‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 40 sur 80 · LA MI-CARÊME EN RACCOURCI · texte numérisé non relu

LA MI-CARÊME EN RACCOURCI

Je connais un homme méticuleux, positiviste, classifîcateur et paperassier, qui a eu l'idée, dès l'âge le plus tendre, de noter chaque jour ses impressions. Il prétend avoir été sincère. Je n'en répondrais pas, toutefois; car son cahier contient des notes prises vers les cinq ans, et qui me semblent fort avoir été faites après coup. Il n'en est pas moins convaincu de sa bonne foi.

— Et à quoi destinez-vous ces Mémoires? lui demandais-je hier.

— A écrire plus tard ceux de mon temps, me répondit-il. Vous comprenez : quand je serai miir pour l'œuvre que je rêve, je trouverai là, dans mes registres, des térnoignages sérieux sur toute chose. Par exemple, voici une coutume quelconque, une fête annuelle, bien. J'en veux fixer le souvenir pour la postérité. Qu'est-ce que je fais? Je collationne mes sensations successives à propos de cette fête, et j'en tire une synthèse où rien ne

peut élre oublié, puisque je vois cette fête avec mes yeux de tout âge. Y êtes- vous?

— Parfaitement. C'est très ingénieux. Vous êtes un thésauriseur de documents huipains.

Ce compliment le flatta.

— Et tenez, reprit-il, voulez-vous essayer vousmême la puissance de ma méthode? Vous verrez comme c'est fort. Prenons la Mi-Carême, qui tombe demain, et cherchons ce qui m'en est resté à chaque année nouvelle. Nous aurons ensuite une quintessence de la Mi-Carême, en dégageant la note dominante.

Et nous feuilletâmes ensemble l'énorme manuscrit, dont je transcris les passages les plus saillants, pris à des époques quinquennales.

« Cinq ans. On m'habille en zouave et l'on me promène sur les boulevards. Il y a des voitures de masques. J'ai mal à la tête. Tout le monde joue du cornet à bouquin. Je mange de la galette du Gymnase. Le soir, je bois du vin mousseux, j'ai une indigestion et je fais dans ma culotte.

« Dix ans. On m'habille en tambour-major et l'on me promène sur les boulevards, encombrés de masques. Quel mal de tête! Je souffle tout de même dans ma trompe de grès. Je mange des brioches rue de la Lune. A dîner, on boit du Champagne. Indigestion. Coliques.

u Quinze ans. Je vais me promener sur les boulevards. Je suis en potache. Voitures de masques. J'entre dans un café. Je bois des bocks qui mous-

sent, puis je prends une bavaroise avec des biscuits. Je fume un gros cigare. Mal à la tête, au cœur et au ventre. Ah! les sales trompes, quel vacarme ! Ça redouble mon indisposition. Tant pis! je ne peux pas me retenir.

(( Vingt ans. Je suis déguisé en mousquetaire. Promenade sur les boulevards. Il me semble qu'il y a moins de masques que l'an dernier. Choucroute et crêpes chez la mère Schaller,oùjejoue de la trompe. Souper chez Baratte, au Champagne. Rentré saoul. Mal aux cheveux. Indigestion. Dérangement.

« Vingt-cinq ans. Je suis en voiture sur les boulevards, avec Anna en laitière. Moi, en gardefrançaise. Il n'y a presque pas d'autres masques. Dîner rue des Martyrs, chez la mère Arsène. Mangé des tripes et bu du cidre. Souper chez Baratte, au Champagne. Lâché par Anna, qui part avec Jules, un joueur de trompe. Je me livre à la boisson. Le cidre me revient. Malade, au poste, rossé par mes voisins que j'empeste.

ce Trente ans. Je mène mon fils, habillé en zouave, faire un tour sur les boulevards. Je lui achète un cornet à bouquin. Comme il y a peu de masques ! Je lui fais manger des brioches. Le soir, dîner chez les Bertrand. On boit de la blanquette de Limoux. Eugène et moi, nous sommes purgés.

« Trente-cinq ans... )>

— Pardon, fis-je au père d'Eugène. Sans aller plus loin, si nous commencions déjà la synthèse !

Il me semble que nous tenons les éléments pour une période très nette. Nous appellerions cela, par exemple, la Mi-Carême d'un jeune homme.

— Fort bien ! Il est évident qu'il y a là un premier chapitre tout indiqué.

Alors, mon bonhomme se mit à chiffrer énergiquement. Il pointait les notes semblables, éliminait les détails passagers, additionnait ceux dont le retour prouvai* la permanence essentielle. Il cherchait la caractéristique, la loi, pour dégager hnalement la formule scientifique de la Mi-Carême.

Il y arriva enfin, et, triomphalement, il écrivit :

« La Mi-Carême, pour les hommes de cinq à trente ans, est une fête annuelle où l'on se déguise en militaire, le plus souvent en zouave, où l'on joue de la trompe et du cornet à bouquin, où l'on se promène sur les boulevards parmi des masques dont le nombre diminue d'année en année. Il est d'usage, ce jour-là, de manger des choses lourdes, de boire des choses mousseuses, d'avoir une céphalalgie et des douleurs intestinales. La loi la plus constante et la plus rigoureusement observée exige que cet ensemble de phénomènes ait pour couronnement une violente diarrhée, presque toujours fatale aux culottes. »

— Hein! ajouta le père d'Eugène, quelle belle chose tout de même que la science !

204 LE rAVÉ

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