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POTACHES A PERPÈTE

De mon temps, on appelait ainsi ceux qui ne sortaient jamais dji lycée, jamais, jamais, pas même aux grandes vacances. Potaches à perpète, c'est-à-dire à perpétuité !

Il y en a encore. J'en ai rencontré l'autre jour une demi-douzaine en promenade, sous la conduite d'un jeune pion mélancolique, qui, lui non plus, ne prenait pas de congé, sans doute afin de préparer sa licence pour la session d'octobre.

Oui, en promenade, les malheureux, au milieu du mois d'août.

Les copains sont à la campagne, à la mer, chez les grands-parents qui les gâtent. Ils boivent l'air libre, fument des cigarettes ailleurs qu'aux lieux, mettent des faux-cols, sont amoureux des bonnes, et ne se souviennent guère des pensums et des retenues d'antan.

Eux, les pauvres petits galériens, ils continuent à vivre entre les murs lépreux du bahut, couchant dans les dortoirs déserts, traînant leur

ennui parmi les éludes vides, les classes silencieuses, les cours mornes; et les retenues d'antan leur semblent regrettables à côté de ces vacances qui n'en finissent pas.

Comme c'est long, ces deux mois sans bruit, sans jeux, sans société! Au moins, pendant les retenues, on entendait crier les autres dans la cour voisine. Avant la fin de la récréation, on avait encore cinq minutes pour se dégourdir les, jambes et se tremper un peu dans le tapage. Maintenant, le lycée est muet comme un tombeau.

On les mène bien en promenade; mais quoi? ce nest plus pour faire une bonne partie de barres aux Tuileries, ou aux Invalides, en bande nombreuse, avec des causeries et des éclals de rire plein les rangs. Aujourd'hui, on marche en petit groupe derrière le pion, on rôde le long des tableaux du Louvre, quand il pleut, et quand il fait beau, le long des boutiques. Et c'esHà tout le plaisir.

Oh! comme c'est long, ces deux mois de solitude! Pauvres potaches à perpètel

Les vacances dernières ont déjà passé ainsi. Et les prochaines passeront de même. Et bien d'autres encore! jusqu'au baccalauréat, s'ils y arrivent. C'est-à-dire jusqu'à dix-sept ou dix-huit ans. Et cela dure depuis l'âge de sept ou huit ans. Dix ans de prison, quoi ! Dix ans pour des gamins, n'est-ce pas à perpétuité?

Ce sont des noirs, en général, des Haïtiens,

des Martiniquais. Nous les appelions aussi des Laniillavds, parce qu'ils étaient des Antilles.

Tout petits, jolis négrillons, avec leurs dents de loup et leurs yeux d'oiseau, ils arrivaient, encore innprégnés de senteurs marines, encore luisants du soleil de là-bas. A peine débarqués au Havre ou à Saint-Nazaire, on les expédiait au lycée, ahuris, grelottants, pleins de souvenirs dorés et de rancœurs amères, et c'est pour dix ans qu'ils devaient dire adieu aux brises odorantes, aux verdures, à la liberté.

Ils n'avaient pas de correspondants pour les faire sortir.

Quand nous revenions à la rentrée, ils semblaient redevenus des sauvages. Cela ne me frappait pas alors. Mais aujourd'hui, en me rappelant, je revois et je comprends leurs figures curieuses et farouches, leurs allures de bêtes captives. Il leur fallait un bon mois pour reprendre langue avec nous et pour recommencer à jouer.

Leurs meilleurs amis étaient le taj)in et le lampiste, surnommé suce-mèche ou pisse-huile, avec qui ils avaient fait connaissance intime pendant les deux mois où ils ne voyaient plus personne. Le tapin, passe encore ! c'était un ancien soldat, qui racontait ses campagnes. Mais le pisse-huile! Une espèce d'idiot, à l'œil hagard, aux doigts gras, abruti, ne vivant qu'avec ses lampes, et qui bégayait. Fallait-il s'embêter, pour devenir l'ami de cet infirme ! Oh ! les pauvres potaches à perpète!

Tels je les ai connus jadis, tels je les ai retrouvés l'autre jour, marchant à la queue-leu-leu sous les arcades de la rue de Rivoli. Les voilà bien, boudinés dans leurs tuniques comme des singes savants, le képi trop petit soulevé par la laine bouffante de leurs cheveux, leurs pieds fins mal à l'aise dans les gros souliers cloués. Voilà bien leur pas élastique, leur dandinement du buste roulant sur les hanches, et le balancé de leurs bras trop longs. Ils ont toujours, aussi, leur air triste, air de prisonniers et d'exilés!

Et je me suis rappelé soudain ceux de mon temps, et leurs confidences sur les deux mois lamentables, et leur étrange amitié pour Suce- Mèche. Dans ma mémoire sont encore revenus danser les mots zézayants et gazouillants de leurs chansons créoles, de ces chansons qu'ils aimaient à fredonner pendant la récréation du soir, alors qu'ils se pelotonnaient dans le dernier rayon de Soleil pour avoir moins froid. Je ne sais pas comment s'écrivent ces mots; mais voici les sons à peu près :

Kari lalo, Milatresso tou pique sou sou na...

Et encore celle-ci, dont la musique berceuse avait comme un clapotis de vagues, et dont les paroles se noyaient dans le flou des r mouillés :

Mené gaille là, Mené gaille là

Pour nous caresser li.

Diles-moué qui vous a mené ici ?

C'est raoussié Salnt-Alary.

Charles Rofûna, Rofflna, fina, Morocoilie là mou ri.

Charles Roflina, Rofûna, fina, Morocoilie mouri là.

En passant près d'eux, l'autre jour, j'ai murmuré cette cantilène de leur pays, et j'ai vu un sourire traverser leurs grands yeux tristes.

D'ailleurs, je ne sais si je me trompe, ou bien c'est un effet de l'âge (déjà!) qui embellit les choses d'autrefois; mais il me semble que, de mon temps, les potaches à perpète étaient plus noirs.

Au fond, ce sont peut-être les mêmes, que la mélancolie a fait déteindre.

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