moins, je ne pourrai pas l'échapper; je vais donc aller en prison I
— Guardate, amicif dit un brigadier de la troupe en soulevant le masque noir du blessé : voyez donc,
^ vous autres, la bonne, l'admirable prise I Cet hommeci est Macommino, le plusfort bandit de la Calabre. Tobias n'entendait pas.
— Arrêtez-moi I vociférait le maître de chapelle ; arrêlez-moi, car j'ai tué Tabarin.
— Yolre nom? dit le brigadier.
— Tobia«. Je vais vous suivre.
Le maître de chapelle se plaçait déjà de lui-même entre deux dragons.
— Du tout, du tout, bonhomme. Le mercier Zappoli vous comptera dix sequins. Zappoli, nous réglerons cette affaire; je me charge du procès-verbal. Et se tournant vers Tobias : Heureux homme, sans être brigadier, avoir fait une pareille prise I
— Allons, se dit Tobias, qui présentait ses bras aux menottes dont on chargeait le bandit, ils l'ont juré, je resterai libre; il n'y a que ce coquin-là d'heureux!
Et soufflant de rage, il n'attendit pas même Zappoli et les dix sequins, mais traversa la place d'un pas irrité.
Tout à coup il entendit un bruit de musique au théâtre Contavalli...
— Entrons, se dit-il.
L'opéra de Don Juan finissait. La Razetti, grande et fade débutante, avait fait d'avance remplir la salle.
— Le spectacle était fort long, entremêlé de solo de harpe et décor, de ballets et d'évolutions de chevaux.
— Deux heures du matin tintaient au milieu de IV rage effréné de l'orchestre, que tout ce peuple écoutait encore Garcia ; Garcia l'ancien Juan, Garcia le vieux Toué de Castille, qui, à défaut de verdeur et de jeunesse, réchauffait du moins par un jeu factice son cadavre espagnol tout de ruines et d'oripeaux.
27i LES SOIRI'.ES DU LIDO.
J Ignore si ce fut pour son talent, oti pour arrÎTer à une émeute, que nombre de voix demandèrent en cbœur la feprise de son air Vira la libertà, air que la police papale avait transformé en Viva la société, synonyme beaucoup plus moelleux pour son oreille. Mais au moment où don Garcia, le cou tendu sar la rampe, faisait claquer son pouce en signe d'allegro^ un cri inouï, inattendu, paKit de la dernière des ban- ^quelles.
— Vivûf viva la liber ià!
Et le parterre, se levant en masse, découvrit les deux bras d*un petit homme, qui fdt de suite et sans bruit enlevé comme une plume par un dragon.. •
Profitant alors d'un incident qu'ils n'eussefit pas eux-mêmes provoqué, les exaltés arrachent les banquettes, les dames crient^ Garcia salue, Etienne Touchard escalade lui-même la rampe, afin de parler au parterre et de faire un feuilleton. 7.
Et comme il arriva pour l'homme de la Yéntis d'Athènes, — le nom de Tobias, l'auteur de cette tempête, demeura ce soir inconnu.