BALS-MUSETTE
11 faut réhabiliter les bals-musette, que les chroniqueurs de chic s'obstinent à représenter comme des rendez-vous de malandrins, souteneurs, escarpes et autres rôdeurs de barrière. 0 mes confrères Auvergnats, que réunit mensuellement le dîner de la Soupe aux choux, pourquoi pas un de vous ne s'est-il élevé contre cette stupide légende, pourquoi laissez-vous ainsi calomnier vos braves et honnêtes pays, pourquoi ne connaissez-vous pas un peu mieux ces arrièreboutiques où danse le vivant souvenir de vos montagnes? Pourquoi faut-il enfin que ce soit un profane comme moi qui ait l'idée de pénétrer dans le temple, pour soulever le voile noir où s'abritent les arcanes de l'Isis charbonnière, et pour rendre aux pauvres bals-musette la considération dont ils sont dignes?
Sans doute, le long des boulevards extérieurs, au bas de Ménilmontant, de la Villette, de
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Montmartre ef de Montparnasse, il y a des bals-musette comme ceux dont parlent les chroniqueurs de chic, des bouges où se rassemble la racaille de l'égout, où les faces blêmes sont souvent tatouées de pochons noirs, où il coule parfois du sang dans les saladiers de plomb gluants de vin bleu, où les pierreuses viennent se donner du cœur à l'ouvrage en avalant un verre de pétrole qui leur flanque un coup de fer rouge dans l'estomac. Mais peut-on appeler bals-musette ces bals où il n'y a plus d'Auvergnats, où môme, la plupart du temps, il n'y a plus la musette, instrument trop doux, que remplace le strident et brutal cornet à pistons?
Passez les boulevards extérieurs, remontez vers le haut des faubourgs, ou dévalez vers les banlieues, et là seulement vous trouverez les bals-musette, les vrais, tenus par des Auverpins à la fois mastroquels et charbonniers, hantés par des Auverpins aussi, porteurs d'eau, commissionnaires, frotteurs, cochers, cuisinières et bonnes d'enfants; les bals-musette que parfume la chaude et savoureuse odeur de la soupe aux choux, les bals-musette qu'arrose de sa mousse pourprée le vin noir du pays, les bals-musette au plancher de bois qui sonne comme un tympanon sous les talons tambourinant la bourrée montagnarde, les bals-musette enfln que la musette remplit de son chant agreste, ronflant comme
un chat, gazouillant comme un oiseau, crécellant comme une cigale.
Ah! certes, ce ne sont pas des figures de malandrins,, des frimousses d'Alphonses, des museaux de dogue ou de fouine. Rien que de bonnes grosses faces rougeaudes, qui sentent encore le soleil rude et Tàpre vent de là-bas! Pas d'yeux clignotants aux paupières rongées; mais des regards simples et sains, bruns comme la peau des châtaignes ou bleus comme le ciel d'été. Pas de bouches aux lèvres minces, mais de franches lippes couleur de fraise. Pas de moustaches aux pointes en crève-cœur, ni de rouflaquettes pommadées; mais des barbes de sapeur, ou des favoris de matelot, et des tignasses hirsutes semblables à des broussailles; et, parmi ces broussailles, ainsi qu'une églantine sauvage, la fleur épanouie de la gaieté, la large rose des joveux éclats de rire.
Et ces fortes filles, qui, les poings sur les hanches, toutes droites, infatigables, tricotant des jambes, ont l'air de danser une danse de guerre antique, et poussent des yous pareils à des hurlements d'amazones, qu'ont-elles donc de commun avec les pâles et mièvres rôdeuses de barrière, avec ces gamines émaciées, perdues de chlorose et d'anémie plus encore que de vice, pauvres spectres errants de la débauche précoce et de la misère perverse? Ah! les gigoteuses de
cancan n'auraient pas beau jeu et tomberaient vite pâmées, s'il leur fallait tenir tête aux sauteuses de bourrée, dont la gorge tendue se contente d'une brassière en guise de corset, dont les mollets sont plus durs que du chêne, dont les poumons ont été bronzés par la farouche haleine des montagnes !
Essayez, d'ailleurs, d'y toucher, à ces gaillardes, qui pourtant retroussent volontiers lexirs jupes pour mieux lancer le coup de jarret final de la bourrée. Voilà celle-ci, qui n'est qu'une cuisinière, et dont les doigts sentent le miroton. En voici une autre, à la joue encore barbouillée de charbon, et qui rit d'un rire de négresse en folie, avec ses dents blanches dans sa face noire. Et celle-là, le front ceint d'un bonnet en serre-tête, pour cacher sa chevelure tondue ! Celle-là, mine d'innocente, et innocente en effet, qui, avant de quitter le pays, a vendu ses cheveux pour s'acheter des chemises. Essayez un peu d'y toucher, à cette cuisinière, à cette charbonnière, à cette innocente, et, sans qu'aucune appelle un homme pour la défendre, vous verrez quelle mornifle vous enverra vous asseoir.
Car c'est un bal de famille, que ce bal-musette. Tous ces gas sont des maris, des frères ou des fiancés. Des amoureux dupeurs, saas doute, il y en a aussi. Mais des malandrins, chercheurs de marmites, non pas! Et des filles vendant leur
jeunesse, non plus! Elles ne vendent que leurs cheveux. Et tous viennent là pour se distraire, se voir, se dégourdir les jambes, entendre le doux instrument et danser la robuste danse qui leur rappelle le pays. Et si des cœurs suivent les mains qui s'enlacent, tant mieux ! Cela fera un couple de plus qui bientôt y retournera, au pays aimé, et qui bravement y cultivera un lopin de la terre natale, et qui, en attendant, retrouve sur ce plancher sonore les échos et jusqu'à la poussière de la patrie absente.
Pas plus tard qu'hier, j'ai vu, dans le bout de la rue Laugier, une noce entière entrer au balmusette. Et non des varpouilles du boulevard extérieur, vous entendez bien! En landaus, les hommes sanglés dans des redingotes, les femmes en robes de soie, cochers, charbonniers, riches nounous ou cordons-bleus, ils venaient se marier à l'auvergnate, sans en rougir et crânement. Et la mariée, une jolie brunette, relevant sur les hanches ses jupons de satin blanc et de mousseline, se mit à danser comme les autres sa danse de sauvage, et à taper de ses pieds mignons, et à se balancer au rhythme tournoyant de la musique enragée, et à pousser d'une voix d'aiglonne les terribles yous pareils à des hurlements d'Amazone.
Et alors, quoique n'ayant pas l'honneur de compter parmi les heureux dîneurs de la Soupe
aux choux, quoique profane, quoique étranger, je n'ai pu résister plus longtemps au désir de détruire la fausse légende qui représente les balsmusette comme des coupe-gorges; et j'ai voulu réhabiliter les bals-musette, les vrais, ceux qu'embaume la bonne odeur du lard auvergnat, ceux qu'arrose de sa mousse pourprée le vin noir du pays, ceux que la bourrée tambourinante emplit d'un sonore roulement, ceux où chante la musette montagnarde, la douce et sauvage musette qui ronronne comme un chat, trille comme une alouette, crécelle comme une cigale et vrombit comme une abeille grisée de lumières et de parfums.