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LES NOMS DES RUES

Je vais me faire honnir par les utilitaires qui veulent que tout serve à quelque chose et qui, entre autres prétentions biscornues, ont celle de transformer les noms des rues en un cours d'histoire de France. Que ce cours d'histoire de France soit réactionnaire ou républicain, j'ai l'audace de trouver l'idée stupide, et je suis pour les noms qui ne signifient rien, les vieux noms au sens aboli, charmants précisément à cause de cela, pittoresques, bizarres parfois, auxquels chacun rattache ses souvenirs propres, sa vie triste ou gaie, une mort, un amour, une anecdote, une promenade, comme on le fait à une mélodie ancienne dont on ne sait plus les paroles ni l'auteur.

Il en est, parmi ces noms-là, qui n'ont même pas besoin de vous rappeler une heure d'antan et qui vous restent dans l'oreille uniquement par la musique de leurs syllabes et par le vide délicieux de leur signification.

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Tenez, au hasard de ma mémoire, écoutez-les chanter :

Rues des Morillons, des Panoyaux, de la Sablière-du-Sabot, des Mignottes, des Belles- Feuilles, des Alouettes, des Hautes-Vignolles, Pierre-au-Lard, des Trois-Gliandelles, du Fer-à- Moulin, des Lyannes, des Cinq-Diamants, du Pré-Maudit, des Annelets, de la Limace, de rOseille, de l'Orillon, du Puits-qui-Parle, des Fonds-Verts, des Envierges, du Liégat, des Marguerites, des Brouillards, des Écouffes, Brise- Miche, Belhomme, des Hautes-Gatines, Vineuse, de l'Épée-de-Bois, Git-le-Gœur.

Et comme cela toute une bande folle, vocables disparus du langage courant, sobriquets devenus d'indéchiffrables énigmes, contre-sens quelquefois entre le nom donné jadis et le sort de la rue aujourd'hui. IN'est-ce pas que la sonorité en est belle, ou amusante, ou suggestive, et que chacune en passant devant vos yeux vous a induit à quelque rêverie étrange, à quelque imagination imprévue, à une sorte de fantasmagorie peuplée selon le caprice mélodieux et bariolé des syllabes? Ges mots produisent un effet analogue à celui des couleurs qui déroulent sur les crêpons japonais une histoire dont on ne peut lire la légende.

Et ne vous récriez point contre cette incompréhensibilité ! G'est elle, je vous le répète, qui fait là tout le charme. Ne me dites pas que vous ignorez ce que sont des panoyaux, des vignolles,

des lyannes, un orillon, des envierges, un liégat, des écoutfes. Si vous le saviez, le nom de ces rues deviendrait peut-être vulgaire, ou sale, ou banal tout au moins.

Ne me dites pas non plus qu'il n'y a plus de belles-feuilles, ni d'alouettes, ni d'oseille, ni de marguerites, ni d'épée-de-bois, ni les trois chandelles, ni les cinq diamants dans les rues qui s'appellent de la sorte. Ne cherchez pas à retrouver les mignottes, la pierre au lard, le fer à moulin, les annelets; autant vaudrait chercher le merle blanc. Surtout ne faites pas l'érudit moqueur, n'allez pas vous croire spirituel en affirmant qu'il y a des pavés dans les rues du Pré-maudit et des Fonds-verts, des boulangers ailleurs que dans la rue Brise-miche, des mastroquets ailleurs que dans la rue Vineuse, des brouillards partout en ce moment, et ne vous avisez pas de me traiter de sentimental si je vous déclare que j'ai un petit frisson d'horreur exquise en prononçant le nom de la rue Gît-le- Cœur.

Et, pour finir, laissez-moi vous montrer comme quoi mon paradoxe poétique s'appuie sur d'autres raisons que des raisons de sentiment, comment on peut expliquer par la critique le charme singulier de ces vieilles appellations, et pourquoi de simples syllabes surannées suffisent à donner une émotion que ne donneraient pas des plaques pédantesquement commémoratives.

Les noms propres sont imposés aux rues par

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quelqu'un, par un gouvernement, par un conseil. Tantôt c'est la flatterie qui propose, tantôt c'est la passion politique qui dispose. Mettons que la flatterie soit quelquefois bien placée, que la passion politique soit équitable. Mais que ce soit l'une ou l'autre qui propose et dispose, c'est toujours un monsieur qui compose.

Les vieux noms de tout à l'heure, au contraire, les souvenirs, les sobriquets, les images pittoresques, ont été donnés et consacrés par celui que Voltaire, qui s'y connaissait, trouvait plus spirituel que lui-même, je veux dire par tout le monde. C'est la raison qui fait qu'ils sont charmants, comme les rondes, comme les légendes, comme les chansons populaires, dont la beauté naïve, simple, irréductible aux procèdes artistiques, fait le désespoir des plus grands artistes.

Victor Hugo a écrit ce que dit la Bouched'Ombre ; mais je suis sûr qu'il est jaloux de celui qui a inventé le Puits-qui-parle.

Et voilà pourquoi, en dépit des utilitaires, je préfère aux noms historiques les vieux noms qui ne signifient plus rien, mais où chante un écho, souvent baroque, toujours musical, de la grande voix populaire.

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