CRÉMERIES
Ce n'est pas la crémerie des quartiers riches que je voudrais chanter aujourd'hui dans un poème en prose, rhythmé comme ceux de Baudelaire, suggestif comme ceux d'Aloysius Bertrand. La poésie, le rhythme, les mélancoliques souvenances ne viennent guère battre de l'aile à la devanture de ces belles boutiques neuves, toutes pimpantes de luxe moderne, cuirassées de marbre blanc, galonnées de dorures, où l'on vond du lait en bouteilles plombées, où la glace à rafraîchir flamboie sous les caresses du gaz, où les fromages précieux étalent orgueilleusement leurs splendeurs à la façon de bijoux exposés dans une vitrine, si bien que le Camembert y semble être des topazes écrasées, tandis que le Roquefort fait l'effet d'un morceau d'albâtre incrusté de veines en émeraude, et que le modeste bondon luimême a l'air d'avoir été roulé dans un semis de turquoises. Non, ce n'est point cette crèmerie-là qui m'attire !
Et ce n'est pas non plus la crémerie des quai'tiers bourgeois, hantée des bonnes qui viennent y potiner le matin dans le joyeux carillon des boîtes au lait, la crémerie chère aux concierges à qui l'on débite deux sous de Brie dans un carré de papier jaune, la crémerie dont l'haleine forte emplit la rue, si bien qu'en passant sur le trottoir d'en face, il suffit de fermer les yeux pour s'imaginer qu'on mâche à même un Livarot. Non, ce n'est pas celle-là non plus que je voudrais chanter aujourd'hui dans un poème en prose, rhythmé comme ceux de Baudelaire, suggestif comme ceux d'Aloysius Bertrand. La crémerie à laquelle je songe, c'est la crémerie où l'on mange, c'est le restaurant des humbles, c'est la maison où vont ceux qu'effraye la vulgarité des mastroquets, ceux qui trouvent trop somptueux le service compliqué des Bouillons-Duval, et ceux dont la gourmandise timide ne se risque jamais jusqu'à l'espoir capiteux d'une demi- Mdcon supérieur.
Toutefois, la crémerie où ma fantaisie veut rêver, ce n'est pas non plus la crémerie bruyante et achalandée des quartiers populeux. Là, dans le cliquetis des assiettes et des chopines, qui font un bruit de castagnettes sur le marbre poli des tables, dans le tohu-bohu des garçons affairés qui commandent ô.'innoïnhra.hles bœufs aux choux avec beaucoup de choux, dans la fumée des soupes que traverse le brusque éclair des cuillers en alfé nide, dans la litanie sonore des additions criées
216 LE TAVÉ
à haute voix, dans le tapage assourdissant de tous ces tapages confondus, il y a comme une ribote de voyageurs pressés, comme une curée d'appétits en chamaille ; et, parmi les parfums épais, les manœuvres brutales et les aigres tintamarres de cette halle aux repas, on ne saurait vraiment trouver une place où puisse se poser la délicate et silencieuse hirondelle de la rêverie. Non, ce n'est pas encore dans cette crèmerie-là que je voudrais égrener le chapelet desrhythmes savants et des mélancoUques souvenances.
Et ce n'est pas non plus dans les crémeries, déjà plus tranquilles cependant, où les étudiants pauvres et laborieux vont se repaître, aux alentours de rOdéon, en compagnie de pions sans place et de poètes lyriques sans laurier. J'estime comme il convient l'antique renommée de Polydore, où j'ai savouré à mon heure l'œuf sur le plat solitaire et pensif. Un seul œuf, vous avez bien lu! Pas deux! On pouvait n'en demander qu'un! Oh! joie pour les bourses à sec! On commandait cela en l'appelant avec ironie, non pas un œuf, mais un veuf. Sois béni, Polydore! Et toi aussi, vieux père Paul, ancien courrier de cabinet, plus chiche, mais plus raffiné de cuisine, ainsi qu'on devait s'y attendre dans une maison au seuil de laquelle était écrit : Si parla italiano. Je me souviens, je me souviens ! Et pourtant, ce n'est pas cette crèmerie-là que je voudrais chanter aujourd'hui. La jeunesse des étudiants et des pions, la déclamation fougueuse des Musset en
herbe, la faim de ces mangeurs qui ont leurs trente-deux dents, tout cela est trop vivant encore pour l'élégie que je rêve.
La crémerie qu'il me plaît d'évoquer dans un poème en prose, rhythmé comme ceux de Baudelaire, suggestif comme ceux d'Aloysius Bertrand, c'est la crémerie inconnue, mystérieuse, perdue au fond d'un quartier que je ne veux pas dire, la crémerie où n'entre jamais personne, la crémerie où végètent un vieux garçon qui a oublié le nom des plats et une vieille demoiselle de comptoir qui a désappris l'art superilu des additions.
Et pourtant, il y a des petits papiers à en-tête imprimée, tout prêts à recevoir ces additions, qui sont devenues chimériques. Et il y a des plats aussi! Derrière les rideaux en guipure jaunie per le temps, sur une montre propre comme un autel, on peut les voir, ces plats, ces pauvres plats qu'une inexplicable et inexorable fatalité condamne à demeurer éternellement vierges, symboles trop fidèles sans doute de la vieille demoiselle qui les garde et les regarde, et se llétrit comme eux dans la mélancolie d'un mépris universel.
Immobiles, solennels, toujours dans le même ordre, ils attendent l'heure où le vieux garçon qui sommeille viendra les déranger derrière les rideaux en guipure jaunie par le temps. Et jamais cette heure n'a sonné au cartel qui palpite seul dans cette morne nécropole. A quoi pensent les pauvres plats? Et les assiettes empi-
lées sur la table du fond? Et les couverts dont l'étain ne résonne plus? Et les petits carafons, où le vin ne met plus la lumière de sa mousse violette? Et le vieux garçon qui a oublié le nom des plats, à quoi pense-t-il? A quoi pense, en face de lui, la vieille demoiselle qui a désappris l'art superflu des additions?
Mais à quoi pensé-je moi-même, d'avoir été m'asseoir un jour dans cette crémerie de la Belle au bois dormant? A quoi pensé-je surtout, de vouloir traduire par des mots la navrante et pourtant délicieuse tristesse qui m'est restée dans le cœur avec cette lointaine souvenance d'un temps aboli? A quoi pensé-je de lâcher à rendre cela dans un poème en prose, rhytlimé comme ceux de Baudelaire, suggestif comme ceux d'Aloysius Bertrand?