‹ Le pauvre JackChapitre 14 sur 35 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Nouvel incident encore plus heureux pour moi que celui qui est rapporté dans le chapitre précédent.

Depuis que j'avais passé mon examen, et que j'exerçais la profession de pilote pour mon propre compte, jusqu'au moment où nous nous échappâmes de prison , comme je l'ai rapporté dans le chapitre qui précède , j'avais continué à vivre chez Bramble , sans contribuer en rien aux dépenses de sa maison. Je lui avais d'abord proposé d'en payer ma part , mais il n'avait pas voulu en entendre parler; il me regardait comme son fils , me réponditil ; et qui savait , ajouta-t-il , si sa chaumière ne m'appartiendrait pas après sa mort? Le fait était que Bramble désirait vivement voir Bessy et moi unis ensemble. Il me le donnait continuellement à entendre, plaisantait même Bessy à ce sujet, et je crois que c'était ce qui avait contribué à inspirer à sa fille adoptive des sentiments favorables à mon égard. Son esprit était préparé à cet événement. Son affection pour moi était la suite naturelle de notre longue intimité, et maintenant que celui qu'elle considérait comme son père, l'encourageait si ou-

vertement à s'y livrer , elle ne cherchait pas à la réprimer; et il n'y avait pas de cloute que cet attachement ne fût devenu de l'amour. Elle le montrait par tous les petits signes que pouvaient permettre la retenue et la modestie de son sexe , et Bramble faisait de temps en temps des allusions si claires à la possibilité de notre mariage , qu'elles me mettaient fort mal à l'aise. Ni l'un ni l'autre ne se doutait que j'eusse déjà disposé de mon cœur, et Bramble attribuait même mes manières étranges à mes sentiments pour Bessy. Celle-ci ne s'y trompa pourtant pas si aisément, car ma conduite à son égard était , pour ne rien dire de plus , fort extraordinaire. J'avais si souvent des occasions de lui parler d'amour, suitout lorsque, Bramble étant absent, je me trouvais seul à la maison avec elle, et je négligeais si constamment d'en protiter , qu'elle avait l'esprit plein de doute et d'incertitude à cet égard. D'une autre part, Jeannette , depuis que je lui avais déclaré moy amour , m'avait écrit une ou deux fois , mais il \ avait déjà quelque temps qu'elle ne le faisait plus. Elle se bornait à ajouter un court post-scriptum aux lettres que Virginie m'écrivait , et le plus souvent même elle se contentait de la charger de mettre dans ses lettres quelques mots de souvenir pour moi. Si j'eusse reçu des lettres dont l'adresse eut été d'une autre écriture que celle de ma sœur, Bessy, une fois que ses soupçons furent éveillés, aurait facilement deviné la vérité; mais elle n'avait aucun fil pour arriver à la connaissance véritable de mes

I aO I,K l'ACVI'.l I ATK.

sentimeiilh , et c'était ce qui l'embarrassait. Eiic était bien convaincue que mon cœur ne lui appartenait pas, mais elle n'avait aucune raison pour supposer que ]v l'eusse donné à une autre. C'est ainsi que ma passion pour JeannelteWilson devint pour moi sons tous les rapports une source d'anxiété. Je savais qu'il était de mon devoir de détromper liramble et Bessy, mais c'était une tâche trop pénible, et je ne pouvais me déUîrmiiicr à les rendre malheureux en l'accomplissant. Je sentais que je n'avais pas le droit de rester chez Brambic et d'y vivre à ses déj)ens, et pourtant je n'avaiN pas le courage de lui direquelsétaient mes sentiments et mes désirs à cet égard, car un seul mot à ce sujet aurait suffi pour lui expliquer que ses souhaits pour ce (juil regardait comme devant faire le bonheur de sa vieillesse, ne pourraient jamais se réaliser. Je m'accusais souvent fl'ingratitude, et je me disais que je devais tout sacrifier à un homme qui avait été pour moi un protecteur si plein de bonté; mais j'étais lié par mes promesses à Jeannette Wjlson et je ne pouvais m'en dégager.

Les dernières lettres de Virginie n'avaient pas été très satisfaisantes pour moi. D'abord elle m'avait dit combien elle était persécutée par les attentions du jeune homme dont il a déjà été fait mention, et combien la conduite de ma mère manquait de délicatesse à ce sujet. Llle m'informa ensuite que, dans une occasion , il lui avait manqué de resjject ; qu'elle en avait fait ses plaintes à notre mère, et que c'était avec autant cie surprise que d'indignation qu'elle

LE PAUVr.li JACK. ]2£

avait vu celle-ci ne faire que rire de la liberté qu'il avait voulu prendre, et lui indiquer même comment elle devaiL se conduire pour le mettre dans la nécessité de l'épouser; et que son refus d'agir d'une manière si indigne avait été cause d'une querelle sérieuse entre ma mère et elle. Elle me peignait ce jeune homme comme ayant l'esprit extrêmement faible et borné, et me disait que , sans son gouverneur, qui ne le quittait presque jamais et dont la présence était un obstacle, ma mère, qui avait obtenu beaucoup d'influence sur lui , ne trouverait probablement pas beaucoup de difficulté à le déterminer à ce mariage disproportionné. Elle ajoutait que la seule personne qu'elle avait cru pouvoir consulter, était son amie mistress Saint-Félix, qui lui avait promis que, si cette persécution continuait, elle informerait le gouverneur du jeune homme , M. Sommerville , de ce qui passait. Virginie me parlait de celui-ci comme d'ini jeune homme aimable et modeste , qui faisait tout ce qui était en son pouvoir pruu- instruire son élève, mais qui n'en obtenait aucune déférence a ses avis.

Tout ce qu'elle me disait de Jeannette en général, c'était qu'elle venait assez souvent à la maison, et qu'elle demandait si l'on avait reçu de mes nouvelles; une ou deux fois elle me dit que c'était dommage que je ne pusse venir plus souvent à Greenwich , attendu que Jeannette avait l'esprit un peu léger, ce qui n'était pas bien étonnant puisqu'elle était si

jeune, qu'elle n'avait pas de mère, et que son père ne la contrariait en rien.

Telle était la situation des affaires, quand je me décidai à parler à Bramble de mon désir de payer ma part des dépenses de la maison , et je crus que cela lui ouvrirait les yeux sur la nature véritable de mes sentiments pour Bessy. J'exécutai ce projet. Je lui dis qu'à présent que je gagnais assez d'argent , je pensais qu'il était juste que je pourvusse moi-même à tous mes besoins , sans lui occasionner de nou^velles dépenses , et que le mieux serait peut-être de prendre une maison moi-même , attendu que je devais causer beaucoup d'embarras à Bessy et à mistress Maddox.

— Eh bien, Tom, — répondit Bramble, — vous m'avez déjà parlé de tout cela , et j'avoue que vos sentiments à cet égard sont convenables après tout. C'est certainement une affaire qui me paraît de très peu d'importance, dans l'état où sont les choses entre nous; mais je ne puis consentir que vous me quittiez. Vous avez été avec moi presque depuis que vous avez cessé d'être un enfant; et sans vous ou sans Bessy , je serais comme un poisson hors de l'eau ; vous me paierez donc ce qu'il vous plaira ; — je l'accepterai, puisque vous le désirez; — ainsi c'est une affaire finie.

Ce n'était pas le but auquel je voulais arriver ; mais Bramble ne voulait pas ouvrir les yeux , et je ne pouvais rien y faire. Il ne m'avait jamais proposé directement d'épouser Bessy , et par conséquent il

m'était impossible d'en dire davantage. Cependant, il ne manqua pas de faire part à Bessy de ce que je Jui avais dit, et un jour que nous étions ensemble sur le rivage , elle me dit :

— Eh bien , Emerson a été convaincu de contrebande, et le voilà condamné à la déportation.

— Oui, et j'en suis fâché, — répondis-je.

— Sa maison est à louer ; ne vous conviendraitelle pas, Tom? car mon père m'a dit que vous songiez à nous quitter.

~ Pourquoi vivrais-je à vos dépens , quand je suis en état de pourvoir à mes besoins?

— Certainement; si ce n'était que je ne puis supporter l'idée de voir mon père malheureux , je crois que vous ne pourriez mieux faire que de prendre la maison d'Emerson : mais cela le contrarierait, le pauvre homme.

— Mais non pas vous , Bessy. — Est-ce là ce que vous voulez dire?

— Peut-être ; mais, dites-moi vous-même , Tom , ne serait-ce pas le mieux?

Je ne répondis rien.

— Eh bien , pensez de moi ce qu'il vous plaira , il faut que je vous parle franchement. Ce n'est pas vous que j'envisage en cela, Tom, et je ne songe pas à moi-même; c'est uniquement à cause de mon père que je me de'termine à le faire. Nous avons été élevés ensemble depuis notre enfance, Tom; comme enfants, nous étions grands amis, et, comme je le crois , nous sommes restés sincèrement attachés l'un

à l'autre. Mais je crois qu'il est très vrai que ceux qui ont été élevés ensemble comme frère et sœur, ne changent pas ensuite ce genre d'affection pour un sentiment plus sérieux. Ce n'est donc pas notre faute , si nous ne pouvons être l'un pour l'autre précisément ce que désirerait mon père , comme vous devez vous en être aperçu. — IN 'ai-je pas raison, Tom?

— Je crois que vous n'avez pas tort , Bessy.

— Mon père se flatte donc inutilement en espérant de voir arriver ce qui ne peut jamais avoir lieu. Mais je le connais mieux que vous , Tom. C'est tous les jours Tobjet de ses pensées, — leseul vœu qu'il désire de voir s'accomplir avant de descendre au tombeau. Je ne puis me résoudre à le détromper, et, si je vous ai bien jugé , vous pensez de même.

— Vous ne vous trompez pas, Bessy.

— La circonstance que nous connaissons ses désirs, les allusions qu'il y fait, — ses plaisanteries à ce sujet, — tout cela a été pour nous une source de désagréments , et — ce qui est encore pire , Tom , — nous a éloignés l'iui de l'autre. Nous ne sentons plus cette confiance qui doit exister entre un frère et une sœur , et que nous devrions encore éprouver. Au contraire , ne connaissant pas exactement nos sentiments réciproques, nous nous évitons, et craignant qu'une parole affectueuse ne soit mal interprétée, nous ne nous traitons réellement pas comme nous le ferions sans cela. En un mot, cela a détruit notre confiance nuituelle: cela n'est-il pas vrai?

Oui, Bessy , j'en conviens, cela n'est que trop

vrai ; je vous remercie d'être entrée dans cette explication, et....

— Ce que je n'aurais pas fait, comme je vousTai déjà dit, s'il ne se fût agi de mon père; mais à présent que je l'ai fait — ici la voix de Bessy devint

tremblante,— cherchons de concert quelque moyen qui puisse assurer son bonheur, et nous permettre de reprendre à l'avenir le ton de confiance et d'amitié qui doit exister entre nous , comme frère et sœur.

— Montrez-moi comment cela peut se faire, Bessy, et je me conformerai de tout mon cœur à vos désirs.

— Il faut rire quand il rit, quand même nous n'en aurions pas envie. — U faut gagner du temps , et cela n'est pas difficile. — Je puis toujours refuser de me marier tant qu'il vivra. —Vous pouvez aussi trouver des motifs pour différer. — Et puis les circonstances peuvent nous aider. — Qui sait tous les changements qu'un seul jour peut produire?

— Fort bien , Bessy ; seulement il y a une chose

qui....

— Laquelle?

— Supposez que je vinsse à me marier?

— En ce cas , — répondit Bessy d'une voix à demi étouffée et en se détournant, — mon père serait véritablement malheureux.

Je me retournai pour lui répondre, mais elle était rentrée dans la maison. Je fus très satisfit de cette

l^G IF FATIVnR JACK.

conversalioli , cai* je iiio senlis coiivaiTicu ([iie si je m'étais figuré que Bessy avait couru de rattachement pour moi, je m'étais trompé, et qu'elle n'avait pas plus d'amour pour moi que je n'en avais pour elle. Je désirais autant qu'elle de ne causer aucun chag[rin à Bramble , et j'étais également charmé que la confiance fût rétablie entre nous. Hélas! il fallait que je fusse bien aveugle pour ne pas voir quels étaient ses véritables sentiments pour moi. Quoi qu'il en soit , je ne fis pas cette découverte, et après quelques instants de réflexion, je résolus de lui faire confidence de ma passion pour Jeannette Wiison. J'allai ensuite au bureau de la poste pour voir s'il y avait quelque lettre pour moi de Virginie. J'en trouvai une , et elle devait contenir deux feuilles de papier , car le port en était double. Dès que je l'eus payé , je rompis le cachet , et je vis que les deux feuilles étaient bien remplies et d'une écriture serrée. Il me parut évident que ma sœur avait beaucoup de choses à me communiquer. J'oubliai pour le moment Bessy et Bramble , et je ne songeai plus qu'à Virginie et à Jeannette. Je mis la lettre dans ma poche et je courus à la maison, pour la lire à mon aise. En y entrant, je rencontrai Bessy; mais je passai près d'elle sans lui parler, et montant à la hâte dans ma chambre, j'ouvris la lettre et j'y lus ce qui suit :

i5 avril.

« Mon cher Tom , » Je vais commencer une lettre pour vous, et je

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la continuerai comme une sorte de journal , car il me semble que le meilleur plan est cle raconter les circonstances à mesure qu'elles arrivent. Il est bien désagréable pour moi d'avoir quelque chose à vous (lire contre ma mère, d'autant plus que je pense qu'elle a cru bien agir et qu'elle prend mes intérêts sincèrement à cœur. Mais elle paraît croire qu'une alliance avec un homme ayant un titre ne peut s'acheter trop cher, et que , pour me procurer cet avantage, toute tentative est justifiable. Elle me connaît bien peu ; si elle oublie que je suis fille d'un pensionnaire de Greenwich , je ne l'oublierai jamais, et jamais je ne consentirai à entrer dans une famille qui regarderait comme une honte une alliance avec la mienne. Non , Tom , quand même je serais assez inconsidérée pour me laisser gagner le cœur, je refuserais, coûte qui coûte, d'entrer dans une famille fort au-dessus de la mienne. J'y ai souvent pensé , et j'avoue que cette idée m'attriste quelquefois. J'ai reçu une éducation au-dessus de ma situation dans le monde, et je crois que je ne pourrais jamais me résoudre à épouser un homme qui ne serait pas mieux élevé et plus instruit que ceux que je puis véritablement appeler mes égaux ; et comme je n'accepterais pas davantage la main d'un homme qui pourrait regarder mes parents avec mépris , je présume que votre petite Virginie devra rester fille. Eh bien, j'y consens volontiers. Je ne désire pas changer de condition. Je suis heureuse et respectée, et, à l'exception de quelques petites

contrariétés auxquelles nous devons tous nous at • tendre et nous soumettre dans cette vie, je n'ai pas lieu d'être mécontente de mon sort : au contraire, je dois être reconnaissante des bontés que le ciel a eues pour moi , et je me flatte de l'être. Ma pauvre mère est la cause de tout ce qiie j'ai à souffrir. Elle prétend que ce que sa partialité pour moi lui fait appeler ma beauté , suffit pour me donner le droit d'aspirer à la main d'un duc, et que ce sera ma faute si je ne fais pas un grand mariage. Tous les soirs elle m'accable alternativement de reproches et de prières pour que je reçoive plus favorablement les attentions du jeune homme c[iii est maintenant son locataire, disant que ce n'est qu'à cause de moi qu'il a pris un appartement dans sa maison, et que, si je joue bien mes cartes , il sera pris dans ses propres filets; ce qui signifie, je suppose, qu'il est venu ici avec d'autres intentions, et que, voyant qu'il ne peut les accomplir, il aura recours au mariage plutôt que de renoncer à sa prise ou à sa victime. Cela est très flatteur , en vérité 1 Et voilà l'homme à qui ma mère voudrait que je confiasse le soin de mon bonheur futur! — un homme qui, indépendamment de son manque de probité, n'a ni esprit ni instruction! Mais les persécutions que je souffre, tant de sa part que de celle de ma mère, deviennent si insupportables , que j'ai prié mistress Saint-Félix d'en parler à M. Sommerville, et s'il fait son devoir, — comme j'ai tout lieu de croire qu'il le

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fera, —il prendra quelques mesures pour que son élève quitte notre maison.

» 17. Mistress Saint-Félix a eu une entrevue avec M. Sommerville. Il va se promener dans le parc tous les jours dans l'après-midi, et comme ils se connaissaient déjà, mistress Saint-Félix s'y est rendue aujourd'hui, et l'a rencontré. Après avoir causé quelques instants , elle entama le sujet dont il s'agissait , et lui dit que c'était à ma requête qu'elle lui en parlait. M. Sommerville n'avait pas été toutà-fait aveugle, mais il ne se faisait pas une idée que les choses eussent été portées si loin. Il a promis à mistress Saint-Félix qu'il mettrait fin à cette persécution, ou qu'il trouverait le moyen d'éloigner son élève de notre maison. Jeannette est venue me voir aujourd'hui. Je lui ai fait part de tout ce qui s'est passé relativement au jeune lord, et elle a fort approuvé tout ce que j'ai fait à ce sujet. Je dois pourtant vous dire que, depuis quelque temps, elle ne paraît pas prendre à vous le même intérêt que de coutume, et je crains que votre absence continuelle ne vous nuise. Elle est bien jeune et bien légère. Je voudrais qu'elle eût quelques années de plus; car, même quand elle sera votre femme, il vous faudra beaucoup de soin et de fermeté pour lui donner cette tenue que doit avoir, suivant moi, une femme mariée.-— M. Sommerville m'a priée de lui accorder quelques minutes d'entretien. Cela ne peut avoir heu à la maison, car ma mère ne me laisse jamais seule un instant. Je lui ai donc dit que je serais ce

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soir chez mistress Saint-Félix , et qu'il pourrait m'y voir. Il sait que je n'ai pas de secret pour elle; et quoiqu'il ne soit pas fort agréable d'avoir recours à de pareils rAoyens, il ne peut y avoir d'inconvenance à ce que j'entende ce qu'il a à me dire , en présence de notre amie.

» J'ai vu M. Sommerville, il m'a beaucoup remerciée de lui avoir fait communiquer, par mistress Saint-Félix, ce qu'il a appelé le complot de ma mère contre son élève, et il m'a fait beaucoup de compliments sur ma conduite, ce qui n'était nullement nécessaire; il me dit qu'il avait parlé à son élève, qui l'avait assuré qu'il n'avait eu aucune intention sérieuse et qu'il n'avait voulu que passer le temps, et qu'il lui avait promis de ne plus m'importuner. — Je sais fort bien ce que je dois croire de ce qu'il m'a dit , — ajouta-t-il ; — et il n'a pu réussira me tromper; et si je n'avais toute confiance en vous, miss Virginie, j'écrirais à son père de le rappeler sur-lechamp de Greenwich; car, s'il arrivait quelque chose , on pourrait m'en rendre responsable. Ce n'est pas la première fois que j'ai été obligé d'intervenir, car lord — a le cœur très inflammable, et depuis qu'il est sous mes soins il s'est déjà imaginé cinq à six fois qu'il était très sérieusement amoureux. En ce cas du moins , — continua-t-il en me saluant , — il a une excuse. Aurez-vous la bonté de m'informer s'il tient sa promesse, ou désirez" Tous que je parle à votre mère?

» Mistress Saint-Félix répondit que cela était

inutile, attendu que quand même le jeune iQrd quitterait la maison , je n'y gagnerais que d'être exposée à de nouvelles persécutions. Elle invita M. Sommerville à prendre le thé avec nous, et c'est certainement un jeune homme fort aimable, instruit et spirituel.

» 23. Je n'ai plus été tourmentée depuis mon entrevue avec M. Sommerville , si ce n'est par ma mère, qui m'accuse d'avoir offensé lordj — et quoique je l'aie nié positivement , elle dit que si je n'avais mal agi envers lui , il n'aurait pas changé toutà-coup de conduite envers elle comme envers moi. — Je n'ai pas vu Jeannette cette semaine. Je ne puis me figurer ce qu'elle est devenue.

» 27. "Vous pouvez vous figurer ma joie, mon cher Tom; M. Sommerville vient de recevoir une lettre du père de son élève , qui le charge de conduire son fils sur-le-champ dans un de ses domaines. Le jeune homme sera majeur dans un mois , et son père veut qu'il fasse connaissance avec les tenanciers; d'ailleurs il doit y avoir de grandes réjouissances pour célébrer sa majorité. Je suis sûre que personne ne se réjouira plus que moi quand il sera parti, ce qui doit avoir lieu samedi prochain; j'ai aussi appris avec grand plaisir que le marquis vient de nommer M. Sommerville à un très bon bénéfice, à présent que son fils ne sera plus sous ses soins; je crois réellement qu'il fera honneur à sa profession. Je l'ai vu plusieurs fois pendant ces derniers jourS; et il m'a inspiré beaucoup d'estime.

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» 3o. Ils sont partis, à la grande mortification de ma mère, et à ma satisfaction infinie. Et à présent que je vous ai écrit une si longue lettre où il n'est question que de moi, je ne la terminerai que lorsque j'aurai vu Jeannette, afin de pouvoir vous dire quelque chose d'elle, et de rendre mon épître plus intéressante pour vous.

» 5i. Mon cher ïom, il faut vous préparer à des nouvelles bien pénibles.

» Jeannelte a disparu; — elle a quitté la maison de son père la nuit dernière, lorsque tout le monde était couché , mais personne ne sait où elle est allée. Elle a laissé sur sa lable quelques lignes pour dire à son père qu'il recevrait bientôt de ses nouvelles.— LepauvreM. Wilson est venuicice matin; — il en a à demi perdu l'esprit, et l'on ne parle pas d'autre chose dans Greenwich. Mistress Saint-Félix m'a dit qu'elle avait appris qu'on avait vu Jeannette se promener la semaine dernière sur la route de Londres avec lord, — cela serait-il possible?

» 2 mai. Oui cela est vrai, mistress Saint-Félix a reçu une lettre de M. Sommerville, qui lui mande que le jeune lord a conduit Jeannette à Londres, et qu'il l'a épousée il y a deux jours. Il paraît que voyant que ses attentions ne m'étaient pas agréables, il les a transférées à Jeannette. Elle lui a donné de l'encouragement, et ils se voyaient tous les soirs; c'est du moins ce qu'on a dit à mistress Saint-Félix. ]\I. Sommerville a été voirie marquis, et s'est complètement justifié à ses yeux; mais le marquis dit

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que, son fils étant mineur, il fera annuler le mariage. Comment tout cela finira-t-il , Dieu seul le sait, mais j'ai pitié de Jeannette. — Cela explique pourquoi elle a été si long-temps sans venir me voir, comme c'était sa coutume. — Je ne crois pas que vous puissiez faire beaucoup d'attention en ce moment à ce que je vous dirai, Tom^ mais d'après ce que j'ai connu de Jeannette, et d'après ce que sa conduite vient de prouver, je crois qu'elle n'était pas digne d'être votre femme et qu'elle n'aurait pu contribuer à votre bonheur. Je vous plains de toute mon âme, car je sais tout ce que vous souffrirez ; et cependant je vous félicite, et vous finirez par vous féliciter vousmême d'avoir échappé à ce mariage.

» Je ne vous en dirai pas davantage , quant à présent, si ce n'est que je suis et serai toujours

» Votre affectionnée sœur , » Virginie, m

J'eus le courage de finir la lecture de cette lettre, et alors elle me tomba des mains. J'avais l'esprit égaré, j'étais stupéfait, presque fou; je souffrais tout ce que ma sœur avait prévu. — Etait-il possible? — Etait-ce bien Jeannette, qui...? Je me jetai sur mon lit, et j'y restai jusqu'au lendemain matin dans un état déplorable au moral et au physique.

11 n'y a que ceux qui ont été trompés dans leur premier attachement qui puissent apprécier l'agonie que j'éprouvai. Pendant quelques heures, le monde

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entier me parut odieux, et je crois que j'aurais attenté à mes jours si j'en eusse eu les moyens sous la main. Cependant le calme se rétablit peu à peu dans mon esprit, et je trouvai du soulagement dans les larmes que m'arrachèrent la douleur et l'indignation. Je me levai le lendemain au point du jour accablé et harassé de corps et d'esprit. — Je sortis; je m'arrêtai sur le rivage, et la brise rafraîchit mes joues brûlantes. Pendant deux heures, je restai immobile sur une ancre , et renonçant à tout espoir de bonheur.

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