LE CARREAU DES HALLES
L'expression tombait en désuétude; elle va revivre avec la chose ressuscitée. On peut voir, cette année, le carreau des Halles dans son pittoresque fouillis, dans son déballage grouillant et bariolé. H s'étale au bord des larges trottoirs de la rue Centrale. Ses éventaires en plein vent sont les baraques de ce court et fourmillant boulevard des pauvres.
Le long du mur est toujours galonné du ruban vert qu'y font les marchands des quatre saisons. Mais le débordement des. choux est refoulé tout contre, et le long de la chaussée a changé sa dentelle de légumes contre les broderies éclatantes des jouets, du linge, de la porcelaine, des bibelots, de la ferraille, des étoffes.
Ces trottoirs, si curieux déjà et si pittoresques d'ordinaire, sont encore égayés et ranimés par ces bandes aux tons divers, qui se font pendant comme les deux lisières de couleur d'une tapisserie orientale.
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Et pourtant, combien peu précieux sont les éléments de ce riche coup d'œil! Pour donner cette impression de coloris varié, de galons éclatants, de tapisserie exotique, il suffit de légumes à quelques sous le tas et de riens dont on peut s'emplir les poches avec un franc.
Mais c'est qu'aussi deux artistes merveilleux, incomparables, ont fourni ces choses à bon marché et se sont mêlés de leur arrangement; et ces deux artistes s'appellent la Nature et Paris.
La nature a fourni ces légumes, dont les formes, les nuances, la physionomie trop familières pour que nous les remarquions habituellement, sont devenues banales à nos yeux, mais exciteraient à coup sûr l'imagination de quelqu'un qui les verrait pour la première fois. J'ai l'air d'enfiler un paradoxe : mais réfléchissez! Supposez un poète, un peintre, un curieux seulement, à qui ces aspects seraient étrangers et nouveaux! N'admirerait-il pas ces cônes au ton indéfinissable, ni rouge, ni jaune, ni rose, qui portent un panache de plumes vertes ou une collerette de Chantilly teinte dans de l'émeraude fondue? N'admirerait-il pas ces boules d'un ton crémeux, terminées par une pointe d'albâtre filé? Ne pousserait-il pas des oh! et des ah! devant ces sceptres élégants dont la poignée en nacre est ornée d'une houppe en soie et dont le bout s'épanouit en un bouquet de rubans satinés ? Et pour nous ces cônes sont des carottes, ces boules des navets et ces sceptres des poireaux.
Paris, de so/i côté, a fourni ces riens dont le tas s'harmonise comme les morceaux de verre d'un kaléidoscope : ces joujoux en bois peinturluré, ces faïences grossières, ces bonnets en fausse guipure, ces calicots misérables, ces ferrailles dépareillées, tous ces objets sans valeur auxquels cependant il a mis sa signature de maître, ici dans une ligne élégante, là dans une couleur imprévue, ailleurs dans le chiffonnage ou le coup de pouce qui n'est rien et qui fait tout.
Et voilà comment ces légumes, d'un côté, et cette camelote, de l'autre, se trouvent former un ensemble amusant aux yeux. Voilà comment, en enfilant d'un regard le trottoir, sombre au milieu sous la foule, illuminé à chaque bord par les taches des éventaires, j'ai vu distinctement une grande bande de tapisserie orientale, toute brochée de soie, de velours, de laines multicolores, brodée de filigranes, de saphirs, de rubis, d'émeraudes, aveuglante comme un arc-en-ciel de nuances et de pierreries, tandis qu'à côté de moi un petit voyou glapissait :
— A deux sous toute la boutique, à deux sous!
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