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CONCLUSION

Si le lecteur veut jeter les yeux sur le commencement de cette histoire , il verra que je suis né en 1786, et comme j'écris ceci en iS^o, j'ai maintenant cinquante-quatre ans. Je n'en avais guère que vingt et un lors de mon mariage ; j'ai donc une expérience de trente-deux ans de la vie conjugale. J'ai fini le dernier chapitre par mon heureux mariage , il faut maintenant que je parle des événements qui suivirent cette époque.

Sir James et lady O'Connor avaient fixé leur demeure à Leamington, qui n'était alors qu'un petit village, et qui est devenu une grande ville. Après y avoir passé plusieurs mois , pendant lesquels je reçus plusieurs lettres de lady O'Connor et de Virginie, ils furent si charmés des environs et de la société qui s'y trouvait, que sir James y acheta un do-

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maine composé d'une belle maison et de quelques centaines d'acres de terre pour y établir leur domicile définitif. Au bout de la première année de leur réunion, lady O'Connor eut un fils, et pendant quelque temps elle se montra très assidue à augmenter tous les ans sa famille. C'eût peut-être été un inconvénient pour la fortune limitée de sir James; mais quelques années après qu'il eut acheté son domaine, l'accroissement que prit Leamington fit qu'on eut besoin d'une portion considérable de ses terres pour y bâtir, et le prix qu'il en obtint lui pro»^ cura une véritable opulence. Environ un an après nîon mariage, lady O'Connor m'écrivit qu'il était arrivé à I-eamington un jeune homme qui rendait à Virginie des soins assidus , et elle ajoutait que ma sœur l'avait fort bien accueilli, attendu que c'était une ancienne connaissance , un jeune ministre nommé Sommerville, qui était en possession d'un bon bénéfice et qui avait un mérite supérieur. Son nom me rappela sur-le-champ son souvenir : c'était le gouverneur qui s'était si bien conduit lorsque ma sœur avait eu tant à souffrir des persécutions d'un jeune lord. Quelques mois après , Virginie m'écrivit pour m'apprendre que M. Sommerville lui avait demandé sa main , et qu'elle la lui avait promise sous condition. Je lui répondis en la félicitant du choix qu'elle avait fait ; et je lui envoyai le consentement et la bénédiction de mon père. — Je parlerai de ma mère ci-après. — Leur mariage ne tarda pas à avoir

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lieu , et j'ai le plaisir de pouvoir dire qu'il fut aussi heureux que le mien.

Nous restâmes dans la chaumière quelques mois après le mariage, fort indécis sur ce que nous ferions. Bramble ne se souciait pas de quitter les bords de la mer, ni, je crois, de renoncer à ses habitudes, ni aux localités auxquelles il était accoutumé. L'argent n'était rien pour lui , et lors de mon mariage il avait absolument voulu donner à Bessy et aux enfants qu'elle pourrait avoir, les vingt mille livres qu'il avait reçues pour droit de sauvetage du bâtiment hollandais , ne se réservant que sa petite ferme près de Deal. Tandis que nous étions encore dans l'irrésolution , le fils de M. Wilson, procureur à Douvres, me donna avis qu'une jolie maison, et trois cents acres de terre tenant à la ferme de Bramble, étaient à vendre. Rien ne pouvait mieux me convenir, j'en fis l'acquisition ; nous en prîmes possession , et j'écrivis à mon père qu'il pouvait venir nous joindre , ce qu'il fit sur-le-champ. Bramble ne renonça pourtant pas à sa chaumière sur la côte; il y laissa mistress Maddox • et c'était une retraite favorite où il allait de temps en temps passer quelques jours avec mon père, et où ils s'amusaient tous deux à examiner les bâtiments qui arrivaient ou qui partaient, et à demander des nouvelles aux pilotes, tout en fumant leur pipe sur le rivage. Ce n'était qu'à un demi-mille de notre nouvelle maison , et par lu suite, nous allions souvent, Bessy et moi, nousy pro-

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mener avec nos enfants, et nous rappeler le souvenir des scènes qui s'y étaient passées.

Mon père et ma mère se quittèrent fort bons amis. Le fait était que ma mère était satisfaite des arrangements qui avaient été pris; car elle n'aimait pas de le voir porter l'uniforme des pensionnaires de Greenwich , et elle aurait encore moins aimé de l'avoir à demeure chez elle. Quand il quitta l'hôpital, elle voulut lui payer le loyer de la maison , et elle continua à le faire régulièrement jusqu'à l'instant où elle renonça à sa profession. Lorsque ma sœur se maria, elle nous invita tous à venir assister à la cérémonie; et nous y consentîmes d'autant plus volontiers que c'était une excellente occasion pour présenter Bessy à ma sœur et àlady O'Connor. Ma mère était aussi de la partie , et la seule circonstance qui mérite d'être rapportée fut la surprise qu'elle éprouva quand, en voyant lady O'Connor, elle reconnut dans la grande dame, son ancienne connaissance mistress Saint-Félix. Quels que pussent être ses sentiments en cette occasion , elle eut du moins assez de tact pour les cacher, et elle ht ses félicitations à lady O'Connor avec toute la chaleur d'une véritable affection. Je dois dire que je ne vis jamais ma mère se montrer avec tant d'avantage qu'elle le fit pendant cette visite à Leamington. Elle était fort bien mise, et ceux qui ne savaient pas son histoire auraient cru qu'elle avait toujours vécu dans la meilleure société. Mais elle avait été femme de-chambre; elle avait ap-

pris à copier les airs de sa maîtresse; et après avoir paré les autres, comme marchande de modes, il aurait été étonnant qu'elle ne sût pas se parer ellemême. Une bonne copie passe souvent pour un original. Ce ne fut que six uns après mon mariage qu'elle renonça à sa ()! olession , après y avoir gagné une fortune fort raisonnable, comme je l'appris de M. Wilson. Elle se lixa alors à Cheltenham , où elle vivait en femme à son aise. On la recherchait pour faire une partie de cartes , et quand elle donnait un thé, elle en faisait les honneurs mieux que personne. Il en résulta que l'envie la priva d'un certain nombre de visites, mais elle n'en devint pas moins, avec le temps , une femme de considération. Comme elle ne parlait jamais de son mari, on la supposait veuve, et comme sa maison était fort bien tenue, elle reçut les attentions de plusieurs coureurs de fortune irlandais et étrangers. En un mot , elle se trouva au faîte de son ambition quand elle fut une fois bien établie à Cheltenham. J'aurais déjà dû dire qu'en y arrivant elle avait pris la précaution de faire précéder son nom d'un prénom auquel son extrait de naissance ne lui donnait certainement aucun droit , et qu'elle s'était fait appeler mistress Montague Saunders.

Peu de temps après que mistress Saint-Félix eut écrit au docteur qu'elle ne retournerait pas à Greenwich, et qu'il fallait vendre son fonds de commerce et l'achalandage, je reçus une lettre de mon ami

Coble, l'aide du docteur. Il me disait que, voyant qu'il n'avait aucune chance d'épouser mistress Saint- Félix , il avait quelque envie de prendre sa boutique, et de s'établir comme marchand de tabac; il en donnait pour raison que la rnéJecine était sa bêle noire, et la nécessité de se lever la nuit , quand on l'appelait, son fléau. J'écrivis à lady O'Connor en lui envoyant la lettre de Coble, et en lui disant qu'elle rendrait un service au public en l'empêchant de tuer ses semblables , ce qu'il ferait certainement s'il continuait à suivre sa profession actuelle. Elle me répondit qu'elle pensait comme moi , mais qu'en même temps elle voulait rendre service à sa servante, la grosse Jeanne, qui était réellement une bonne fille, et elle m'autorisa à lui céder à titre gratuit son fonds de commerce et tout ce qui en dépendait, s'il voulait l'épouser et qu'elle y consentît. Je fis part de cette offre à mon ami Coble en lui faisant sentir combien il lui serait avantageux d'obtenir un fonds de commerce bien achalandé, sans avoir rien à débourser, avec une femme pour l'aider, et un chien et un chat par-dessus le marché; Coble fut de mon avis; il gagna le cœur de la grosse Jeanne, ce qui ne lui fut pas difficile , puisqu'il n'avait pas de rival, et il ne tarda pas à s'installer comme successeur de mistress Saint-Félix. Quant au docteur, il parut envier à Thomas Coble la possession de la boutique à laquelle l'objet de tous ses vœux avait présidé. Il fut inconsolable, tomba dans une mala-

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die de langueur qui commença à l'époque du départ de mistress Saint-Félix , et finit par être enterré dans le cimetière de Greenwich. Le docteur Tadpole était réellement un excellent homme, et il fat vivement regretté par tous ceux qui connaissaient son caractère , et par une multitude de pauvres qui avaient été les objets de ses soins désintéressés.

Environ dix ans après mon mariage, Ben le baleinier fut rappelé de ce monde; il mourut d'une maladie au foie, ce qui n'est pas étonnant après la quantité de gallons de bière qu'il avait bus.

Pierre Anderson , — mon second père, mon ami, mon précepteur, — fut encore bien des années maître d'équipage inspecteur à l'hôpital ; mais enfin ses facultés intellectuelles commencèrent à baisser; un autre fut chargé de remplir ses fonctions, et on le plaça dans la division dite des incurables , où il fut bien soigné tant qu'il vécut. Il n'est nullement rare, on peut même dire qu'il est assez commun, devoir à Greenwich de vieux pensionnaires conserver une santé parfaite, quand l'exercice de leur raison est presque anéanti. C'est pour cette raison qu'un corps de logis particulier a été destiné à ceux qui deviennent faibles et infirmes sans être attaqués d'aucune maladie , ou qui perdent leurs facultés morales tandis que leur physique conserve encore sa vigueur. Là ils mènent une vie tranquille, recevant tous les soins qui leur sont nécessaires, jusqu'à ce qu'ils descendent dans la tombe. Tel fut le

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destin d'Anderson. Il avait quatre-vingt-dix-sept ans quand il mourut, mais le corps avait survécu lon^^-temps à l'esprit; on lui témoignait pourtant encore du respect , et un grand nombre d'amis suivirent son cercueil. Je fis placer une pierre funéraire en marbre sur sa sépulture, dernier tribut que ma reconnaissance pût paver a. un homme honnête, sensé et vertueux.

M. Wilson est mort depuis quelque temps , et m'a laissé un legs de cinq cents livres.

Je crois avoir fait mention de toutes mes anciennes connaissances, à l'exception de Dick Harness et de Bill Opposition. Dans la carrière de la vie, Bill a certainement eu l'avantage sur son ancien antagoniste, car Harness repose dans le cimetière, tandis que Bill marche encore fièrement, la tète couverte de laine blanche, et la figure ridée comme celle d'un vieux singe. La dernière fois que j'étais à Greenwich, j'entendis un pensionnaire dire à un a^tre : — Sur ma foi, vous allez en avant presque aussi vite que Bill Opposition. — Je demandai le mot de cette énigme, et l'on me raconta ce qui suit : Un des jours de la foire de Greenwich, Bill retournait à l'hôpital ayant bu quelques coups de trop , et tandis qu'il traversait la route, le bout de sa jambe de bois s'accrocha dans le fer creusé de manière à recevoir la clef qui faisait tourner le robinet du tuyau qui conduit l'eau. Dans l'état où était sa tète, Bill ne s'aperçut pas de ce qui lui était ar-

rivé, il voulut continuer à marcher, en chantant et en jouant du violon , mais au lieu d'avancer il ne faisait que tourner autour de sa jambe de bois , le fer creux qui la retenait étant mobile et tournant en même temps- Au bout d'une demi-heure de cet exercice, il commença à penser qu'il était bien long-temps en chemin ; mais les cercles nombreux qu'il décrivait rendaient ses idées encore plus confuses. — Diable ! — s'écria-t-il , — le maudit hôpital être bien loin aujourd'hui ! Avoir fait plus d'un mille , en être bien sûr, et pas encore arriver! Gourage ! falloir encore marcher. — Et se remettant à tourner autour de sa jambe de bois plus rapidement que jamais , la tête finit par lui tourner, il tomba , et quelques passants l'ayant ramassé le reportèrent à l'hôpital.

Il ne me reste qu'une circonstance à rapporter. J'étais un jour assis avec Bessy et mes enfants à la porte de notre ancienne chaumière, tandis que mon père et Bramble fumaient leur pipe sur un banc qu'ils avaient fait établir à quelques pas, quand un bateau de Deal débarqua des passagers sur le rivage. Comme ils passaient près de nous , un d'entre eux, homme d'une cinquantaine d'années, nous regarda, tressaillit en voyant Bessy, et s'arrêta en s'écriant : — C'est ma femme! — ma femme qui est dans le Ciel ! ^

Nous le regardâmes d'un air surpris , car nous ne concevions pas ce qu'il voulait dire, mais il s'avança

vers moi, et me dit : — Je fous demande pardon , mynheer, mais foidez-fous bien me dire qui est cette jeune femme?

— C'est ma femme, monsieur.

— Fotre femme! J'allais dire que c'était la mienne, mais cela ne se peut pas. — Tenez, raynheer, foyez cela.

A ces mots , il tira de son sein une miniature , et me la montra. C'était le portrait d'une jeune femme, et l'on aurait certainement pu croire que c'était celui de Bessy.

— Ce portrait était celui de ma femme, meynheer. — Où afez-fous trouféla fôtre?

Je le priai d'entrer dans la maison, et je lui racontai toute l'histoire de Bessy.

— Eh pien, mynheer, ma femme refenait en Hollande afec son enfant à pord d'un prick , et l'on n'a jamais entendu parler de ce pâtiment. On a supposé qu'il afait péri corps et piens. Mynheer, fotre femme doit être ma fille.

— Je ne puis vous en donner aucune preuve, monsieur; car lorsqu'elle fut sauvée du naufrage, elle n'avait sur elle qu'une petite robe de nuit , et il n'existe rien qui puisse établir son identité.

— J'ai des preufes suffisantes, Mynheer. — Elle a été saufée du naufrage la même année et à la même époque que ma femme s'est emparquée afec ma fille; et ensuite regardez pien ce portrait; c'est ma fille, mynheer, j'en suis sûr.

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Tout cela n'offrait que des présomptions , mais je convins avec lui qu'elles étaient fortes; clans tous les cas, il s'en contenta et persista à déclarer que Bessy était sa fille. S'il avait eu la prétention de la réclamer et de me l'enlever, j'aurais certainement contesté ses droits ; mais il n'y songea pas un instant; au contraire , il vint la trouver souvent , la combla de présents et lui laissa vingt mille rixdales quand il mourut, quelques années après avoir reconnu si volontiers sa paternité.

Tels sont les principaux événements quim'arrivèrent depuis mon mariage. A présent, le lecteur désire peut-être savoir dans quelle situation ma famille et moi nous nous trouvons en ce moment. Je lui dirai donc que mon père et Bramble vivent encore , et que malgré leur âge très avancé ils ont une verte vieillesse. — Ma sœur a quatre enfants. Son mari est doyen, et l'on dit que, par la px'otection de son ancien patron , il sera bientôt évéque ; distinction qui n'est pas très désirable dans le temps actuel, et que par conséquent je ne lui souhaite pas. Cependant ma mère est d'un avis contraire, parce qu'on lui a dit que sa fille , comme épouse d'un évéque, aurait la préséance sur lady Hercules. — Sir James et lady O'Connor se portent encore bien et sont aussi heureux qu'on peut l'être. — Bessy m'a donné trois garçons et trois filles. Mon fils aîné est lieutenant dans la marine royale; le second est capitaine d'un bâtiment de la Compagnie des Indes,

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et le troisième commande un bâtiment de la marine marchande. Mes filles, qui sont plus jeunes, ont reçu une bonne éducation; on dit qu'elles ont de la beauté ; dans tous les cas, elles sont modestes et aimables. — Je n'ai jamais cherché à cacher ce que j'ai été autrefois , mais le temps a fait disparaître presque tous ceux qui m'ont connu dans ma première jeunesse. En général, on me regarde comme un ancien marin ; mais étant propriétaire d'un assez beau domaine, on m'appelle communément — Squire Saunders. — Précisément parce que je ne m'arroge pas un rang qui ne m'appartient pas, je suis traité, non seulement avec respect, mais avec amitié, par ceux qui sont au-dessus de moi par leur naissance, leur fortune et leurs talents. Mes filles sont invitées à tous les bals et à toutes les fêtes des environs, et elles plaisent partout où elles vont, car elles ont, non seulement les traits de leur mère, mais son caractère et ses goûts. Aussi ne manquonsnous pas de jeunes gens qui sont assidus à nous rendre des visites, et je crois qu'avant peu nous aurons à nous séparer des deux ainées , la première , Virginie , étant promise à un constructeur de navires de Limehouse, et la seconde, Elisabeth, venant de m'étre demandée par un jeune ministre des environs. Jeanne , la troisième, dit qu'elle ne se mariera jamais , et je lui réponds que cela est probable, ta moins qu'il ne se trouve quelqu'un qui la demande et qui lui plaise. Pour en finir, je puis dire queBessy

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et moi nous avons été très heureux , et que tout paraît annoncer que nous continuerons à jouir d'autant de bonheur qu'on peut en espérer dans le pèlerinage de cette vie. Nous avons plus que de l'aisance,— nous jouissons d'une bonne réputation, — nos enfants ne nous ont jamais donné im sujet de plainte ou d'inquiétude; — bien peu de pères peuvent en dire autant. Aussi sommes-nous pleins de reconnaissance de toutes les bontés que Dieu a daigné avoir pour nous, et nous ne nous couchons jamais sans le remercier avec ferveur de tous ses bienfaits, en reconnaissant avec humilité que nous n'en étions pas dignes.

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