‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 26 sur 80 · A LA CRÈME ! FROMAGE A LA CRÈME · texte numérisé non relu

A LA CRÈME ! FROMAGE A LA CRÈME

Irrésistiblement, je reviens toujours à ces cris de la rue, à ces vieilles mélopées qui planent comme des chants d'oiseau dans la forêt de moellons de la grand'ville, à ces refrains populaires qui sont l'âme elle-même du pavé.

J'y reviens, et je ne me rassasie pas d'en parler, et je suis sûr que les lecteurs non plus ne sauraient se lasser de les entendre ; car ces cantilènes ont vraiment un écho dans tous les souvenirs, et réveillent des sensations, des sentiments, des idées, dans les rêveries de tout le monde.

Surtout dans les rêveries du Parisien pur sang, de cet être bizarre qui ne connaît la nature que par ouï-dire, qui a vu par-ci par-là, en une brève villégiature, un bout de campagne hanté de touristes, et qui n'en aime que plus fort cette campagne d'où il est à tout jamais exilé.

Oli! pour celui-là particulièrement, combien ces cris de la rue, rliylhmant les quatre saisons, remémorent de lointaines et douces images, ressuscitent de fugitives impressions, évoquent de mystérieux désirs !

Et parmi tous ces cris, il en est peu qui le troublent autant que celui des femmes, dont la voix aux inflexions paysannes pousse, dans les premières chaleurs de l'été, ce frais appel plein de tentations :

— A la crème! fromage à la crème!

Parbleu! je n'ignore pas ce que peuvent dire les blagueurs, pour débiner le tntc de ces fausses paysannes !

Certes,^elles sont paysannes des Batignolles ou de Montrouge, et le costume qu'elles arborent est pour la frime. Leur bonnet en forme de coiffe, leur tablier à pochettes, leurs manches de toile éblouissante, leur cotillon court, leur corbillon garni de linges mouillés, leurs fromages posés coquettement dans des cœurs en osier, leur petit pot à crème, tout cela semble sortir d'un magasin d'accessoires, et leur donne l'air de figurantes.

Quant aux fromages, vous ne m'apprendrez rien en me répétant avec un malicieux sourire qu'il y a de tout dedans, de tout ou de n'importe quoi, de la farine, de la cervelle de bœuf, voire du plâtre, de tout, excepté du lait.

Quant à la crème, vous pouvez vous en donner

à cœur-joie. Vous ne m'étonneriez môme pas en me révélant qu'on en fabrique avec de la poudre de riz battue dans du blanc de perles.

D'accord! Je ne discute pas. Tout cela est de la farce. Ce qui est sincère, c'est le petit frisson de joie, de fraîcheur, de souvenance campagnarde, qui passe délicieusement dans le cœur de ces Parisiens, lorsqu'ils entendent crier :

— A la crème ! fromage à la crème !

Ils se rappellent alors les coins de paysannerie où il leur a été donné de vivre à la hâte quelques vagues huitaines de vacances, les tasses de lait qu'ils voyaient traire, et qu'ils avalaient tout chaud, fumant, mousseux, et qui leur restait sur le cœur, mais c[u'ils trouvaient cependant exquis.

Ils se rappellent le grossier maton, le suave fromage à la pie, qu'ils découpaient eux-mêmes sur la clayette d'osier, et qu'ils mangeaient avec un chanteau de pain bis, avant de boire un gobelet de picolo, de ce vert petit reginglard qui leur piquait un cent d'épingles dans la gorge.

Comme c'était bon, hein! ce rude repas de ferme , au bout d'une promenade en pleins champs, quand on s'en revenait harassé, suant, les jambes rompues, la tête cerclée de migraine par le grand air, ''et néanmoins les poumons ragaillardis, l'estomac creux, le sang battant une

charge inaccoutumée dans les veines tendues comme des cordes!

Comme c'était bon ! Comme on se sentait vivre ! Comme on prenait une provision de santé, de brises odorantes, de soleil, de nature!

Et il semble que cela vous revienne, comme une soudaine bouffée, apportée par ce cri, qui vibre dans l'air épais de Tété parisien :

— A la crème ! fromage à la crème !

Eh! oui, c'est du faux fromage! Eh! oui, c'est de la fausse crème! Rappelez-vous pourtant que vous vous en êtes régalés, même de celui-là, même de cette boue blanche où d'étranges détritus formaient d'incompréhensibles grumelots.

Dans les ténébreux restaurants où mange la jeunesse pauvre, où pitancent ceux qui seront les hommes de demain, n'est-ce pas une fête, lorsque arrivent les petites assiettes avec leur mortier blême qu'on saupoudre de sucre? Quelle nouveauté, quelle fraîcheur, après les lamentables desserts de l'hiver, après les mendiants avariés, les gruyères racornis, les roqueforts en savon de Marseille !

— Garçon ! un supplément !

Et l'on y va de ses trois sous, se privant du tabac possible, consentant à fumer tout le jour les miettes de caporal ramassées au fond des poches. Qu'importe ! Après nous la fm du monde ! Tout pour le supplément de gourmandise ! Tant

pis! Dans la rue ensoleillée, devant la boutique obscure, la bonne femme au corbillon d'osier a passé en criant ;

— A la crème ! fromage à la crème !

Et au lycée ! Remontez jusque-là, dans vos souvenirs ! C'est là que vous retrouverez les premières et les plus douces impressions éveillées par la mélopée prinlanière.

La salle d'étude était morne, chaude, puante, et l'on donnait de la tête sur le dictionnaire, en cherchant le sens rebelle d'une version grecque, ou la cadence fuyarde d'un vers latin.

— M'sieu Durand, là-bas, vous dormez !

— Non, m'sieu. Je réfléchis.

Et l'on réfléchissait, en elfet, non pas à la version grecque ni aux vers latins, mais aux vacances, aux chères vacances où l'on pourrait enfln courir, bavarder, galopiner. Ah ! que c'était long à venir !

Tout à coup, on était joyeux, en arrivant au réfectoire, le matin, quand on voyait que l'immonde soupe du déjeuner était remplacée par un grand plat de blanc laitage. On était ravi, car cela voulait dire que l'été commençait, que juin allait marcher rondement, que juillet filerait ensuite, et qu'il n'y avait plus que deux mois à attendre pour avoir enfin la clef des champs.

Et toute cette joie s'épanouissait en espoirs radieux, en projets de fête, quand la fenêtre lais-

sait entrer, à travers ses barreaux de prison, le cri délicieux qui chantait la liberté prochaine et la cage ouverte :

A la crème ! fromage à la crème !

Page 1