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LA CHIROMANCIE EN OMNIBUS

L'omnibus roule, cahotant, zigzaguant, dans un fracas de vitres secouées. Le bruit empêche d'entendre les conversations. La lumière tantôt cr.ue, tantôt bouchée, selon la largeur de la rue et l'encombrement des voitures voisines, danse sur le journal, où les yeux se fatiguent parmi la farandole des lettres mal imprimées. Que faire, pour passer le temps?

On inspecte d'abord les physionomies. Mais on a bientôt fait le tour de ces quatorze figures au type connu d'avance. Alors on sommeille, doucement bercé dans l'air épais et méphitique du lourd véhicule.

Je sais une autre distraction, moins banale, plus difficile aussi à se donner : c'est de regarder les mains des gens, et de faire son petit Desbarolles en devinant leurs occupations par ce rapide et furtif examen.

Non au moyen des lignes, toutefois! On ne peut pas prendre les doigts de chaque voyageur

et se pencher, le nez dans sa paume. Mais grosso modo, on se contente de relever les différences de forme, de couleur, les calus, les torsions, que les métiers divers impriment aux mains comme des stigmates.

Essayez, et vous verrez. Il y a des signes certains auxquels on ne se trompe pas.

Naturellement, je ne parle pas des diagnostics trop commodes à établir. Personne n'hésite devant une main d'artiste, par exemple, aux doigts longs et effiles, ou devant une main d'homme d'affaires, tantôt grasse et boudinée, tantôt grippée et crochue, selon que le personnage est un tout rond ou une âme de renard.

Non plus on ne fait erreur, en voyant une menotte de couturière, à l'index grêlé de piqûres noires, ou un pouce de fumeur de cigarettes, teinté comme celui d'une écaleuse de noix.

Mais il y a des déformations et des colorations moins connues, ou moins observées, et c'est à celles-là surtout qu'il est amusant de fixer son regard.

Ainsi, le noir et le blanc sont trompeurs. Il faut un œil exercé pour distinguer la main du mouleur et la main du mitron, celle du charbonnier et celle du mécanicien.

Le rouge brun des ébénistes peut se confondre avec celui des tanneurs.

Mais souvent aussi la couleur est un indice sûr, comme le rouge vif chez les polisseurs de glace ou l'indigo chez les teinturiers.

C'est aux callosités surtout qu'on doit les documents les plus précieux et les plus précis.

Les coupeurs ont une espèce de corne, produite par les lourds ciseaux, sur le dos de l'index et au bord externe du pouce.

Les graveurs ont un durillon unique, mais épais, à la paume de la dextre.

Chez les peintres, grâce au port habituel de la palette, un bourrelet circulaire se forme autour de la naissance du pouce gauche.

Les mains des typographes sont reconnaissables entre toutes. Le bord de la casse leur fait pousser un matelasset de peau morte dans la paume de la main gauche, et la pression nécessaire pour fixer en place le caractère leur donne une sorte de cor au pouce.

Quelquefois, la forme et la couleur sont altérées dans la même main, et la profession est ainsi plus sûrement encore signifiée.

Les plieuses de journaux ont l'intérieur des doigts à la fois sali et usé par le frottement continu sur le papier humide d'encre grasse.

Les coiffeurs sont aussi reconnaissables que les typographes, grâce à des stigmates caractéristiques. Ils ont des calus comme les coupeurs, à cause des ciseaux et des fers à friser, et en même temps le bout de leurs doigts est usé parle lissage des cheveux, et huileux de pommade imprégnée.

Maintenant, j'avoue qu'on se blouse aussi parfois, dans cette chiromancie, comme dans l'autre, d'ailleurs.

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