II
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le faites pas , votre vie en répondra. — Placez deux hommes à côté d'eux le pistolet à la main , — dit-il à son lieutenant, — et si le bâtiment vient à toucher, qu'on leur fasse sauter le crâne!
Ce fut avec un étonnement que je ne saurais décrire que je vis Bramble en ce moment se jeter a genoux ; — Accordez-nous la vie , — dit-il d'une voix tremblante, — et nous conduirons ce bâtiment en sûreté sur les côtes de France. — En même temps il me pinça la jambe.
— Si vous ne le faites pas , votre vie ne vaut pas un sou , — répondit le capitaine français, tandis que Bramble me pinçait une seconde fois. Alors je le compris, et me jetant aussi à genoux, je m'écriai d'un ton larmoyant : — Nous ne pouvons le tirer de ces sables tant que ce temps durera. C'est une chose impossible.
— Impossible en ce moment, — ajouta Bramble; — mais aussitôt qu'il changera , nous vous promettons de le faire.
— Fort bien, — dit le capitaine; — pourvu que vous le fassiez quand vous le pourrez, c'est tout ce que je vous demande. — Et se tournant vers son lieutenant, il ajouta : — Je vous laisse ici vingt hommes ; ayez l'œil au guet , et ne perdez pas un insta^it pour lever l'ancre, dès que cela sera possible.
Le capitaine retourna alors sur son bord avec le reste de son équipage, laissant son lieutenant
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comme maître de prise avec vingt hommes. Le capitaine alla rejoindre son bâtiment; mais jeta-t-il l'anrre près de nous, ou prit-il de Taiie, c'était ce que je ne pouvais dire. Après son départ, les deux hommes qui nous couchaient en joue descendirent avec les autres pour piller, suivant la coutume invariable des équipages de tous les corsaires, de quelque nation qu'ils soient. Pendant ce temps , Bramble et moi nous avançâmes vers l'arrière.
— Encore une fois pinces, par tout ce qu'il y a de bleu! — dit Bramble. — Eh bien , c'est une chose sans remède. — Cependant nous ne sommes pas encore dans une prison française.
— Et pourquoi vous cies-vous mis à genoux de* vaut ces chenapans? — demandai-je d'un ton un peu mécontent.
— ^ Pourquoi? parce Que je désire qu'ils nous prennent pour des poules mouillées, et qu'ils croient n'avoir pas besoin de nous surveiller de bien près. — Cela peut nous donner une chance. — ■ Que sait-on?
-^ Quelle chance? deux contre vingt!
— Tout dépend de savoir si l'on veut avoir recours à sa tète ou à ses bras. En cette occasion, c'est la tète qui doit travailler. Nous avons du moins la chance , voyez-vous, Tom , que nous ne pouvons lever l'ancre jusqu'à ce que le temps s'éclaircisse, et je suis à peu prés sûr que ce brouillard durera toute la journée de demain, sinon davantage; et
pendant ce temps quelque chose peut arriver. Nous sommes précisément sur la route que suivent tous les bâiiments pour descendre ou pour remonter le canal. — Je vous le répèle, nous ne sommes pas encore dans une prison française. Ils ne peuvent tirer le bâtiment de ces sables; il faut que ce soit nous qui le fassions, et nous pouvons le faire échouer sur la cote si nous le voulons. Et je vous dirai, Tom, que , si ce n'était pour Bessy , j'aimerais autant qu'on me fît sauter le crâne que de voir une si belle prise en la possession de ces coquins de Français. A présent descendons; il ne faut pas que nous ayons l'air de trop causer ensemble; mais ayez l'œil à tout, Tom , et examinez bien tous mes mouvements.
L'officier qui était maître de prise monta alors sur le pont; et il parlait assez bien anglais pour pouvoir tenir une conversation. Le brouillard durait toujours, et le vent chassait rapidement la pluie; il regarda autour de lui , et vit qu'il était impossible de mettre le bâtiment sous voiles. Il nous dit que nous aurions chacun cent guinées et la liberté, si nous conduisions le bâtiment en sûreté, soit à Ostende, soit dans quelque port de France. Nous lui répondîmes que nous le ferions avec grand plaisir, attendu que c'était dix fois plus que nous n'aurions gagné pour le conduire dans la Tamise. Alors nous descendîmes sous le pont; bientôt après on appela tout l'équipage en haut, on établit un quart, et les autres descendirent de nouveau. Après avoir bu un
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verre ou deux de vin , car les Français avaient déjà fourragé dans toutes les chambres, Bramble et moi nous remontâmes sur le pont. Les Français qui étaient de quart remplissaient leur devoir avec soin. L'un était comme en vigie sur l'avant, un autre était près la lisse de couronnement , les trois autres se promenaient sur le pont. Bramble s'avança vers le passe-avant , et je le suivis.
— Tom, — me dit-il, — je vois que le panneau de l'écoutille est sur le pont. — Je voudrais que nous les eussions tous en dessous.
— Je voudrais seulement les y tenir tous, excepté le quart. En ce cas , je serais d'avis de faire l'essai de nos forces.
— Non, non, Tom, cela ne réussirait pas; il faut nous fier à la Providence et avoir l'œil au guet. Examinez où vous pourrez mettre la main sur un anspect en cas de besoin , mais n'y touchez pas. — Allons, il n'y a rien à faire en ce moment, descendons;— et s'ils nous invitent à boire avec eux, ne refusez pas, et faites semblant d'être à moitié
gris.
Nous descendîmes , et nous trouvâmes le reste de l'équipage du corsaire buvant et se divertissant. Comme on ne nous offrit rien, nous nous couchâmes sur quelques voiles de rechange pour dormir une heure ou deux. Mais je ne pus goûter aucun repos, je me trouvais trop malheureux. Je ne voyais auciuie chance d'évasion, car il ne fallait rien moins
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qu'un ])âtimentcle guerre pour tenter de reprendre la prise sur le Français. Je pensai à Virginie, à lady O'Connor, à la pauvre Bessy quej'avais quittée si peu amicalement pour passer peut-être des années en France dans une prison. Bramble et moi, nous sentions fort bien que les promesses du maître de prise n'étaient qu'un leurre pour nous gagner, et que si nous en réclamions l'exécution en arrivant dans un port de France, on ne ferait que rire à nos déj)ens.
Vers une heure du matin, je me levai et je montai sur le pont. Le quart avait été relevé; le brouillard était un peu moins épais , le temps semblait vouloir s'éclaircir, et mon décourasicment augnienta. Bramble ne tarda pas à me joindre.
^^ Le temps s'éclaircit , — lui dis-je , — mais je ne crois pas que cela dure,
— Non, non, — = répondit-il; — dans une demiheure le brouillard sera plus épais que jamais. Ainsi je vais aller dire à ruftîcier commandant qu'il ferait bien de lever l'ancre ; il en aura moins de soupçon contre nous.
Averti par Bramble , le maître de prise monta sur le pont, et fit mettre du monde au vindas; car, quoique ce fût un si grand bâtiment, il n'avait pas de cabestan; on vira sur le câble en silence, et l'on vira à pic. Mais, comme nous l'avions prévu, le brouillard s'épai^^sit plus que jamais. Bramble le fit remarquei- à l'officier, qui vit bien qu'il n'y avait
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rien à faire; on laissa donc 'de nouveau filer le câble, et l'équipage retourna sous le pont.
— Nous espérons que vous songerez à la promesse que vous nous avez faite, monsieur, — ditBramble à l'officier, quand il allait descendre.
— Oui, oui, — répondit celui-ci en frappant sur l'épaule de Bramble du plat de la main, — je vou^ le jure.
Le jour parut, et le temps fut toujours le même. On ne voyait pas à cinq toises du bâtiment, et il n'était nullement probable que d'autres navires passeraient dans le canal par un pareil temps. A midi, le ciel parut vouloir s'éclaircir, et l'on mit encore du monde au vindas; mais quelques instants après le brouillard s'épaissit de nouveau. Les Français commencèrent à s'impatienter; mais que pouvaient-ils faire? Ils se promenaient sur le pont en frappant du pied, en jurant, et en vomissant des invectives contre la pluie et le brouillard. La nuit tomba; on garda tout léquipage sur le pont jusqu'à onze heures, et comme le flot commençaif alors, et qu'on ne pouvait rien faire avant le jusant, on le renvoya sous le pont, à l'exception des hommes qui étaient de quart. A minuit, le temps devint plus mauvais; le vent frai- hit considérablement et passa encore plus an sud ; la pluie tomba en torrents, et les hommes de quart se mirent à l'abri dans l'entrepont. Le maitre de piise monta sur le pont et appela Bramble, qui était en ba». Bramble lui dit, ce
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qui était vrai , qu'il y aurait probablement un changement de vent, que le brouillard se dissiperait dans quelques heures, et qu'on pourrait lever l'ancre au commencement du jusant. Il demanda à Bramble s'il croyait que le vent serait fort; Bramble répondit qu'il n'en pouvait rien dire, mais qu'il serait à propos que les hommes ne se couchassent pas, attendu qu'on pouvait en avoir besoin, et que si l'on hissait le petit foc, le bâtiment se maintiendrait mieux sur son ancre, et, dans le cas où il viendrait à aller en dérive, il serait en état de le gouverner jusqu'à ce qu'on eût établi les voiles. Cet avis fut suivi; après quoi tout l'équipage descendit dans la grande chambre et se mit à boire, les hommes qui étaient de quart y descendant de temps en temps pour se rafraîchir.
Ils uous donnèrent celte nuit un verre de grog à chacun , ce qui prouvait qu'ils avaient bu au point (.: • devenir généreux. Bramble me dit , pendant que uous étions assis tête à tête hors de la chambre : — Le ciel s'éclaircira au point du jour, Tom ; c'est une chose sûre ; — il faut que ce soit cette nuit ou jamais. J'ai pensé à mettre à la mer le canot de côté, quand ils seront un peu plus ivres; cela ne tardera pas, caries Français n'ont pas la tête à pouvoir boire comme les Anglais. — La pluie tombe à faire plaisir, et voilà les hommes de quart qui descendent pour s'en mettre à l'abri.
Nous veillâmes jusqu'à quatre heures du matin ^
et presque tons les Français étaient endormis ou plus qu'à demi ivres. Les cinq hommes qui étaient de quart descendirent et appelèrent ceux qui devaient les relever; mais il n'y en eut que deux qui répondirent à l'appel. Ceux qui venaient de descendre étaient mouillés jusqu'à la peau, et ils burent coup sur coup pour se réchauffé^'. A quatre heures et demie, il ne restait pas à bord un seul Français qui ne fût ivre ou endormi, excepté les deux hommes qui étaient montés sur le pont.
— Tom , — dit Bramble , — voici le moment. — Montez doucement sur le pont, — glissez-vous sur l'avant, et, si vous n'y voyez personne, coupez le câble aussi vite que vous le pourrez ; cela ne sera pas long, car le cable n'est pas neuf; dès que vous aurez coupé deux des trois torons, vous viendrez me joindre sur l'arrière.
Dès que je fus sur le pont, je regardai autour de moi, mais je ne pus voir les deux hommes, tant il faisait noir. Je me rendis sur l'avant, j'examinai partout sans y trouver personne, et m'asseyant devant le vindas, je commençai mes opérations. Il me fallut à peine deux minutes pour couper deux torons du câble , et j'allai ensuite sur l'arrière. J'y trouvai Bramble devant l'habitacle , dans lequel il y avait une lumière.
— J'ai fini, — lui dis-je; — et pour peu que le vent fraîchisse , le câble se rompra.
— Tout va bien , — dit Bramble; — nos deux drôles
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sont endormis près de la lisse de couronnement, sous la voile de cape que vous voyez là. A présent, Toin, un coup de hardiesse; — mais descendez encore une fois, et voyez ce qui se passe dans la grande chambre.
Je descendis : — tout le monde était endormi, les uns étendus sur les coffres , les autres la tête penchée sur la table. Je remontai sur le pont; il pleuvait plus que jamais.
— Cette pluie va éclaircir le temps, comptez y bien , Tom , — dit Bramble , — et voilà le vent qui fraîchit déjà. Avez-vous trouvé quelque anspect, quelque barre de vindas?
— Je sais où en trouver deux.
— En ce cas, venez avec moi. Il faut détacher l'échelle de l'écoutille, la tirer sur le pont, et mettre le panneau en place. Après cela nous prendrons la chance qui nous est réservée. Nous pouvons réussir, nous pouvons manquer notre coup; ce qui est le phis important, c'est qu'ils ne s'éveillent pas trop tôt.
Nous allâmes à l'écoutille, nous détachâmes l'échelle, nous la tirâmes sur le pont, et nous plaçâmes le panneau.
— Voilà tout ce qu'il faut pour le moment, Tom. A présent, prenez la barre , et ayez un anspect à votre portée. Je vais sur l'avant achever de couper le câble; si pendant ce temps ces deux drôles s'éveillent , faites de votre mieux. Je vous laisse ce soin, Tom, parce que vous êtes plus vigoureux que moi.
— J'en viendrai à bout; ne craignez rien,
— Et dès que le bâtiment évitera , Tom , songez à mettre la barre à tribord.
C'était le moment le plus dangereux. Les deux hommes qui dormaient sur l'arrière pouvaient s'éveiller j et il faudrait m'assurer d'eux comme je le pourrais; —et si j'y réussissais, le bruit delaUitte pouvait éveiller ceux qui étaient sous le pont, et qui n'étaient pas encore enfermés, quoiqu'il parût probable qu'il leur faudrait quelque temps avant de pouvoir monter siw le pont. Miis la fortune nous favorisa; le câble fut coupé , le bâtiment évita , et Bramble étant revenu sur l'arrière reprit la barre:
— Voici le moment de voir si je suis pilote ou non, Tom; — me dit-il; — je crois que je puis gouverner entièrement par la boussole, à pressent que nous sommes presque à haute marée. — Tout dépend du bonheur. Il est fort heureux pour nous que j'aie fait hisser le petit foc, car nous n'aurions pu en venir à bout.
— Le temps s'éclaircit, — dis-je, les yeux toujours fixés sur l'endroit où étaient les deux hommes, — et il paraît que le venl ne nous manquera pas.
— Oui , et le jour paraîtra bientôt. — Je n'ai pas besoin de vous en ce moment, Tom; allez veiller sur ces deux drôles, et s'ils s'éveillent, étourdissezles d'un bon coup d'anspect. — Tâchez de ne pas les tuer; vous lesgairotterez aisément quand ils seront étourdis. Ayez soin de vous munir de quelque bout de ligne. Je voudrais qu'ils s'éveillassent , car nous nç serons en sûreté que lorsqu'ils seront bien
liés. Placez un anispect près de moi, et si cela est nécessaire, je quitterai la barre une minute pour vous donner un coup de main. — Il vaudrait mieux pour nous à présent de laisser échouer le bâtiment, que de tomber au pouvoir de ces Français. Au surplus nous sommes en sûreté quant à présent. — Je vois la terre. — Tout va bien.
Il faisait déjà jour. Prenant en main un anspect, j'allai me poster près de la lisse de couronnement. Je n'y étais pas depuis plus de deux minutes quand l'un des deux hommes souleva la voile , se mit sur son séant , et me regarda. Mon anspect lui tomba sur la tête et le renversa sans connaissance; mais le bruit de sa chute éveilla son camarade, qui fut terrassé à son tour par un coup d'anspect encore mieux appliqué que le premier. Je jetai mon arme, et voyant près de moi la grande ligne de sonde lovée dans sa baille, j'en coupai une longueur suffisante, et en quelques instants je les laissai pieds et poings liés. — A peine poussaient-ils quelques faibles gémissements. Je craignis de les avoir tués; mais il n'y avait pas de remède.
— Ils ne peuvent plus nous nuire, — dis-je à Bramble en retournant près de lui.
— Je vous ai entendu, mais je n'ai pas eu le temps de me retourner. — Encore une demi-heure, même avec ce vent , nous serons en sûreté , et notre fortune est faite , Tom , car nous aurons à réclamer le droit de sauvetage, — le huitième de la cargaison. S'ils s'éveillent là-bas, il ne faut pas y aller de main
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morte-, la chose vaut la peine d'être disputée. Et comptez-Y bien, Tom, ils ne tarderont pas à s'éveiller. Ainsi prenez cette voile de cape, traînez-la vers l'écoutille, et jetez-la sur le panneau. Le poids fera qu'il leur sera plus difficile de le soulever. Si nous pouvons tenir vingt minutes, le bâtiment est à nous,
et tout ira bien.
Après avoir mis la voile en tas sur le panneau de l'écoutille , je cherchai quelque chose que je pusse placer sur la claire-voie, qu'ils pouvaient aussi essayer de forcer. Je ne pus trouver que quelques glènes de cordages ; mais tandis que je les y empilais, on me tira d'en bas un coup de pistolet , et la balle me traversa le gras delà jambe. Cette blessure n'était pas de nature à me mettre hors de combat ; et je la bandai avec mon mouchoir.
— Les voilà éveillés , Tom , — dit Bramble , — il faut avoir les yeux partout. Au surplus nous sommes presque en sûreté , car nous ne sommes pas à un mille du phare flottant. — Eloignez-vous de la claire-voie. Vous feriez mieux de vous placer sur la voile qui couvre le panneau pour qu'il soit plus difficile de le soulever, car j'entends qu'on y travaille. Un autre coup de pistolet fut tiré sur Bramble par la claire-voie, mais il ne fut pas blessé.
Tom, voyez sur l'arrière si vous pouvez trouver quelque toile pour couvrir la claire-voie; cela les empêchera du moins de m'ajuster, car je suis ici pçur eux un excellent point de mire.
J'y courus, et je ramassai quelques pavillons qne j'en rapportai. Mais tandis que je les arrangeais sur la ciaire-voie, de manière à ce qu'on ne put voir Branihle,un nouveau coup de pistolet partit. La balle siffla à mes oreilles sans me toucher, mais eHe emporta un doigt de la main gauche de Bramble.
— Ils ne m'ont pas manqué, pour cette fois, — dit-il, — mais le pire est passé, Tom, et je crois qu'à présent ils ne peuvent plus me voir, — Ne hissez pas ainsi le pavillon anglais. — Hissez-le le jack renversé. — Voilà les bâtiments de guerre dans lé Medw^ay. Pourquoi ces imbéciles ne regardent-ils pas? ils verraient qu'ils ne perivent s'échapper.
— Ils ne peuvent regarder que par les fenêtres de l'arrière, celles des bouteilles ont été condamnées.
— En ce cas, Tom, regardez s'ils n'ont pas arraché les planches, car vous savez qu'ils peuvent monter de là sur le pont.
Il fut heureux que Bramble y eût songé. Je cou-^ rus sur l'arriére, mon anspecten main, et commeje me penchais pour regarder, je me trouvai face a face avec un Français qui sortait des bouteilles de tribord, et qui montait sur le pont. Un coup d'anspect sur la tète l'envoya par-dessus le bord , et il tomba en arrière; mais un autre le suivait, et j'étais préparé à le recevoir comme le premier; mais il s'arrêta en voyant son compagnon tomber par-dessus le bord et mon anspect levé sur sa téle. C'était le maître de prise, et comme il parlait anglais, je lut
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dis : — Ne cherchez pas à résister. Regardez ! vous avez près de vous plusieurs bâtiments de guerre anglais. Rentrez dans la chambre, et tenez votre équipage en bon ordre , sinon quand les Anglais nous enverront du monde, vous n'obtiendrez aucun quartier.
Nous entrions alors dans le Medway, et le Français vit du premier coup d'œil qu'il ne pouvait s'échapper, et que de nouveaux efforts ne pourraient que lui être funestes ainsi qu'à ses hommes ; il rentra donc dans les bouteilles, et alla porter cette nouvelle à son équipage. Dès qu'il eut disparu, je courus aux bouteilles de bâbord, et j'y trouvai un autre Français prêt à monter sur le pont; mais dès qu'il vit mon anspect levé sur sa tète, il tourna le dos et rentra dans la chambre. Depuis ce moment ils ne firent plus aucune tentative poiir se remettre en possession de leur prise. Cinq minutes après, nous étions par le travers de l'Eiiphrosyne, fiégate commandée par sir James O'Connor, qui était à l'ancre, n'ayant plus que ses mâts majeurs. Je hélai pour avoir du secours, et je laissai tomber le petit foc. En un moment , les canots de V Euphrosyue nous abordèrent; nous expliquâmes l'affaire en peu de mots à l'officier, et ayant appris que sir James O'Connor était sur son bord, nous demandâmes à être envoyés sur la fi égale.
— Quoi! c'est vous! — dit sir James dès que je fus&ur le passe-avant; — Que s'est-il donc passé?
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— Etes-vous blessés? — oui! — Descendez dans ma chambre.
Bramble et moi nous l'y suivîmes, et je lui fis part de tous les détails de la prise et delà reprise du bâtiment que nous venions d'amener dans le Medway.
— Excellent! — Rien de mieux! et je vous félicite l'un et l'autre. — Mais avant tout il nous faut ici le chirurgien. — Il sonna, et quand le chirurgien fut arrivé, il nous laissa avec lui et alla donner quelques ordres sur le pont.
La balle avait traversé le gras de ma jambe , de sorte que le chirurgien n'eut presque rien à faire pour moi. Il amputa le doigt de Bramble; et au bout de quelques minutes tout fut terminé. Sir James revint alors près de nous.
— Je devrais vous dire, restez sur mon bord jusqu'à ce que vous soyez complètement guéris , — nous dit sir James, — mais ma frégate doit être désarmée demain ; ainsi ce que je puis faire de mieux, c'est de vous envoyer de suite à Chatam. Personne n'eut jamais un meilleur droit que vous au sauvetage , car vous l'avez glorieusement gagné ; et je veillerai à ce que vous obteniez justice. — Il faut que j'aille faire mon rapport à l'amiral de l'arrivée du bâtiment, et des détails de sa reprise; mon premier lieutenant vous fera conduire à Chatam sur mon cutter. — Vous y serez en bonnes mains, Tom; vous y trouverez deux gardes.
Nous arrivâmes à Chatam, à l'hôtel dç§ Armes
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du Roi, où nous trouvâmes lady O'Connor et Virginie, qui, comme on peut bien se le figurer, furent très surprises de nous voir arriver blessés. Comme nos blessures n'étaient pas assez graves pour nous obliger à nous mettre au lit;, nous passâmes avec elles le reste de la journée, et nous prîmes un appartement voisin du leur.
La reprise de ce bâtiment fit beaucoup de bruit. L'agent de la prise nous écrivit d'abord une belle lettre contenant de grands compliments sur notre conduite , et nous informant qu'il était autorisé à nous payer à chacun cinq cents livres en récompense de notre courage. Sir Jam.es O'Connor se chargea de lui répondre , et il lui manda que nous réclamions à titre de sauvetage, et conformément à la loi, le huitième de la valeur de la cargaison, et qu'il veillerait lui-même à ce que justice nous fut rendue. D'un autre côté, M. Wilson, que nousavions chargé de celte affaire, lui fit signifier une citation devant la cour de l'Amirauté. Alors l'agent, voyant que nous étions si bien appuyés , et sachant que nous avions pour nous la justice, nous offrit quarante mille livres, faisant le huitième de trois cent vingt mille, à quoi il évalua la cargaison. Elie en valait plus de quatre cent mille, mais i\l. AVilson nous conseilla d'accepter cette offre, ce qui, nous dit-il, valait mieux que de mettre la question en litige. Nous y consentîmes , et cette somme nous fut payée.