II. i
foncée dans de grandes réflexions. Ma sœur se montra satisfaite de ma bonne fortune; mais elle parut y attacher moins de prix que je l'aurais cru. Mon père vint dans la soirée avec Ben le baleinier, et je leur lus la lettre.
— Sur ma foi , Tom , — me dit le premier, — c'est presque autant d'argent que m'en ont jamais valu mes parts de prises, et vous n'avez encore été que quatre mois sur l'eau. Allons, mistress Saunders , envoyez chercher un pot de porter, afin que nous buvions à la santé et aux succès futurs de Tom. Que Dieu vous protège, mon garçon! Les journaux disent que vous avez mérité cette récompense, et cela vaut mieux que de l'avoir obtenue. Je suis fier de vous , mon enfant. Oui , Tom , votre père est fier de son fils. — Il parut en ce moment plus ému que je ne l'avais jamais vu. Cependant mon père appliqua ses lèvres au pot de porter, et quand il l'eut presque vidé, il avait repris tout son calme.
— Et qu'avez-vous dessein de faire de tout cet argent, Tom? — me demanda Ben , après avoir bu le peu de bière que mon père lui avait laissé.
— Je n'en sais rien , je n'en ai que faire. J'ai tout ce qu'il me faut.
— Allons , mistress , — dit mon père , — il nous faut un autre pot de porter. La joie m'a fait boire le premier presque en entier, et Ben n'en a pas eu sa part légitime. — Ma mère fit venir un second pot de bière de très bonne grâce, ce qui, joint au jour-
nal , occupa mon père et Ben jusqu'à ce que le moment de nous coucher fût arrivé.
Quand je descendis le lendemain matin, je trouvai Virginie seule , ma mère étant remontée dans sa chambre.
— Tom , — dit-elle , — devinez ce que ma mère m'a dit hier en se couchant.
— Dites-le-moi ; cela sera plus tôt fait.
— Elle m'a dit : Tom dit qu'il ne sait que faire de son argent. Je voudrais qu'il me le donnât. Je triplerais cette somme en trois ans, et j'aurais une maison plus convenable pour vous, ma chère enfant.
— Vous a-t-elle dit ce qu'elle en ferait?
— Oui, car je le lui ai demandé; et elle m'a dit qu'elle prendrait une autre maison avec une boutique dans une des belles rues de Greenwich , qu'elle s'étabhrait comme couturière et marchande de modes, prendrait des apprenties, et renoncerait au blanchissage du linge fin , à l'exception des dentelles qu'elle continuerait à blanchir à neuf et à raccommoder , parce que c'est un travail très lucratif.
— Eh bien! Virginie, ma mère est une femme qui travaille bien , et qui travaille dur, et je crois qu'elle réussirait dans cette entreprise. Et puisqu'elle dit qu'elle aurait une maison plus convenable pour vous, je crois que je lui donnerai mon argent. Cependant je ne promets encore rien. Il faut d'abord que j'en parle à Pierre Anderson , et pour peu
qu'il ne soit pas crun avis contraire , je donnerai les cent livres à ma mère avec bien du plaisir.
— Ce sera une grande preuve de votre bon cœur, Tom , et j'espère que ma mère y sera sensible; car d'après sa conduite envers vous, elle doit à peine s'y attendre.
— i\e pensez pas à cela. Après le déjeuner, j'irai voir Anderson ; ne dites rien de cette affaire avant que je sois de retour.
Pendant le déjeuner, ma mère fut encore absorbée dans ses réflexions. Le fait est que l'idée de l'utilité qu'elle pourrait tirer de mes cent livres avait pris possession de son esprit , et peut-être pensaitelle qu'elle n'avait aucune chance de les obtenir. Peut-être sentait-elle aussi que si elle m'eût mieux traité , elle les aurait obtenues sans difficulté. Au surplus, je ne puis dire quel cours prenaient ses idées.
Après avoir déjeuné, j'allai voir Anderson, et je lui fis part de tout ce qui s'était passé et de ce que je désirais faire.
— Je crois que vous ne pouvez mieux faire, Jack,
— me dit-il: — mais avant tout, allons voir votre père , et sachons quelle est son opinion.
Mon père fut du même avis que nous, et il ajouta:
— Ecoutez-moi, Tom , votre mère n'est pas exactement une femme parfaite, quoique ce ne soit pas à moi à le dire ; mais elle est bonne travailleuse et elle lésera toujours. — Elle a payé sur ses économies l'éducation de ma petite fille. — elle m'a fourni tous
les soirs un pot de bière et quelquefois plus, ce qui m'a rendu la vie heureuse. — Or , il me reste une quarantaine de livres entre les mains du lieutenant; je les ajouterai aux cent livres de Toni, et avec cela elle pourra former un bel établissement. — Qu'en pensez-vous, Pierre ?i
— Je pense que vous avez tous deux raison; — et vous, Tom, — vous faites votre devoir.
Je savais ce qu'Anderson voulait dire. Je le remerciai de son avis et je retournai chez ma mère avec mon père. Je le priai de se charger d'apprendre à ma mère nos intentions, ce qu'il fit en arrivant, lui ayant dit en peu de mots que mes cent livres et ses quarante étaient à son service, et qu'il souhaitait qu'elles lui portassent bonheur. Les yeux de Virginie brillaient de plaisir pendant qu'elle me serrait la main. Ma mère se borna à répondre : — Eh bien! si cela vous convient, j'emploierai cet argent de mon mieux pour le bien de nous tous.
Son ton n'avait rien de gracieux , mais j'examinais ses traits et je vis qu'elle était émue. Ses lèvres tremblaient pendant qu'elle se détournait pour monter dans sa chambre , ce qu'elle fit dès qu'elle eut prononcé ces mots. Je passai une demi-heure à causer et à rire avec Virginie , et alors ma mère descendit. Elle avait mis son châle et son chapeau.
— Tom, — me dit-elle d'un ton amical, — voulez-vous vous charger de conduire votre sœur à l'école , car il faut que j'aie un entretien avecM.Wilson ?
Virginie et moi, nous nous aperçûmes de ce changement de ton et de manières, et elle m'en exprima son plaisir en m'embrassant. Après l'avoir conduite à son école, j'allai voir la vieille Psanny. Je la trouvai bien portante, et occupée à trier de vieilles clefs et des gonds rouilles qui étaient dans un mauvais panier.
— Eh bien , Jack , — me dit-elle , — vous voilà venu enfin ! Je croyais vous voir hier , mais personne ne s'inquiète d'une pauvre vieille femme comme moi. — Je sais tout ce qui vous est arrivé. J'ai appris que vous avez pris un corsaire , et qu'il vous a été accordé une récompense de cent livres, et je me suis dit : — A présent Jack , qui, quand il était le Pauvre-Jack, venait prier la pauvre ISanny de lui prêter de l'argent , sera trop fier pour venir la voir. D'ailleurs sa famille s'avance dans le monde. Un baronnet et sa femme l'ont prise sous leur protection , et M. Wilson va lui faire des visites ! — Mais c'est ainsi que cela se passe dans le monde.
— Et vous avez pensé tout cela , la mère?
— Et encore beaucoup d'autres choses.
— Eh bien , vous avez été injuste envers moi , la mère. Je n'ai pu venir plus tôt. 11 me fallait le temps de voir mon père, ma mère , ma sœur; et j'avais à m'occuper d'affaires.
— Merci du ciel! le Pauvre-Jacka à s'occuper d'affaires! — Qu'est devenu le temps où il n'avait d'autre affaire que de tendre son chapeau pour deman-
der une pièce de cuivre, et de s'enfoncer la tête dans la boue pour obtenir un demi-penny ?
— Ce que je vous dis est pourtant vrai, et vous êtes injuste de m'accuser comme vous le faites. J'ai toujours pensé à vous, et je vous rapporte différents objets que je vous ai destinés.
— Vous me l'aviez promis, Jack; et je le dirai à votre honneur, vous êtes exact à tenir vos promesses.— Eh bien ! voyons, que m'apportez-vous ?
Je dénouai mon mouchoir, et j'en tirai quelques beaux coquillages , un petit panier bien travaillé, etc., etc., et enfin une livre de thé dans une boite d'étain.
— Voilà les présents que je vous apporte , la mère, et je vous prie de les accepter.
Elle les examina les uns après les autres avec uw air de dédain , jusqu'à ce qu'elle arrivât à la livre de thé. — Voilà qui est bon, — dit-elle ; — mais quant à tout le reste , Jack , ce sont de très jolies choses , mais qui ne conviennent pas à ma boutique. Pourquoi ne m'avez-vous pas plutôt apporté quelques bouteilles vides? Je les aurais peut-être vendues ce matin même.
— Mais, la mère, je ne me serais pas soucié de demander de pareilles choses.
— Nous y voilà! Vous êtes devenu tout-à-coup un beau monsieur. Mais toutes ces choses me sont inutiles, personne ne viendra à ma boutique pour les acheter.
8 Li: l'AlJVUE JACK.
— Je croyais que vous auriez aimé à les garder ])our vous, la luere.
— Les i;anler! — Ali ! j'entends : ce sonl des souvenirs, n'est-ce pas? Ecoutez-moi, Jack, s'il faut les garder, vous ferez bien de les reinporler et de les donner à de jeunes filles. Les jeunes filles aiment les souvenirs, les vieilles femmes aiment l'argent.
— Eh bien , la mère, vendez-les si bon vous semble, vous en êtes la maîtresse.
— Les vendre! sans doute, mais comment? — Lu moment. — H V a une espèce de boutique de curiosités dans Church-Street, mais c'est bien loin, Jack , et il faudrait y aller bien des fois; voyons! — Une , deux, trois... — Elle conipta les objets que je lui avais apportés. — 11 faudrait y aller sept fois, Jack.
— Pourquoi ne pas prendre tout en même temps?
— Pourquoi? Que vous êtes simple! On ne me fionnerait pas plus de deux objets que d'un seul. Non, non, il faut les vendre un à un, et par ce moyen je pourrai en faire quelques shellings. Eh bipn, Jack , je vous remercie après tout, et ne vous mettez pas en peine si j'ai eu l'air mécontente; ce n'était pas à cause de ce que vous m'apportiez, c'était parce que vous n'étiez pas venu plus tôt. — J'ai passé toute la journée d'hier à regarder si vous veniez.
— Si je l'avais cru, la mère, je serais venu plus tôt , quoique cela m'eût gêné.
— Je vous crois , Jack , je vous crois ; mais vous autres, jeunes gens, vous ne pouvez sentir ce que sent une vieille femme. — Il n'y a qu'un seul être que j'aime clans le monde, Jack, et c'est vous; et quand je vous attends et que vous ne venez pas, cela me donne de l'humeur pour le moment.
Je fus touché de ce discours de Nanny, qui ne m'avait jamais parlé avec un ton d'affection si décidé.— Comptez-y bien, la mère, — lui dis-je, — quand je reviendrai à Greenwich, vous serez la première personne que je verrai après avoir été chez ma mère.
— Vous me faites plaisir, Jack, car je sais que vous tenez toujours vos promesses. — Maisasseyezvous donc; vous n'allez pns déjà vous en aller, j'espère?
— Non, la mère; je suis venu pour passer la matinée avec vous.
— Eh bien , asseyez-vous , .lack. — Prenez garde, vous allez renverser cette bouteille vide. — A présent, dites-moi ce que vous comptez faire de votre argent,
— Cela est déjà arrangé, la mère, je l'ai donné.
— Donné! Quoi! le ciel vous envoie cent livres le matin, et vous les donnez avant la nuit! Que le ciel nous prenne en pitié! Qui pourrait songera vous laisser son argent après cela?
— Personne, la mère, et je n'ai jamais compté que sur ce que je pourrai gagner.
— INIais savez-vous ce que c'est que cent livres sterling?
— Je crois que oui.
— Maintenant, dites-moi la vérité, Jack : — à qui avez-vous donné votre argent ? — A votre père ? — à votre petite sœur? — Car je ne conçois pas qu'on puisse donner cent livres sterling à qui que ce soit, et pour quoi que ce soit.
— Eh bien , je les ai données à ma mère.
— A votre mèreî — à votre mère qui vous haisr sait , — qui vous laissait presque mourir de faim , — qui aurait voulu , je crois , que vous fussiez mort ! Cela est-il possible, Jack?
— Ma mère ne m'a pas montré beaucoup d'affection; mais elle a bien travaillé pour élever ma sœur comme il faut. Ces cent livres la mettront en état de faire encore mieux qu'elle n'a pu faire jusqu'ici. D'ailleurs, Nanny, ma mère peut encore m'aiiRer.
— Elle le doit du moins, — dit la vieille Nanny, d'un ton grave; et se couvrant le visage des 4eu3t mains, elle s'écria : — Oh! quelle différence! quelle différence!
— De quelle différence parlez-vous , la mère?
— De la différence que je trouve entre vous et.... un autre. — N'en parlons pas davantage , Jack. — Jetant les yeux sur les présents que je lui avais apportés, elle continua comme si elle se fût parlé à
elle-même : — Des présents ! il fut un temps où je n'en manquais pas , et ceux qui me les faisaient regardaient comme une grande faveur que je voulusse bien les accepter; mais alors j'étais jeune et belle. On rirait si l'on m'entendait aujourd'hui parler ainsi, et pourtant j'ai été jeune et belle , sans quoi je n'aurais été l'objet ni des compliments des hommes ni de l'envie et de la haine des femmes.
" Pourquoi efimR'ÇM^^t%ipàb^^ mbq^etne amant ? »
Oui, oui; mais ceq>Mi£^^Q^&i«0fpasse.
Je fus fort surpris d'entendre la vieille Nanny essayer de chanter , et à peine pus-je m'empècher de rire. Elle ne parla pas davantage , et elle resta les yeux baissés comme si elle eût songé à des événements passés. Je rompis le silence en lui disant :
— Dans quelle partie du pays demeuriez-vous quand vous étiez jeune, Nanny?
— Dans le nord de l'Angleterre. — Mais ne me faites plus de questions.
— Mais je désire vous en faire, la mère. — Je voudrais savoir toute votre histoire; — racontez-lamoi ; je vous promets que je n'en dirai jamais un mot à personne.
— Et pourquoi désirez-vous savoir l'histoire d'une pauvre vieille femme comme moi?
— Parce que j'ai dans l'idée que vous avez vu des jours plus heureux.
— T Et si cela est , Jack, est-il humain de me for-
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cer à me rappeler le temps où j'étais jeune, belle et riche; — où tout me souriait , et où j'étais assez folle pour croire que tout me sourirait toujours ? — Esl-il humain de rappeler le passé à une vieille femme pauvre, abandonnée de tout l'univers, et qui fait tous ses efforts pour ne pas être obligée de finir ses jours dans une workliouse? — Regardez-moi , Jack, voyez ce que je suis à présent, et dites-moi s'il n'est pas cruel de me faire souvenir de ce quej'étaisautrefois. — Vous êtes égoïste, Jack, et je ne vous aime plus.
— En vérité, la mère, si j'avais cru vous faire de la peine, je ne vous aurais jamais fait cette demande. Mais vous ne devez pas en être surprise. Songez que vous avez toujours été ma meilleure amie. Vous avez eu confiance en moi quand personne ne m'en aurait accordé ; est-il donc étonnant que je prenne intérêt à vous ? — Je ne sais pas même quel est votre nom.
— Vous me faites voir les choses sous un meilleur point de vue, Jack. Oui, je crois que vous prenez intérêt à moi , et vous êtes le seul au monde qui en preniez. — i\îais vous ne saurez jamais mon nom , Jack; — non, quand même je consentirais à vous dire tout le reste.
— Avez-vous jamais été mariée, la mère?
— Oui. — Et quelle sera la question suivante? — demanda-t-elle avec un ton d'impatience.
— Avez-vous des enfants?
— J'en ai eu un; — un enfant qui a été pour sa
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folle mère une source de misère et de honte. — Et elle appuya de nouveau ses mains sur ses yeux.
— Je ne vous ferai plus de question , — lui dis-je d'une voix émue.
— Pas à présent, du moins. Un jour je vous dirai peut-être tout. On peut trouver un avis utile dans la vie de chacun, et une leçon dans un trop grand nombre. Vous reviendrez me voir avant votre départ, Jack? — Oui, vous reviendrez pour écouter mon histoire; ainsi je suis siire de vous revoir encore une fois. A présent , laissez-moi seule.
A ces mots elle se leva et rentra dans la maison, car nous étions assis sur une des marches qui y conduisaient , et elle oublia les présents que je lui avais faits, et qu'elle avait mis à coté d'elle dans un panier, preuve qu'elle avait l'esprit fort agité. Je plaçai le panier dans l'intérieur de la boutique, et je partis.
En retournant chez ma mère, je ne pus m'enipècher de remarquer que les discours et les manières de la vieille Nanny avaient pris un caractère plus élevé pendanl qu'elle se livrait à ses réminiscences du passé, et je pris plus d'intérèî à elle que jamais.
En arrivant, je trouvai Bramble, Anderson et mon père fumant ensemble, et ayant un pot de bière sur la labié.
— Eh bien, Tom , — dit Bramble, — me voici arrivé deux jours plus tôt que je ne l'avais annoncé, ce qui vaut mieux que deux jours plus tard; et ce
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qui vaut encore mieux, c'est rpie j'ai reçu mon argent et le votre. On m'avait dit que je ne pourrais le toucher avant trois mois tout au moins; mais j'ai envoyé mon nom au secrétaire de l'amirauté, et je lui ai expliqué qu'un pilote ne pouvait attendre comme un commis d'administration , jusqu'à ce que les comptes fussent épurés. Le secrétaire se mit à rire, et donna ordre qu'on me payât. J'ai reçu aussi mon droit de pilotage, de sorte que je suis un homme riche en ce moment. — Allons, Tom, je vais vous remettre votre argent, et j'espère que ce ne sera pas la dernière fois que vous trouverez l'occasion de ramasser une centaine de livres. A ces mots , il prit son portefeuille et me compta dix billets de banque de dix livres. — Il faudra que vous m'en donniez un reçu, Tom , — ajouta-t-il ,
— car j'en ai donné quittance en votre nom au bureau de la Compagnie.
— En attendant, vous ne manquez pas de témoins,— lui répondis-je. Et remettant les billets de banque à Virginie, je lui dis de les porter à ma mère, qui était dans sa chambre.
— Pour dire la vérité, Tom , — ajouta Bramble,
— ces deux cents livres arrivent fort à propos; car cette somme , jointe à ce que je viens de recevoir pour droit de pilotage, me mettra en état de faire ce que je désirais depuis long-temps.
— Et qu'est-ce que c'est, Bramble? Quelque chose pour Bessy, je suppose?
— Précisément. C'est , ou du moins ce sera un
LE i»JLUTRÈ JlCK. ÎS
jour quelque chose pour Bessy. J'ai une assez bonne somme d'argent que j'ai mise de côté année par année. J'ai bien travaillé pour la gagner, et je n'ai jamais su qu'en faire. Je n'entends rien aux placements sur les fonds publics et à tout ce genre d'affaires, de sorte que j'ai gardé mes épargnes, partie d'un côté, partie de l'autre. Or, vous connaissez la pièce de terre qui est derrière ma maison. Elle fait partie d'une petite ferme qui est louée soixante-dix livres par an , et qui est à vendre depuis deux ans ; mais je n'avais pas encore amassé une somme suffisante pour l'acheter. A présent, quand je serai de retour à Deal, je verrai si l'on veut me laisser cette ferme à un prix raisonnable; car, voyez-vous, l'argent peut glissera travers les doigts de plus d'une manière , mais il n'en est pas de même ae la terre. Et comme vous le dites, cette ferme appartiendra à Bessy un de ces jours , — et ce ne sera pas tout , si je puis en gagner davantage.
— Vous avez raison, Bramble, — dit Anderson, — et je suis charmé d'apprendre que vous soyez en état d'acheter cette propriété.
— Il y a de l'argent à gagner par le pilotage, — dit Bramble , — surtout si le travail ne fait pas peur, et qti'on ne craigne pas de conduire les bâtiments pesamment chargés.
— Eh bien, — dit mon père, — je n'ai jamais possédé une pièce de terre , et je suppose que je n'en posséderai jamais; mais je voudrais savoir ce que doit éprouver un homme qui peut se placer
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sur une pièce de lene, et dire : — C-cci est k moi.
— Que sait-on, mon père? — Il n'est pas impossible que cela vous arrive.
— Impossible? non, rien n'est impossible, comme on le dit à bord d'un bâtiment de guerre. Il n'est pas impossible d'arracber des excuses à un midshipman, mais c'est ce qui frise le plus l'impossible.
— Pourquoi cela, mon père?
— Parce que les midsbipmen sont des impertinents : mais pourquoi le sont-ils? c'est ce que je ne sais pas. Ils n'ont pas le rang d'officiers: leur paie n'est pas égale à celle d'un officier subalterne, et pourtant ils se donnent de plus grands airs qu'un lieutenant.
— Je vous dirai pourquoi, — dit Anderson. — Un lieutenant prend garde à ce qu'il fait, parce qu'il est officier , et qu'il a quelque cliose à perdre ; mais un midsbipman n'a rien à perdre, et par conséquent il ne se soucie de rien. Vous ne pouvez rompre un midsbipman, comme on dit, à moins que vous ne lui rompiez le cou. Et ils ont des cous qui ne sont pas faciles à rompre, c'est une chose certaine.
— Ils me semblent avoir la vie plus dure qu'un cbat , — dit mon père. Et après un moment de silence, il ajouta : — Je vous disais qu'il était bien difficile d'obtenir des excuses d'un midsbit'man ; je vais vous raconter ce qui est arrivé à boid d'un bâtiment de guerre sur lequel je servais. Il s'y trou-
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vait un jeune midshipman qui donnnlt trop de licence à sa langue , et qui ne s'inquiétait pas de ce qu'il disait aux autres, depuis le capitaine jusqu'au dernier mousse» Il ne pouvait renoncer à une plaisanterie, quoi qu'il put en résulter; 1 1 de quelque manière qu'on le punît , c'était toujours la même chose. Un jour que nous étions à la hauteur d Halifax, le master, homme d'excellent caractère, mais qui ne brillait point par l'esprit, était mécontent de ce jeune homme parce qu'il avait omis de faire quelque chose, et il l'appela un maudit ourson. — Sur quoi le midshipman courut aux échelons du grand mât, y grimpa, et dès qu'il fut arrivé aux enfléchures des grands haubans, il s'écria : — Si je suis un ourson, vous n'êtes pas bon à porter la pâture à un ours. — Quoi! de la mutinerie '.s'écria le master;
— montez au haut du grand mât, monsieur, et à l'instant même! — Ne voyez-vous que je me suis mis en chemin de moi-même? — répondit le midshipman ; car prévoyant la punition qui l'attendait , il avait commencé à monter sur le mât. Eh bien, ceci devint une affaire assez sérieuse. Le master en fit son rapport au premier lieutenant , le premier lieutenant au capitaine, et celui-ci manda le jcuih' homme sur le gaillard d'arrière, pendant que l'équipage était rangé au poste de combat. — Monsieuj,
— lui dit le capitaine en se redressant de toute sa hauteur, et d'un pouce ou deux de plus, comme ou dit, — vous avez manqué de respect à votre officit^r supérieur en lui disant qu'il n'était pas bon à porter