IL FAIT FROID
I — LA PREMIÈRE DE l'hIVER
Ça y est! Monseigneur l'Hiver va faire son entrée en scène.
Les trois coups ont été frappés, et bien des fois déjà, par la lourde cognée de TAuverpin qui fend des souches sur le sonore pavé des cours.
La rampe a été haussée brusquement. Sur le rideau du ciel, le clair soleil de novembre plaque sa lumière d'une blancheur éblouissante.
L'orchestre a joué son ouverture, la symphonie automnale dont la basse mélancolique est grondée par les lamentations du vent, tandis que dans la cheminée le feu pétille, ronronne, siffle, éclate en arpèges, se disputant avec la bouillotte qui pique des trilles interminables et perle de fantastiques vocalises.
Le rideau s'est levé sur le féerique décor de la Toussaint, tout doré et mordoré de pampres
jaunis, de branchages roux, de feuilles mortes. Dans Paris même, ces vagabondes feuilles mortes enchevêtrent leur ronde à la fois lugubre et bm*lesque, semblables à des fantômes d'enfants qui danseraient une farandole.
L'orgue de Barbarie rythme ce ballet, et moud la vieille romance qui vient battre de l'aile contre les vitres closes :
Jours tièdes, brises molles,
Pour longtemps sont passes.
Tournez, valsez comme des folles.
Pauvres feuilles, tournez, valsez.
Et voici les comparses du drame qui sortent des coulisses : les Bises aux joues gonflées, les Gelées au nez rouge, l'Onglée aux doigts bleuis, les Roupies diamantées, les stalactites de givre qui pendeloquent les moustaches.
Ça y est! Monseigneur l'Hiver va faire son entrée en scène.
Rien de charmant comme le premier acte de ce drame, dont les derniers seront si farouches et si tragiques! C'est la comédie et même la farce qui se donnent tout d'abord la réplique en coquetant et parmi les éclats de rire.
Les femmes ont un petit moure enluminé de laque rose. Le lobe de leur oreille ressemble à une fraise, qu'on a envie de mordiller. Sous la voilette, leurs yeux piqués par le froid ont une humidité langoureuse. Leurs menottes ne demandent qu'à être longuement pressées. C'est le
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moment des rentrées frileuses, où Ton vient s'asseoir sur les genoux de l'homme aimé ; et jamais le nid tiède n'a été plus réchauffé de caresses.
Et l'esprit aussi, comme la chair, est fouetté par les bises inattendues. Le gamin est plus gouailleur. L'ouvrier a le sang aux pommettes. Les paroles chantent ou ricanent, dans l'air léger, avec des vibrations plus métalliques.
On s'amuse du jet de fumée qui fait panache aux naseaux des bêtes. On blague les vieux claque-dents qui se renfrognent au fond de leur cache-nez. On crie en passant près des chiens affairés, pour les voir filer sur la terre sèche, la tambourinant de leurs ongles, et traînant au ras du sol leur queue raide comme celle d'une poêle.
Puis, il y a les marrons, chauds, chauds, les' marrons, qu'on épluche au pas de course, et dont les peaux écrasées bruissent ainsi qu'un crachement d'ivrogne. Essayez ce jeu derrière un monsieur grave, et vous verrez de quel air il se retournera, croyant qu'on a contaminé le pan de sa houppelande.
Oh! le joli premier acte, qui fait plaisir à tous, au pauvre et au riche! Bravo, la gelée de novembre ! Bravo, les feuilles mortes qui viennent coller à la boutonnière du passant des décorations imprévues! Bravo, le frisque du matin, qui ravigote le sang, qui cingle la vie, qui rend les hommes plus alertes, les enfants plus joueurs et les femmes plus désirables !
Bientôt, hélas! le drame se corsera lugubrement. Après les comiques du début, viendra le traître, le grand froid qui durcit les veines, qui engourdit les courages, le froid qui poignarde et qui tue.
Monseigneur l'Hiver aura fait alors son entrée en scène, et se démènera en pleine tragédie. Un roi superbe, il faut l'avouer, avec son manteau en velours de brume, doublé de neige pour hermine, avec sa barbe floconneuse, sa voix de tempête et son regard de glace. Mais que de victimes sur son passage! Et quels sombres estafiers lui font cortège! C'est la Faim, le Manque-de-feu, la Fièvre, le Vent aigu fourrant sa baïonnette dans les mansardes, la Phtisie collant ses lèvres violettes à la bouche des nouveau-nés !
Oh! le terrible drame, plein de meurtres, plein de cris et de sanglots ! Et comme le vieux bonhomme Misère va souffrir encore à se défendre contre son bourreau, contre son tourmenteur, contre monseigneur l'Hiver, ce Torquemada des Saisons ! Pauvre bonhomme Misère ! N'est-ce pas déjà son râle qu'on entend dans les bises sifflantes qui déferlent au coin des rues?
Non, heureusement! Monseigneur l'Hiver n'a pas encore fait son entrée en scène. Nous ne sommes qu'au premier acte. On vient seulement de lever le rideau sur le féerique décor de la Toussaint; et ce râle qui bat des ailes contre les vitres closes, c'est la mélancolique cantilène de
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l'orgue de Barbarie, qui égrène la vieille romance :
Tournez, valsez comme des folles, Pauvres feuilles, tournez, valsez.
Et la pièce en est encore à ce moment délicieux, où finit l'ouverture, parmi les arpèges de l'âtre et les trilles de la bouillotte, tandis que les arbres, semant leurs feuilles jaunes du bout de leurs bras amaigris, semblent des vieillards prodigues qui jettent aux quatre vents des envolées de louis d'or.