‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 27 sur 80 · VU LES VICTIMES DU BAZAR · texte numérisé non relu

VU LES VICTIMES DU BAZAR

11 s'est trouvé des journalistes, des brochuriers, voire des législateurs, pour protester au nom du petit commerce ruiné par les grands magasins. Mais personne n'a plaint les victimes du bazar, les pauvres gagne-deniers qui portaient la balle en plein vent, et qui disparaissent devant la concurrence de la boutique à treize.

Et pourtant, si l'économie politique ou sociale les condamne, la poésie ne doit-elle pas s'apitoyer sur leur sort? N'est-il pas vrai que la physionomie de Paris perd en le perdant? Hélas! le bazar a tué des voix qui étaient aussi nécessaires à la grand'ville que les voix d'oiseaux le sont à la forêt.

Rien qu'au hasard de la mémoire, combien de cris populaires je me rappelle, phrases au rhythme mélancolique ou aux paroles goguenardes, turlututus en fausset ou graves mélopées en notes traînantes, qui chantaient leur partie dans le concert des bruits de la rue, et qui l'enrichis-

salent d'harmonies bizarres, et qui maintenant s'éteignent de jour en jour!

On dirait un orchestre dont les exécutants s'en vont peu à peu, laissant la mesure commencée, lâchant leur instrument au milieu d'une mélodie, désertant soudain la symphonie où leur absence fait des trous piteux.

On dirait que la vieille forêt, mystérieusement frappée de mort, a renoncé à ses chansons d'antan, et que, l'un après l'autre, les oiseaux s'y taisent, désolés et lamentables.

C'est de loin en loin, dans les quartiers perdus, dans le haut des faubourgs, qu'on entend encore le bonhomme qui égrène les taralata de sa trompette en étain, et qui entonne, sur un air de chasse :

Voilà Traccoramodeur de fontaines,

Le poseur de robinets!

Fait's donc raccommoder vos fontaines, Fait's poser vos robinets !

C'est dans les banlieues vagues, aux tranquillités provinciales, qu'on voit le dernier cartonnier ambulant, le petit vieux qui paraît tout petit sous son échafaudage de caisses en papier, le triste petit vieux qui psalmodie lentement sa cantilène sur trois notes :

— Cartons longs! cartons carrés! cartons ronds!... Cartons pour les chapeaux de mesdames !

Et le lunetier nomade, où le rencontrer aujour-

d'iiui? Sur quel trottoir inconnu, dans quelle ruelle antédiluvienne promène-t-il sa boîte au fermoir de cuivre? A qui yondrait-il ses grosses besicles faites pour chausser des nez disparus? J'ai besoin de fermer les yeux et de descendre au fond de mes souvenirs pour tetrouver le son de sa voix chevrotante, qui jetait d'abord un cri aigu et achevait ensuite dans une basse solennelle cette simple phrase :

— J'ai... les bonnes conserves!

Quant au facétieux personnage qui ameutait toutes les commères en vendant ses cannes de jonc, il me semble l'avoir entrevu seuleinent en rêve, tant il y a longtemps que je n'ai entendu son cri gouailleur :

— Battez vos femmes et vos canapés !

EL de même je me demande si ce n'est pas mon imagination fantaisiste qui a inventé le marchand de casque'-à-mèche. Oh! combien il me paraît antique,, celui-là! N'est-ce pas une vieille estampe qui me l'a révélé? Mais non, non. Je me souviens bien de l'avoir vu en chair et en os. 11 portait sur le dos une balle qui ressemblait à un gros mouton, à cause des mèches frisées que le vent ébouriffait. Sur sa tête, enseigne vivante, il arborait un énorme et triomphal bonnet de coton. Et c'est avec l'éclat d'une fanfare qu'il lançait cette annonce comique dont le populaire s'esclaffait de rire :

— Panamas, panamas, panamas d'hiver! Autant de bruits éteints, autant de chansons

perdues, toutes ces phrases au rliythme mélancolique ou aux paroles goguenardes, tous ces tur- 1li tutus en fausset et toutes ces mélopées en notes traînantes I Autant de parties qui manquent dans le concert de la rue.

Oui, les exécutants de ce grand orchestre s'en vont chacun à leur tour, désertant la symphonie qui s'appauvrit peu à peu. Aujourd'hui c'est la p(3tite flûte; hier c'était le hautbois; demain ce sera le tour des violons. Bientôt il ne restera plus que le piston tapageur, joué par la corne à bouquin des tramways.

Et vraiment, pour me consoler de toutes ces voix désormais silencieuses, ce n'est pas assez de l'aboyeur qui glapit devant les bazars, trompeltant de la gorge et du nez, son abominable et crécellante ritournelle :

— Ah! voyez, voyez! la boutique à treize, dixneuf, vingt-neuf, trente-neuf et quarante-neuf! ah ! voyez ! voyez !

Non, ce n'est pas assez de ce perroquet, pour animer la vieille foret parisienne, où 'chantaient tant d'oiseaux, qui maintenant l'un après l'autre se taisent, désolés et lamentables, oubliés par tout le monde, excepté par ces fous de poètes, seuls amants des races mortes et des chansons abolies.

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