‹ Le pauvre JackChapitre 15 sur 35 · CHAPITRE XXXVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVIII

Dam lequel il n'est question que d'amour. — Bramble me confie tout ce qu'il'sait de cette passion.

Cacher à Bramble ou à Bessy la situation d'esprit dans laquelle je me trouvais était impossible. J'étais dans un état deprostration dont rien ne pouvait me tirer; et je crois qu'il n'exista jamais un homme qui, après avoir été désappointé dans son premier amour, n'ait éprouvé les mêmes symptômes, — si son amour était aussi pur, aussi sincère et aussi ardent que le mien; car je ne fais pas ici allusion it ces attachements imaginaires de la première jeunesse, et qu'on peut comparer aux bouffées de vent qui précèdent une brise durable. Pendant plusieurs jours , je ne pus me fier à ma voix pour parler ; je gardais constamment le silence, ne songeant qu'aux regards , aux sourires , aux paroles et aux promesse , qui m'avaient fait entrevoir le bonheur dans l'avenir, bonheur dont j'aurais pu jouir avec Jeannette , si son cœur eût été le séjour de la franchise et de la fidélité, et non de la vanité et de l'inconstance. Mais au lieu de bâtir ma maison sur un roc, je l'avais édifiée sur le sable, et, suivant le langage de

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l'écriture, elle avait été entraînée parles flots, et avait disparu pour toujours. Bramble et Bessy essayèrent en vain de tirer de moi la cause de mon accablement. Je crois qu'ils eurent plusieurs conversations à ce sujet en mon absence, mais quelles que pussent être leurs conjectures , ils me traitèrent avec une indulgente bonté. Huit jours après l'arrivée de la lettre de ma sœur , Bramble me dit : — Allons, ïom, voilà dix jours que nous avons un vent d'est; — le bateau-pilote part demain; — il faut que nous y montions avec les autres : — il est inutile de rester ici comme des songe-creux à ne rien faire. Vous n'avez pas été à votre ordinaire depuis quelques jours et cela vous fera du bien. — Je pensai de même et je consentis à sa proposition. Mais les autres pilotes n'étaient pas prêts, et le départ fut remis au jour suivant. Ce délai me contraria, car j'avais l'esprit agité, et je désirais changer de place. J'avais préparé mon paquet; j'avais passé une partie de la nuit à écrire à Virginie , et comme cela arrive souvent à ceux qui ont quelque chose sur le cœur , ce changement me donna de l'humeur, et je fus mécontent d'avoir à rester encore une journée à Deal. Après avoir déjeuné, comme je me promenais sur le rivage, je vis Bramble prendre le chemin qui conduisait à la poste aux lettres , et je le priai de s'informer s'il n'y en avait pas une pour moi, car je croyais qu'il était possible que ma sœur m'en eût écrit une seconde. Après être resté près d'une heure sur les sables, je me souvins que

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mon couteau avait besoin d'être repassé et je fis le tour de la maison pour entrer dans la cour de derrière où il y avait une pierre à aiguiser; je n'y avais pas encore appuyé mon couteau , quand j'entendis Bramble rentrer et dire à Bessy :

— Eh bien , mon enfant , j'ai tout découvert; car , voyez-vous, j'avais pensé qu'Anderson pourrait en savoir quelque chose, et que, s'il n'en savait rien , il pourrait prendre des informations; et à présent, je sais toute l'histoire. Voici la lettre d'Anderson , lisez-la. — Je me doutais que c'était quelque chose de ce genre.

Il y eut quelques instants de silence , comme si Bessy eût lu la lettre.

— Qu'en direz-vous? — Partie avec un jeune lord! — dit Bramble.

— C'est ce qu'il parait, — répondit Bessy. — J'en suis fâchée pour ce pauvre Tom; c'est un coup qu'il sent vivement.

— Je n'en suis pas fâché, moi. — Elle ne méritait pas de l'avoir pour mari. — Et j'en suis bien aise pour vous, Bessy.

— Ne parlez pas ainsi, mon père; ïom ne pensera jamais à moi, et je ne me soucie pas de lui.

— Je ne crois pas cela tout-à-fait, Bessy 5 quoi que vous en disiez. Je désire, et vous le savez , vous voir mariéef à Tom avant de mourir, et je suis charmé qu'une fille sans foi n'y mette plus obstacle. A présent, j'ai plus d'espérance.

— Les mariages se font dans le ciel, mon père;

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ainsi n'en parlez plus, s'il vous plaît. Il sera assez temps que je songe à Tom, quand il aura l'air de songer à moi. — Je l'aimerai toujours comme un frère.

— Eh bien , que la volonté de Dieu se fasse ! A présent , il faut chercher à le consoler , ce pauvre garçon. Je suis charmé que nous partions demain; l'eau salée est, dit-on, le meilleur remède pour guérir l'amour.

— Cela peut être, mon père , mais je sens que, si j'éprouvais réellement de l'amour , l'océan tout entier ne suffirait pas pour l'éteindre. Au surplus, les femmes ne sont pas des hommes.

— C'est la vérité, vous autres femmes , vous serrez votre amour contre votre cœur, tout le long de la journée, comme vos enfants; mais un homme se lasse bientôt de dandiner un morveux, voyez-vous. — Je n'ai jamais été amoureux qu'une seule fois.

— Oh, mon père, j'ai entendu cette histoire si souvent !

— Eh bien , je ne vous la raconterai plus. — Je vais sortir et voir ce que Tom est devenu. Je suppose qu'il regarde d'où vient le vent, et qu'il pense qu'il change comme une femme. Mais d'abord j'allumerai ma pipe.

— Oui, mon père, et tandis que Tom regarde d'où vient le vent et pense aux femmes, regardez où va la fumée de votre pipe, et pensez à la con stance des hommes.

— Je le ferai, si cela vous fait plaisir. — Mettez

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cette lettre de côté , Bessyj je ne voudrais pas que Tom la vît. — Qu'avez-vous pour dîner?

— Je n'en sais rien : j'ai laissé ce soin à mistress Maddox; mais il y a du pouding froid dans le gardemanger ; je le servirai pour Tom.

— Il ne faut pas plaisanter à ses dépens, Bessy.

— Croyez-vous que j'en aie envie, mon père? croyez-vous que je ne puisse prendre part à son chagrin?

— Assez , assez, ma chère; je n'avais pas dessein de vous faire pleurer.

— Je ne pleure pas, mais je suis fâchée de voir Tom dans le chagrin; c'est la vérité. — Eh bien, allez-vous-en , vous et votre pipe , et laissez-moi seule.

Il m'aurait été impossible de me retirer sans qu'ils me vissent . et je fus obligé d'entendre toute leur conversation. Je fus fâché d'apprendre qu'ils fussent instruits de mon secret , et surtout que Bramble eût tellement à cœur un mariage entre Bessy et moi, ce que je regardais comme impossible; car il me semblait que mon cœur était pour jamais fermé à l'amour. J'allai me promener, et je ne rentrai qu'à l'heure du dîner. Pendant le repas , Bramble et Bessy me parlèrent peu , mais avec amitié, et quand je partis le lendemain matin , Bessy me fit ses adieux avec un air d'affection qui me toucha.

La nuit fut superbe, et nous marchions vent arrière par une bonne brise venant de l'est, ayant, parle travers à tribord, le phare de Portland ; nos

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compagnons s'étaient étendus par terre sans ôter aucune partie de leurs vêtements; Kramble était au gouvernail , et ayant l'esprit trop agité pour avoir envie de dormir, j'étais assis à côté de lui sur l'arrière.

— Voyez-vous la ligne de la Race? — me demanda Bramble. — Elle semble très forte cette nuit.

Biamble me montrait l'endroit que les marins appellent : — la Race de Portland (i), — où l'inégalité sur laquelle l'eau coule fait que la mer est houleuse, même pendant un calme. Des bateaux et même de petits bâtiments contrebandiers, forcés de la traverser par un mauvais temps, y ont souvent coulé à fond. Mais la marée y est si rapide qu'on la traverse ordinairement en quelques minutes, et alors on se trouve sur une eau comparativement tranquille.

— Oui , — répondis-je , — elle est très forte cette nuit, et cela vient de la longue durée des vents d'est.

— C'est cela même, Tom. — J'ai souvent pensé que tomber dans cette Race , c'est comme tomber amoureux.

— Et pourquoi cela? — demandai-je; car cette allusioîî à l'amour ne me plaisait pas.

— Je vais vous le dire^ Tom, C'est parce que,

(i) Le mot anglais race est pris ici dans le sens de courte, pour peindre l'impétuosité du courcint eu cet endroit. ( Note du trad.)

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voyez-vous, quand nous entrons dans \^Race , c'est un tourbillon qui bouillonne autour de nous , et qui nous porte à bâbord et puis à tribord , en dépit du gouvernail et des voiles; nous sommes entraînés par une marée dont la force est irrésistible, non sans risque d'avaries dans nos œuvres mortes, jusqu'à ce que nous en soyons dehors , et que nous puissions reprendre haleine pour en remercier Dieu. — Cela n'est-il pas tout comme l'amour?

— Je le suppose , puisque vous le dites. Vous le savez mieux que moi.

— Oui, je crois que je le sais mieux, parce qu'il y a long-temps que j'en suis dehors. Je n'ai jamais été amoureux qu'une fois , Tom. — Vous ai-je conté cette histoire ?

— Non , jamais.

— Eh bien , je vous raconterai le long et le large, comme on dit, cela nous aidera à passer le temps. — Quand j'avais environ vingt ans, — et j'étais alors, à mon avis, un fort joli garçon, — j'étais à bord d'un bâtiment de transport, et nous venions de porter à Portsmouth une cargaison de bois de construction pour le chantier. Ce n'était pas la première fois que je faisais ce voyage , car ce transport était entièrement employé à ce service, et, pendant mes croisières à terre , j'établissais mon quartiergénéral à l'auberge du Chequer-Board , qui était à peu de distance du hard , dans la rue qui fait face au mur du chantier; car, voyez-vous, Tom, cela m'était commode, le bâtiment étant amarré sur le

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quai à coté de la porte du chantier. Le maître de l'auberge était rond comme une boule, et, du commencement de l'année jusqu'à la fin, il ne sortait jamais de chez lui. Sa femme était morte, et il n'avait qu'une fille qui tenait le comptoir en bonnet blanc garni de rubans bleus; et quand elle avait ôté ses papillotes, et mis des bas blancs et des souliers propres , ce qu'elle faisait tous les jours après le dîner, c'était une petite génisse bien bâtie et qui faisait plaisir à voir ; et comme elle était fille unique , elle était considérée comme devant être une bonne prise pour quiconque pourrait en faire la capture. Elle menait haut la main son père , qui n'osait jamais la contredire, et elle se donnait de grands airs avec tous les autres. Tantôt elle était douce avec vous comme un morceau de sucre, tantôt elle était surprise de votre impertinence. Il était difficile de savoir par quel bout la prendre. Cela ne vaut rien pour une fille d'avoir beaucoup de fortune, elle s'habitue à la flatterie, et la tête lui tourne. Eh bien,Tom, je me souciai fort peu de son argent, comme vous le croirez, puisque je vous le dis, mais comme elle jasait volontiers avec moi, et qu'elle me permettait d'entrer dans son comptoir, pour l'aider à rincer les verres, etc., etc., on commença à en faire des plaisanteries et à me dire que la prise serait pour moi, je crus véritablement qu'elle avait de l'affection pour moi, et tout naturellement j'en pris pour elle. Nous nous vîmes ainsi bien souvent , et quand j'allais lui faire mes adieux lorsque le bâti-

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ment allait partir, elle me permettait de l'embrasser. Tout cela fit que je pensais à elle toute la journée, et j'en rêvais toutes les nuits. La dernière fois que j'allai à Portsmouth à bord du transport , je m'étais déterminé à en venir au fait, et lorsque les voiles furent serrées , je m'appareillai de mon mieux , et j'arrivai dans l'auberge toutes voiles déployées. En y entrant, je vis Peggy dans son comptoir, ayant une sorte de jeune freluquet bord à bord avec elle. Je m'en inquiétai peu, et j'allais entrer dans ce comptoir pour lui serrer la main comme de coutume, quand elle s'écria : — Que veut donc dire cela? - — et elle retira la demi-porte que j'ouvrais, comme si elle eiit été surprise que je voulusse entrer dans le comptoir.

— Oh , oh ! — dis-je , — est-ce là la bordée que vous couvez? Que ferez-vous ensuite? — J'examinai son voisin, et c'était un joli jeune homme, comme on dit. Comme je l'appris ensuite, il faisait la contrebande entre Cherbourg et nos côtes. Il avait les manières d'un Français, pouvait lâcher quelques mots de français, et avait des gants de France pour en faire des présents , portait des boucles d'oreilles et je ne sais combien de bagues à ses doigts. J'allai donc m'asseoir sur les bancs de bois qui étaient autour du feu , d'aussi bonne humeur qu'un ours qui a mal à la tête, et je surveillai leurs manœuvres. Enfin le jeune homme se leva en se baisant la main, et elle lui fit ses adieux en souriant. La côte étant libre, je m'approchai du comptoir.

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— Eh bien, Peggy, — luidis-je, — est-ce que le vent a changé ?

— Que voulez-vous dire? je suppose que je puis avoir delà civilité pour un autre aussi bien que pour vous?

— Sans contredit , mais pourquoi fallait-il qu'il fut dans le comptoir et que je restasse dehors ?

— Oh! monsieur Philippe, un à la fois suffit. Je ne vous ai fait aucune promesse , que je sache.

— Cela est vrai , mais

— Il ne faut pas que vous preniez de l'humeur ici. Je suis ma maîtresse , je suppose. Au surplus , je vous dirai que je ne me soucie nullement de lui , et c'est la vérité; mais je n'aimais pas à vous voir entrer dans mon comptoir aussi librement que si vous eussiez été chez vous; car je n'aime pas qu'on fasse des remarques.

— Eh bien, Tom, la fin de tout cela fut que je m'apaisai, et nous redevînmes presque aussi bons amis qu'auparavant. Je dis presque , car j'avais les yeux ouverts sur elle et sur le jeune homme, et ce que je voyais se passer entre eux ne me plaisait guère. Huit jours après mon arrivée , il y avait une foire à Ryde , dans l'île de Wight, et je proposai à Peggy de l'y conduire ; mais elle refusa en disant qu'elle était obligée d'aller à Limberhook chez sa tante, qui était très vieille, et qui l'avait envoyé chercher. Je n'y songeais donc plus; mais la veille de la foire, tandis que nous étions occupés le matin à

décharger la cargaison de bois du bâliment, un de mes camarades me dit : — Eh bien , Tom , j'étais hier soir au chequer-board , et j'ai entendu Peggy promettre à ce contrebandier d'aller avec lui à la foire de Ryde.

— En étes-vous bien sûr ? ,

— Très sûr. — Ils sont convenus de partir à l'instant où l'horloge du chantier sonnerait midi. J'ai pensé que c'était pour partir avant que vous eussiez quitté l'ouvrage , et qu'elle a dessein de vous planter là.

— Le sang me bouillait dans les veines, en entendant cela, car, voyez-vous, Tom, la drôlesse m'avait fait un mensonge en me disant qu'elle allait chez sa tante, mais il est clair que c'était dans le dessein d'aller à la foire avec son contrebandier. J'y réfléchis long-temps, car pour vous dire la vérité, je ne songeais plus qu'à me venger. Je ne pouvais plus sentir que du mépris pour une femme qui m'avait joué un pareil tour , et je me promis de les en punir tous deux en troublant le plaisir qu'ils se proposaient. Je résolus donc d'aller moi-même à la foire, de faire honte à Peggy et de rosser comme il faut son galant, ce que j'étais fort en état de faire. Le lendemain vers midi , je me rendis à la pointe , j'y pris une barque, et j'eus toujours l'œil au guet pour les voir arriver du hard. Enfin je les aperçus et je dis à mon batelier de ramer de manière à être toujours à environ trois encablures en avant d'eux. Je continuai à les regarder, grinçant les dents de rage en les voyant rou-

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