‹ Le pauvre JackChapitre 32 sur 35 · CHAPITRE LL · texte numérisé non relu

CHAPITRE LL

Étant le dernier chapitre , le lecteur doit à peu près se douter de ce qu'il

contient.

— Croirez-vous , Toin , que souvent je regarde autour de moi , me demandant si tout ce qui est arrivé n'est pas plutôt un songe que la réalité? — me dit Bramble pendant que nous étions assis dans la diligence de Douvres, car il n'y avait pas d'autres voyageui^s que nous dans l'intérieur. — Je ne puis m'empécher de penser qu'un grand bonheur étourdit autant qu'une grande calamité. Qui aurait pensé, lorsque je voulus , malgré toutes les remontrances de Bessy , monter sur ce bâtiment avec vous, d'abord que nous serions pris par un corsaire dans la partie la plus étroite du canal, — c'était un hardi gaillard que ce Français! — Apres que nous fûmes capturés, je me disais; Bessy a dû avoir quelque pressentimentde ce qui allait nous arriver; sans cela, elle n'aurait jamais été si méchante, comme je le croyais alors ; mais puisque tout a si heureusement tourné en votre faveur, je ne puis m'empécher de dire qu'il fut heureux que nous ne nous soyons pas

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laissé persuader : car si nous n'eussions pas été deux , rien ne pouvait se faire. Eh bien! je pense que cette fois-ci nous pouvons promettre à Bessy quand nous la reverrons que nous ne serons pas pressés de nous fier de nouveau à l'eau salée. Qu'en pensezvous, Tom?

— Non, je pense que ce que je puis faire de mieux , c'est de me marier et de rester à terre.

— Oui, Tom, — c'est cela, — donnez-moi la main ; vous ne savez pas combien vous me rendez heureux. Nous demeurerons tous ensemble; mais où? car la pauvre petite maison qui me semblait assez grande pour nous il y a un mois , serait trop petite à présent.

— Nous aurons tout le temps d'en causer, mon père. J'aime cette petite maison pour bien des raisons; mais, comme vous le dites, elle n'est pas assez grande pour y vivre d'une manière convenable à nos moyens actuels.

— Et je l'aime aussi, mon garçon; j'aime à regarder par la porte , et à voir l'endroit où ma Bessy m'a sauvé la vie. Que Dieu la bénisse ! c'est une fille généreuse,Tom , quoique ce soit moi qui le dise; — mais je ne suis pas son véritable père; et si je l'étais, je le dirais encore.

— La lettre qu'elle vous a adressée prouve qu'elle a eu beaucoup d'inquiétude pour nous. Que dirat-elle quand elle apprendra que nous avons été blessés tous deux ?

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— Nous aurions eu tort de lui en faire part ; car elle serait partie pour Chatam , aussi sûr que nous sommes ici.

Il veut alors une pause de quelques minutes dans notre conversation, et nous étions chacun de notre côté occupé de nos propres pensées ; enfin , ce fut moi qui rompis le silence.

— Mon père, — lui dis-je , — je serais charmé d'inviter mon père et Pierre Andersen à venir vous voir. Ils obtiendront facilement un congé.

— Est-ce pour assister à votre mariage, Tom ?

— Précisément, — si Bessy y consent.

— Eh bien , je n'en doute pas , Tom. [Niais à présent il faut lui faire un peu la cour, — vous savez pourquoi ?

— Pourquoi? — parce que toutes les femmes veulent être courtisées, je suppose.

— Non, Tom, c'est parce qu'elle vous a aimélapremière , ne comprenez-vous pas? — Et maintenant que tout va comme cela doit aller , et que vous la recherchez , il me semble tout naturel qu'elle fasse un peu la difticile à son tour. Il faut faire attention à cela , Tom : c'est une espèce de compensation pour la mortification qu'elle a eue de s'être trouvée auparavant dans la position d'une femme en quelque sorte rejetée.

— '^^iL> cela ne me coûtera pas ; je le mérite , pour avOTr été aveugle au point de ne pas reconnaître plus tôt tout ce qu'elle vaut. Mais comment se

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fait-il que vous connaissiez si bien les femmes, mon père ?

— Parce que,Tom, je n'ai été qu'observateur et non acteur pendant une longue vie. A l'exception d'une seule occasion, je n'ai été que simple spectateur en tout ce qui concerne l'amour et le mariage. Enfin , nous voici arrivés à Douvres, et maintenant une chaise de poste peut nous conduire à Deal. Dieu merci, nous sommes assez riches à présent pour prendre les voies les plus expéditives quand il s'agit d'aller revoir la chère Bessy , cette pauvre enfant !

Nous arrivâmes à la maison. Le bruit de la voiture avait rassemblé non seulement Bessy , et mistress Maddox , mais tous les voisins , car ils avaient appris notre bonne fortune. Bessy, aussitôt qu'elle fut convaincue que c'était Bramble et moi, rentra dans la maison , et nous nous trouvâmes encore une fois sous notre humble toit. Bessy se jeta dans les bras de son père, et pencha la tète en pleurant sûr son épaule.

— N'avez-vous pas un mot de bon accueil à dire à Tom? — lui demanda Bramble en l'embrassant , tout en se dégageant de ses bras.

— Le mérite-t-il , après m'a voir quittée comme il l'a fait, en se moquant de ma détresse? Il n'avait pas le droit de me traiter ainsi. ^

— En vérité, Bessv, vous êtes injuste envers moi. Je vous dis alors que je croyais qu'il n'y avait aucun

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risque, et c'était mon opinion. Pouvait-on s'attendre à rencontrer un corsaire français pi-esque à l'embouchure de la Tamise? pas plus qu'à voir deux hommes se rendre maîtres d'un bâtiment ayant un équipage de vingt.

— Eh bien! Bessy, — dit Bramble , — il faut vous réconcilier avec lui, car, sans son bras, vous n'auriez pas sitôt revu votre père. Il fallait le voir assommer les Français l'un après l'autre, quand ils voulurent reprendre le bâtiment, et cela quoiqu'il fût blessé!

— Blessé! — s'écria Bessy en tressaillant, et ses yeuxm'examinant des pieds à la tète, comme pour voir où j'avais été blessé.

— Oui , une balle lui a traversé la jambe. Je n'ai pas voulu vous en parler dans ma lettre; mais je suppose que s'il eût été tué, vous vous en seriez mise peu en peine.

— Ah, mon père! — s'écria Bessy; et s'étant tournée vers moi , je la reçus dans mes bras.

Un doux sourire revint bientôt animer les joues de Bessy. Nous étions tous reconnaissants envers le ciel de la conservation de notre vie et de notre bonne fortune , et heureux de notre affection mutuelle, et nous passâmes une soirée fort agréable. Je ne sais sous quel prétexte Bramble trouva un mes- .saee à donner à mistress Maddox: et disant ensuite qu'il faisait trop chaud dans la maison , et qu'il irait fumer sa pipe sur le rivage, il me laiss) seul avec

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Bessy. Alors, pour la première lois , je lui fis connaître mes sentiments pour elle, et je lui demandai sa main. Elle ne me fit pas attendre long-temps sa réponse; et d'après ce que le lecteur sait déjà, je n'ai pas besoin de lui dire qu'elle fut satisfaisante.

Quand je me retrouvai dans la soirée seul avec Bramble,qui avait, suivant son usage, sa pipe et son verre de grog, je lui appris que Bessy avait donné son consentement à notre union.

— Fort bien, Torn , — répondit-il, — j'en rends grâces au ciel, et que Dieu vous bénisse tous deux!

Et n'avais-je pas aussi tout lieu de rendre grâces au ciel? Quand je fus rentré dans ma cbambre le soir, je réfléchis aux divers événements de ma vie. Que serais-je devenu si la Providence n'eût pas veillé sur moi ? Négligé dans mon enfance, placé dans une situalion qui m'exposait à mille tentations, Anderson n'avait-il pas été un ange gardien envoyé pour me maintenir dans le droit chemin, pour m'instruire et pour me donner une éducation sans laquelle les succès que j'aurais pu obtenir par la suite auraient peut-être été pour moi une source de malheurs et non de félicité ? J'avais trouvé dans Bramble un second père pour remplacer celui que m'avait donné la nature , et qui n'était pas dans une situation à pouvoir remplir envers moi les devoirs paternels ni à m'avancer dans le monde. La vieille'Nanny m'avait pris en affection , et elle m'avait toujours

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