LES OISEAUX DE PARIS
On a dit avec raison que les Parisiens sont les gens du monde qui connaissent le moins les monuments de Paris. On a d'ailleurs eu tort de leur en faire tant de reproches ; car vraiment leur flânerie est beaucoup trop occupée des mille distractions de la rue, pour qu'il leur puisse venir l'idée d'aller grimper, par exemple, dans le mirliton d'airain de la place Vendôme.
Ce qui est moins pardonnable, c'est qu'ils ignorent les curiosités naturelles de ce Paris, curiosités qu'on peut voir au hasard de la promenade, et qui sont plus nombreuses qu'on ne pense.
Ainsi, qui diable connaît les oiseaux de Paris?
Tous ceux à qui j'en ai parlé m'ont répondu :
— Ah ! oui, les moineaux.
Quelques-uns, plus observateurs, y ont joint les pigeons.
Enfln, les gens tout à fait savants en cette matière m'ont touché un mot du retour des hirondelles.
Et puis? Et puis, c'est tout. Les Parisiens s'imaginent qu'il n'existe à Paris, en fait d'oiseaux, que des moineaux, des pigeons et des hirondelles. Aveugles comme ceux de l'Évangile, qui ont des yeux et qui ne voient point !
Notez que je n'ai pas dessein d'enfiler ici une plaisanterie. Je ne vais pas compter parmi les oiseaux de Paris ceux du Jardin des Plantes ou des oiseleurs du quai, non plus que les grues du trottoir, ou les gobe-mouches de la Bourse, ou les perroquets étouffés chaque jour sur le coup de cinq heures. Non, je méprise ces facéties de chroniquailleur, et c'est en naturaliste (au sens antique et français du mot), en curieux d'histoire naturelle, que je veux signaler aux Parisiens les oiseaux de Paris.
Et d'abord les grues, les vraies. Il y en a, et des cigognes plus souvent encore. Elles ne font que passer, au reste ; mais assez souvent, à l'épogue des migrations, on entend chanter là-haut les craquètements aigus de ces élégants pèlerins. Leur troupe, qui s'avance sous la forme d'un angle, met comme un accroc noir dans l'étoffe gris-perle de notre ciel.
Mais sans parler de ces hôtes d'une heure, combien d'oiseaux campagnards, et même de race précieuse, qui sont les familiers de la grande ville, où ils vivent aussi libres que dans les bois!
C'est qu'il y a des bois à Paris, il faut bien l'avouer. Allez voir aux environs de l'Elysée. Dans
la cime des grands arbres croassent les corbeaux et surtout les corneilles. Au faubourg Saint- Germain, parmi les frondaisons des quelques vieux parcs qui subsistent, on entend pisoter les étourneaux au plumage grivelé comme des peaux de saucisse. Sur la crête des murs, apparaissent des merles siffleurs, qui, avant de se fourrer sous le lierre, lancent de leur bec, ourlé de jaune, un bruyant et joyeux caracacaca.
Rien d'étonnant en somme, à ce que ces parcs aient des oiseaux. Mais que diriez-vous si je vous en montrais dans les squares? Eh! oui, dans les squares, dans ces arbres sous lesquels grouille, et crie, et joue la bande des enfants tapageurs, dans ces arbres qui ne connaissent jamais le silence, même la nuit, dans ce milieu tout parisien, il y a aussi des oiseaux, et non des moineaux seulement.
Je fut très stupéfait, je l'avoue, la première fois que je vis un merle au square des Arts-et- Métiers. Quelque égaré, sans doute, quelque échappé de cage ! Je m'attendais à lui entendre siffler : Quand j'ai bu du vin clairet. Eh bien ! pas du tout. J'observai. 11 n'était pas seul. Il y en avait toute une colonie. Ils font leurs nids dans les platanes.
Et les oiseaux aquatiques? Ce n'est pas seulement par les grands froids, qu'on voit des palmipèdes sauvages faire concurrence sur la Seine aux cygnes civilisés des Tuileries. En tout temps, ces sauvaces embellissent le fleuve.
Allez en aval de Paris, et vous trouverez les mouettes occupées à taquiner le goujon, elles aussi, et je vous prie de croire qu'elles rendent des points aux mélancoliques pêcheurs dont la ligne n'est jamais tirée que pour changer l'asticot.
Grises, gaies, alertes, elles planent un moment sur leurs ailes immobiles, puis plongent soudain et ressortent avec un éclair d'argent dans le bec.
Et quels piaillements, quelles parties de nage frénétiques , quand le temps doit tourner à l'orage! Le baromètre du Pont-Neuf est toujours en retard sur elles.
Du côté de Chaillot, Javel, Auteuil, ce sont les bergeronnettes qui font la chasse aux mouches et aux cousins. D'un bord à l'autre de la rivière, elles volent raide, en poussant un tout petit cri qui ressemble au grincement d'un tire-bouchon dans le liège. Elles se posent net, en hochant la queue en l'air comme les oiseaux japonais.
Enfin, le roi de la Seine, c'est un des plus beaux oiseaux qu'il y ait, non seulement en France, mais au monde, c'est un des bijoux de la gent ailée, c'est le martin-pêcheur. Il est rare partout celui-là. Eh bien! je l'ai rencontré plus d'une fois ici, et en pleine ville, en face de la Manutention militaire. J'ai vu étinceler, dans notre atmosphère de brume, son corps de saphir vivant, qui accroche la lumière et la renvoie en chatoiements d'azur teinté d'émeraude.
Oui, en plein Paris, je vous le jure. Et la
preuve, c'est qu'au moment où je rêvais de campagne, de marais perdus, de solitude, à ce moment même deux voyous passaient près de moi, et l'un disait à l'autre :
— Parfaitement, ma vieille, à trois sous ! Il ne m'a coûté que trois sous. Et tu vois, un foulard tout neuf, ce qu'il y a de plus bath! Alors je m'ai dit que moi aussi je me torcherais le pif dans de la soie. C'est rien doux! Et puis, vrai, pour trois sous, hein? C'est pas la peine de se moucher avec ses doigts.