‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 24 sur 80 · UN CALENDRIER · texte numérisé non relu

UN CALENDRIER

Le vrai calendrier parisien est encore à faire.

On y marquerait les mois et les saisons par l'annonce des plaisirs et des nourritures propres à chaque période de l'année, par les cris de la rue, les affiches, les cartes de restaurant, les détails de mœurs significatifs. Voilà un almanach que tout le monde comprendrait!

Au lieu de cela, on nous divise le temps par solstices, équinoxes, quadratures, syzygies, le tout agrémenté de chiffres giratoires et d'hiéroglyphes cabahstiques, auxquels personne n'entend goutte.

Ne serait-il pas bien plus pratique de remplacer fastronomie par la gastronomie?

Je dis la gastronomie comme je dirais autre chose; mais plus particulièrement toutefois; car c'est surtout en voyant ce que l'on mange qu'on juge, à Paris, de la saison où l'on est. Par exemple, la fin de Tété ne nous apparaît pas du tout sous la forme d'un nombre indiquant telle

OU telle position du soleil, ou de la lune, ou des planètes, sur l'horizon. Elle nous apparaît bel et bien sous l'espèce du gibier et des coquillages revenus. Septembre a pour figure une bourriche éventrée.

Ainsi, c'est seulement sept jours avant octobre que le calendrier scientifique nous dira : Voici Tautomne. Bien plus exact, le calendrier dont je parle nous dit dès maintenant : Adieu le soleil! Adieu les villégiatures! Gare l'eau! Gare l'hiver!

Et tous les plus beaux calculs du monde ne sauraient prévaloir, pour nous, contre cette simple constatation : à savoir que les théâtres et les huîtres ont fait leur réouverture.

Et ne croyez pas que ce calendrier-là s'adresserait aux riches seulement, sous le fallacieux prétexte que perdreaux et marennes passent devant le nez des pauvres diables!

Croire cela, ce n'est pas connaître le Parisien, c'est s'imaginer que le Parisien est représenté uniquement par ce que les journaux appellent Tout-Paris, c'est-à-dire par un mdlier de personnes.

Parisien aussi, sachez-le bien, est le bourgeois, même le petit bourgeois, commerçant, employé, rentier. Parisienne, toute cette race qui va du gros négociant payant vingt mille franco de loyer, jusqu'à l'humble ménage habitant un cinquième à sept cents francs.

Parisien encore est l'ouvrier, l'homme en blouse et en casquette pendant la semaine, mais en

jaquette et en chapeau melon le dimanche, et qui gagne des journées d'un demi-louis.

Parisien môme (et je devrais dire surtout), le loupeur, le gouapeur, le bohème, qu'il soit de la bourgeoisie ou du peuple, sans oublier celui du soi-disant monde chic. Parisiens, tous ces parasites de la grande ville , toute cette vermine du pavé ou de l'asphalte.

Mais allez donc aux Halles, et voyez un peu ces avalanches de fruits, de légumes, de bourriches, de coquillages, de poissons. Que diable ferait-on de ces victuailles pantagruéliques, s'il n'y avait pour les manger que votre malheureux Tout-Paris, un millier d'estomacs malades?

Et pensez-vous aussi que les théâtres vivraient, s'il n'y avait pour les remplir que ce bataillon sacré, lequel d' ailleurs ne paye jamais ses places?

Non, non, soyons de bonne foi : le Parisien est un Gargantua qui a deux millions de bouches, et quatre millions d'oreilles. C'est un monstre autrement colossal que ce minuscule Tout-Paris. Et le monstre tout entier est capable, croyez-le bien, de comprendre mon calendrier annonçant la réouverture des théâtres et des huîtres.

Votre Tout-Paris, d'ailleurs, est-il seulement sur le pied de guerre à l'heure présente? Pas du tout. Il est encore disséminé aux quatre coins de la France, essayant des modes nouvelles en face de la mer ahurie, remâchant les vieux mots de l'année dernière, se refaisant un peu d'appétit pour les soupers prochains.

Et cependant, voici que les tJiéâtres sortent leurs barrières pour encager les queues qui s'allongent sur le trottoir; voici qu'à la porte des restaurants et des marchands de vin, l'écaillère pose son pavé de grès sur les bourriches éclievelées; voici que dans les faubourgs roulent les petites voitures poussées par des femmes en marmotte, qui crient avec une voix de tyrolienne :

— A la barque ! à la barque !

Et les théâtres s'emplissent d'une foule bariolée, où la redingote coudoie le bourgeron, où le chapeau fleuri de la bourgeoise fait pendant au bonnet rubanné de l'ouviière, où les pleurs, les rires, les lazzis, disent que le Paris d'hiver a recommencé de vivre.

Et l'écaillère se hâte à fourrer son couteau rond dans la cancale plate, dans la verte marennes, dans l'ostende mignonne, dans l'énorme piedde-cheval, dans la porlugal biscornue.

Et, le long du faubourg, la marchande ambulante sème à droite et à gauche les frais trésors de sa roulotte, qui laisse derrière elle une bonne odeur de marée et qui apporte dans les quartiers les plus noirs la rude et suave haleine de l'Océan.

— A la barque ! à la barque !

— Demandez le programme, la pièce !

— Croquets, sucre d'orge, suc de pomme! Voilà par quels cris s'annoncerait le mois de

septembre dans le vrai calendrier parisien. Cris universellement entendus, universellement compris.

Les riches y verraient de belles cartes de restaurant, des annonces de première, la promesse des soirées prochaines, le gaz flambant, les toilettes, les fourrures.

Les aisés y verraient le marchand de vin chez qui l'on va, le dimanche, faire bombance avec une « douzaine » et une entre-côte, les pièces à succès, les dîners coupés par la hâte d'aller entendre <c Chose )>, en mangeant des oranges.

Les plus gueux même y verraient la contremarque achetée, le mégot ramassé, la portière ouverte, et l'éventaire roulant où le pauvre aussi trouve son régal de coquillage, en se payant pour deux sous de moules, de ces moules que le peuple appelle si pittoresquement les huîtres de savetier.

QUELQUES CRTS 131

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