LANTERNE MAGIQUE
Si je ne me trompe, il n'existe plus guère qu'un seul montreur do lanterne magique, J'entends un montreur classique, fidèle aux traditions, n'ayant rien changé au matériel, au spectacle et MU boniment d'autrefois. Ce dernier représentant d'une profession qui s'éteint, on peut le rencon-. Irer encore, de loin en loin, dans deux quartiers : le faubourg Saint -Germain et le faubourg Saint- Honoré. Mais hâtez-vous, si vous voulez le voir et l'entendre, car il est vieux, ses affaires ne vont pas à souhait, et peut-être est-il sur le point de souffler sa lanterne ou d'aller chercher ailleurs un public mieux disposé en faveur des ombres chinoises.
C'est dans les rues tranquilles, à la tombée de la nuit, qu'il arrive, à l'heure où l'on va coucher les bambins après le repas du soir.
Dans le silence du crépuscule, tandis que les becs de gaz s'allument et piquent l'ombre de papillons d'or, il se met à moudre lentement un
air sur son orgue de Barbarie, un air vieillot, nasillard et tremblotant. Puis, quand la dernière note a fini son dernier couac, on entend une voix traînante et mélancolique, qui semble venir de très loin, et la ritournelle monte en s'alanguissant à travers les fenêtres closes:
— Lanterne magique! Lan-an-terne magique! Piè-è-ces curieu-eu-ses !
Vous rappelez-vous les mystérieuses attirances de cette voix, et comme votre cœur d'enfant vibrait aux promesses de cette annonce? On somnolait déjà, on sentait passer dans ses yeux madame la Poussière et monsieur le Rêve, on avait les paupières lourdes et la tète ballante; et tout à coup la chanson lointaine, lointaine, vous réveillait. On prêtait l'oreille. Elle se rapprochait. Pièces curieuses! Qu'est-ce que cela pouvait *bien être? Et l'on suppliait les parents d'ouvrir la fenêtre close et d'appeler le bonhomme qui, tout en marchant, continuait à psalmodier ou à faire coincoinner son orgue.
Et quand les parents avaient cédé, quelle fête ! Adieu l'envie de dormir! Les yeux clairs s'écarquillaient. Bouche béante , on s'extasait devant les pièces curieuses et, quand c'était fini, on voulait encore qu'il recommençât.
On les connaissait pourtant par cœur, ces fameuses pièces curieuses. C'était toujours la même chose, avec les mêmes boniments : la Tentation de saint Antoine, le Pont cassée le Royaume céleste.
Le montreur élait presque toujours un Auvergnat, et j'ai encore dans l'oreille les refrains fortement accentués dont il accompagnait l'apparition de ses tableaux. Je ne les vois pas autrement qu'avec ces légendes, défigurées dans ma mémoire par la prononciation du bonhomme.
Quand les diablotins assiégeaient la hutte de l'ermite, et donnaient la chasse au cochon affolé, la barbe en nuage du saint et la queue en vrille de la bete battaient si bien la mesure du refrain :
Démolichons, démoliclions La cabane de chainl Antoine.
Démolichons, démolichons Cha cabane et chon cochon.
Dites cela en français, ça n'a plus de sel, ce n'est plus ça. Et d'ailleurs, ça rime moins bien.
Il y avait aussi l'air du Pont cassée avec l'homme hésitant et se dandinant au bord de la brèche, son chapeau à cornes sautant à l'eau, et lui demeurant le pif allongé vers l'abîme infi-anchissable.
Les canards l'ont bien paché, Tire lire lire, lire lire lire.
Les canards l'ont bien paché, Tire lire lire, Ion la.
Et le 'Royaume céleste, vous en souvenez-vous? Ce grand tableau noir, avec les astres faisant des trous de lumière, le soleil chevelu de rayons
énormes, la lune avec ses yeux, son nez rond et sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, c'était vraiment plus beau que le ciel lui-môme; c'était le ciel pour enfants.
Quelle impression profonde, dans la nuit épaisse de la chambre, quand on entendait le bonhomme dire gravement, avec une voix de circonstance, solennelle, quasi- sacerdotale, et par-dessus tout mystérieuse :
— Chechi vous repréginte le roigiaume chéleschte, moncheigneur le Choleil, madame chon épouge la Lune, et leur famille chi chage et chi belle médemigelles les-g-Étoiles.
Mot pour mot. c'est encore ce que dit le vieux montreur du faubourg Saint -Germain et du faubourg Saint-Honoré. Il n'a rien changé, lui, en ce temps où tout change. Et de môme, sur son orgue de Barbarie, plus nasillard et plus tremblotant que jamais, il joue toujours son air vieillot. Et de môme, avec sa voix traînante et mélancolique, qui semble venir de très loin, il pousse encore sa ritournelle dont la vibration monte en s'alanguissant à travers les fenêtres closes.
— Lan-an-terne magique ! Piè-è-ces cu-rieueu-ses !
Et, dans le silence des quartiers tranquilles, à la tombée de la nuit, son cri et son orgue agonisant font songer à quelque sinistre drame comme celui de Fualdès, et en môme temps vous remémorent les doux et délicieux souvenirs d'enfance.
C'est là une sensation exquise. Hélas! nous la perdrons bientôt, quand le dernier montreur de lanterne magique aura disparu. Sa chanson était une de ces mélopées où l'on entend bruire toute sa jeunesse, comme on perçoit tous les murmures et tous les rires de la mer dans le bourdonnement d'un coquillage.