CHAPITRE L
Aventure qui promet d'abord d'être la plus malheureuse de ma vie , et qui finit par en èlre la plus heureuse.
Comme sir James O'Connor devait encore rester au moins une quinzaine de jours à Chatara avant que son bâtiment fût désarmé, lady O'Connor me promit de m'écrire , et je partis tout de suite pour Deal. Je trouvai Bramble etBessy enchantés^ suivant leur usage, de me revoir, et mistress Maddox aimant à parler comme à l'ordinaire. Je reçus peju après une lettre de lady O'Connor, et une autre du docteur Tadpole. La dernière était écrite à la requête de mon père pour m'informer que, d'après une lettre qu'on avait reçue de mistress Saint-Félix, il y avait peu d'apparence qu'elle revînt à Greenwich. Je n'avais pas encore passé une semaine à Deal, quand un grand bâtiment jeta l'ancre aux dunes, et fit le signal d'usage pour demander un pilote.
-^ Eh bien , Tom , — me dit Bramble , — je crois que ce sera mon tour, pour cetle fois , car j'ai envie d'aller voir mon vieil ami Anderson.
— S'il vous plaît , mon père , ce sera moi qui con-
diiirai ce bâtiment. — Songez que j'ai plus besoin que vous de gagner de l'argent.
— Vous avez raison , Tom. Eh bien , nous partirons ensemble, vous comme pilote, et moi comme passager.
— Et pourquoi partir ainsi , mon père? — s'écria Bessy. — Que n'allez-vous à Greenwich par la diligence? Quand finirez-vous donc de travailler? Vous avez assez d'argent à présent, et vous pouvez laisser partir Tom sans vous.
— J'ai assez d'argent , Bessy, mais je n'ai pas encore tout-à-fait assez d'eau salée; et j'aime mieux voyager sous voiles que sur terre.
— Eh bien , je vous le permets encore pour cette fois, mon père, mais ce sera la dernière. Si vous recommencez jamais, je ne resterai pas ici , cela est positif. Ainsi donc, un beau jour que vous reviendrez, attendez-vous à me trouver absente sans congé.
— En ce cas, je chargerai Tom de regarder après vous, et il vous ramènera bientôt,
— Tom! il ne voudrait pas se donner la peine de regarder après moi.
— C'est vrai , — répondis-je; — une femme après qui il faut regarder, n'en mérite pas la peine. — Mais je n'ai pas peur; nous vous retrouverons ici.
— Je vous déteste , Tom. Pourquoi ne vous joignez-vous pas à moi , pour persuader à mon père de rester à terre?
— Eh bien , Bessy, — répondis-je en riant, — si vous me détestez , cela prouve , dans tous les cas , que je ne vous suis pas indifférent. — Mais, pour parler sérieusement , je ne vois pas quel risque court votre père à remonter la rivière avec moi. Nous serons sur une eau calme avant la nuit.
— Mais, même en le supposant, quel besoin a mon père de faire ce voyage?
— Je veux aller voir Anderson, ma chère, — répondit Brarable ôtant sa pipe de sa bouche.
— Oui, et quand une fois vous aurez recommencé vos courses, vous n'en finirez jamais. Je vous connais : vous ne reviendrez ici que pour prendre du linge blanc et repartir, et je serai dans un état perpétuel d'inquiétude et d'alarmes. N'est-ce pas être égoïste, mon père? Vous auriez mieux fait de me laisser périr sur les sables de Goodwin , quand j'étais enfant.
— Bessy, — dit Bramble , — mon opinion est que vous avez de l'amour.
— De l'amour î — s'écria Bessy rougissant jusqu'au front.
— Oui, de l'amour, sans quoi vous ne diriez pas de telles balivernes.
— Si c'est avoir de l'amour que de vous aimer comme mon père , j'en ai certainement beaucoup.
— Ce n'est que la moitié de l'histoire. A présent, contez-nous l'autre.
— Que voulez-vous dire?
286 LE PAUVBE JACK.
Comment aimez-vous Tom?
— Pas la moitié autant que je l'aime, — répon-
dis-je.
]in ce cas,— répliqua Bi amble, — nous pouvons faire publier les bans; car Bessy a de l'amour jusqu'au-dessus des chevilles.
Cette plaisanterie peut vous amuser, mon père;
mais ie crois qu'il n'est pas bien de semer la mésintelligence entre ceux qui vivent sous le même toit. A présent vous pouvez partir ; et si savoir que vous m'avez n»ndue malheureuse peut ajouter au plaisir de votre voyage, jouissez-en. — Aces mots, Bessy nous quiita et monta dans sa chambre.
£li bien .Tom, — dit Bramble après un instant
de silence, — je me sais bon gré de n'avoir jamais été amo ureux qu'une fois , car quand on l'est , on se rend so'avent bien ridicule , c'est un fait. — Eh bien, si nous voulons partir, il en est temps.
Mais... — répondis-je en hésitant.
Je sais ce que vous voulez dire, Tom; mais
n'en faites rien. Elle pleurera un instant, et quand nous reviendrons elle sera aussi gaie que jamais.-^ Laissez-la tranquille jusqu'à notre retour.
Noms quittâmes la maison, et prenant un bateau, nous fumes bientôt à bord du bâtiment.
En y arrivant , nous apprîmes que c'était un bâtiment de la compagnie des Indes hollandaises., venant de Java, et qui avait été pris par un de nos croiseurs. Jl avait une cargaison de cannelle, de clous
LE PAUVRE JACK, 2g<7
de girofle, de muscades , de poivre et d'autres épices, qu'on évaluait à quatre cent mille livres sterling. Il était venu de File de Sainte-Hélène avec un convoi , et il allait remonter la rivière pour être remis aux agents des prises à Londres. Sa cargaison remplissait non seulement la cale, mais le premier pont, depuis l'avant jusqu'au grand mât. En un mot c'était une très bonne prise. Quand j'arrivai à bord, l'odeur du poivre me fit éternuer plus de dix minutes , et l'officier qui la commandait me dit en riant que ce n'était pas une prise à laquelle on dût éternuer (i). L'équipage se composait d'un l'eulenant et de dix-huit hommes , ce qui suffisait à peine pour un si grand navire; mais la frégate qui avait fait cette capture n'avait pu y mettre plus de monde.
— Nous lèverons l'ancre dès qu'il vous plaira , pilote, — dit le maître de prise; — car je ne serai pas fâché d'être déchargé de ma responsabilité.
— Je vous crois, monsieur, — répondit Bramble. — Eh bien , vous n'avez plus un long voyage à faire.
Nous levâmes l'ancre au commencement du flot. Le temps était beau , mais, comme c'est l'ordinan'e à cette époque de Tannée, il faisait beaucoup de brouillard. Nous avions pourtant un vent favorable et nous venions de doubler North-Foreland et d'en-
(i) Eternuer à quelque cAo^e 'signiGe en anglais la mépriser, en faire peu de cas. ( Note du traU. )
trei- dans le canal de la Reine , quand le brouillard s'épaissit considérablement.
— Avez-vous pris les relèvements, Tom? — me demanda Bramble. — Si vous ne les avez pas pris, prenez-les de suite; car bientôt nous ne verrons la terre d'aucun côté.
— Je les ai pris , — répondis-je , — et nous ferons aussi bien de les inscrire sur la table de loch : — Le phare de North-Foreland nous reste au nord-nordouest trois degrés ouest. — Nous devrions voir la bouée de Tongue. — Maintenant nous jetterons l'ancre et nous serrerons les voiles, s'il vous plaît, monsieur. On ne peut rien faire à présent. Le brouillard devint encore plus épais pendant qu'on exécutait ces manœuvres; il s'y joignit une pluie fine et le vent passa au sud. Quand la nuit tomba, il n'y avait ni changement, ni apparence qu'il en survînt. L'équipage alla souper, et l'on changea le quart. Bramble et moi nous ne nous couchâmes point; nous nous étendîmes sur des coffres dans la grande chambre, et de temps en temps nous montions sur le pont pour voir quel temps il faisait. Vers onze heures nous fûmes éveillés par un grand bruit sur le pont. Nous y montâmes, et, à notre grande surprise , nous le trouvâmes couvert d'hommes. Un corsaire français nous avait abordés et avait pris possession du pont sans qu'on donnât aucune alarme, car les hommes qui étaient de quart étaient descen-
dus dans l'entre-ponl pour se mettre à l'abri de la pluie.
Dès que nous nous montrâmes, nous fûmes saisis au collet.
— Pilote , — dit Bramble.
— Pilote, — répétai-je.
On nous demanda en anglais combien d'hommes il y avait à bord.
Cacher la vérité ne pouvant être utile à rien, nous leur en fîmes connaître le nombre. Une partie des hommes du corsaire descendirent aussitôt sous le pont , et les Anglais furent surpris dans leur lit. Cinq minutes après on les amena sur le pont en ' chemise, et le capitaine du corsaire les fit passer à l'instant même sur son bord. Bramble et moi nous fûmes les seuls Anglais qu'on laissa sur la prise.
Le capitaine français nous demanda alors si nous savions où nous étions et s'il y avait quelque danger. Nous répondîmes que nous étions au milieu de bancs de sable dont il serait difficile de nous tirer tant que le vent viendrait du même côté, et impossible avant que la marée changeât.
— Et quand changera-t-elle? — demanda le capitaine.
— Dans ime heure au plus tard, — n'est-ce pas ? — répondit Bramble en se tournant vers moi.
Je répondis affirmativement.
— Vous chargez-vous de conduire ce bâtiment hors des sables ? — reprit le capitaine. — Si vous ne