COSTUMES DE PEUPLE
Le peuple est vraiment plus artiste que la bourgeoisie. Il n'obéit pas, comme elle, au mol d'ordre tyranniqiie de la mode, qui nous habille tous à l'uniforme. D'instinct, par amour inconscient du pittoresque, et aussi grâce aux nécessités de son travail multiple, il réagit contre cette maladie moderne de l'égalitarisme en matière de costume.
En vain les Godchau, les Pont-Neuf, les Belle- Jardinière l'inondent de confections toutes faites, de jaquettes taillées sur un patron unique, de complets manufacturés à la grosse et tirés à des milliers d'exemplaires désespérément semblables. Il ne se laisse affubler ainsi que le dimanche, quand il veut précisément singer la bourgeoisie. Mais le reste du temps, quand il est lui-même, quand il vaque à ses labeurs et y trouve son expression naturelle, c'est à son propre goût qu'il façonne l'esthétique de son costume. Et ce goût
est bon, et cette esthétique est parfaite ; car son costume est toujours beau.
Surtout, il est varié, tandis que le nôtre est d'une lamentable monotonie. A cette heure, par exemple, les gens soi-disant bien mis n'offrent que deux types, aussi laids l'un que l'autre : en veston et petit chapeau de boudiné , ils ont l'air de grooms anglais; en redingote et tuyau de poêle, ils ont l'air de croque-morts. Les types du peuple, au contraire, sont innombrables.
Voyez plutôt combien se distinguent les suivants, pris dans le tas au hasard du souvenir !
Le charpentier porte généralement son bourgeron flottant sur ses épaules, comme un dolman de hussard. Son pantalon, serré aux chevilles, bouffe et ballonne sur les cuisses. 11 est en velours, marron pour la plupart, mais souvent aussi d'un bleu éclatant. La taille est étranglée par une large et splendide ceinture rouge.
Le serrurier est reconnaissable à sa veste courte, arrondie sur les reins, aussi cambrée qu'une veste d'Espagnol, et dont l'indigo fané et lavé ressemble au tendre azur du ciel parisien. Sa poitrine est sabrée par la bretelle de sa trousse, qu'il porte sur la hanche comme une giberne au bout d'un baudrier.
L'emballeur est drapé, ainsi que dans une gandourah orientale, dans son grand tablier couleur vert bouteille, qui s'attache au col et à kl ceinture par de brillantes agrafes en laiton. Sur le ventre bâillent les poches, pleines de clous
luisants, en acier, en cuivre doré. On dirait une cartouchière chargée à mitraille.
Le boucher, avec sa cotte violette qui lui fait un gorgerin de pourpre pâle, avec sa tunique de serviettes qui lui laisse les bras nus et dégagés, avec ses chaînes qui lui pendent sur la cuisse et y font tintinnabuler les aiguisoirs et les couteaux à gaine de bois jaune, le boucher a l'air d'un sacrificateur antique debout dans sa robe immaculée où le sang tout à l'heure effeuillera des roses.
Et combien d'autres que je pourrais encore noter d'un trait, tous différents, tous nettement caractérisés : le fort sous son large chapeau de mousquetaire blanc, le charbonnier aux culottes de velours vert, l'ébéniste au noir tablier constellé de vernis multicolores, le débardeur en tricot rayé, le peintre coiffé d'un bonnet phrygien bariolé comme un prisme, l'égoutier aux bottes de ligueur, le fumiste aux jambes guêtrées de genouillères, le maréchal-ferrant avec sa cuirasse et ses cuissards en peau de bœuf, le vidangeur harnaché de cuir et engoncé dans sa vaste collerette ainsi qu'un guerrier japonais, et d'autres, d'autres encore, tous différents, tous' superbes, qui feraient un délilé de costumes aussi variés et aussi épiques que ceux de la grande armée en personne.
Il n'y a pas jusqu'aux maçons, aux vulgaires Limousins que le plâtre condamne cependant à l'uniformité du blanc, il n'y a pas jusqu'à ces
Pierrots forcés qui ne tâchent d'accrocher un lambeau de couleur pour égayer le gris de leurs blouses. En ce moment, une révolution transforme leur coiffure. Ils lâchent la casquette et lui préfèrent ces petits chapeaux de feutre importés en France par le lawn-tenis.
Des gens bien étonnés, c'est les gommeux et les gommeuses qui arboraient cet été, aux bains de mer, les susdits bicoquets et qui les retrouvent aujourd'hui sur les tronches populacières des gâcheurs de mortier. Du coup, ils vont y renoncer dédaigneusement. Ils y ont renoncé déjà, et les ont remplacés par une hideuse casquette plate, à longue visière, casquette d'infirmier, visière d'aveugle. Et les voilà redevenus laids comme devant, tandis que les Limousins se font beaux.
Rien de joli, en effet, comme ces chapeaux de toutes nuances, qui étincellent maintenant parmi les pierres des bâtisses ainsi que des fleurs dans des rochers. Il y en a de rouges, pareils à des coquelicots; de bleus, pareils à des bleuets; de violets, pareils à des violettes et à des lilas; de roses, pareils à des camélias teintés; de verts, pareils aux jeunes pousses printanières ; et de jaunes, pareils à des boutons d'or ou à des papillons aux ailes de soufre.
Ainsi, tandis que nous allons dans la vie, nous autres, tristement vêtus de noir, ou tout au plus de gris, portant éternellement le deuil de nos gaietés perdues, et sinistres , et vilains, et tous uniformément vilains et sinistres, comme une
bande de corbeaux, ils travaillent en chantant dans une fête de costumes et de couleurs, eux les pauvres compagnons, joyeux oiseaux bariolés, que leur travail lui-même décore.
Ah! je vous crois, que le peuple est plus artiste que nous! Sans aller plus loin, pour s'en convaincre, il suffit de comparer les faces bourgeoises sous l'éteignoir du chapeau de soie et ces simples trognes de Limousins coiffées avec des morceaux d'arc-en-ciel.
SOUVEXÎRS ET FANTAISIES 209