UN DOMPTEUR
Le froid vient de ruiner Claude Ramboisson, le dompteur. Toute sa ménagerie l'a lâché. 11 faut que je vous raconte l'histoire.
Vous ne connaissez pas Claude Ramboisson? Je vais vous le présenter. Oh! ce n'est pas un beau gars comme Bidel. C'est une espèce de vieux pauvre, gringalet, sale, rigolo, hirsute, avec des yeux en boutonnières et un nez pareil à une aubergine trop mûre. Les cheveux et la barbe, jaunâtres, raides, gras, ressemblent à du vermicelle bouilli et en désordre.
Mais ne méprisez pas ces cheveux et cette barbe ! C'est la cage de ses bêtes.
Claude Ramboisson est dompteur de poux.
11 faut le voir, ou plutôt il fallait le voir quand il exhibait ses élèves, ses fauves. Du bout des doigts, délicatement, ainsi qu'une jeune fille cueille des fraises, il amène les monstres au jour, pour les faire travailler sur sa manche. Ils ivont, ils viennent, s'arrêtent, au commandement.
Ils font la lutte, et Ramboisson prétend qu'elle est à mains plates. Ils répondent à leurs noms. Chacun a le sien. Il y a Louis-Philippe, Badingue, le Ramoneur {un sans soin), Tape-à-l'œil (un coquet). Il y a aussi Mélanie, Ursule, la Chatte. Ramboisson distingue, paraît-il, les sexes. Puis il y a les gosses, en apprentissage. Ramboisson tue les malbâtis et soigne ceux qui pourront lui faire honneur.
En a-t-il trop tué, ce qui a dû indigner les mères? A-t-il exigé trop de travail pour trop peu de salaire? A-t-il blessé des amours-propres? Toujours est-il qu avant-hier ses élèves l'ont laissé en plan. 11 avait couché dans un garno où on est deux par paillasse. Son camarade de pionce était un gros père, à mine rouge, qui avait une tête comme un bonnet d'astrakan.
— J'aurais dû me méfier, en voyant ces cheveux-là, dit Ramboisson avec mélancolie. Une vraie forêt. Et pas de pommade!
Dame! que voulez-vous? un des poux aura été explorer ce pays inconnu. Ce Christophe Colomb aura rapporté à ses frères de bonnes nouvelles. Il y avait là, après une simple traversée sur la paillasse froide, à deux pas, une vraie contrée de Cocagne, un paradis pour les poux, de l'air, de l'espace, des joies sans nombre, plus de travail, la liberté!!!
Et ils ont déserté la cage. C'était courir l'aventure, je le sais. Au moins, avec Ramboisson, on était sûr du lendemain. Avec l'autre, n'y avait-il
pas de dangers à risquer? Peut-être il se lavait la tête? Bah ! tant pis ! l'indépendance avant tout. Comme dit Tacite : Malo perciculosam libertatem. Est-ce à nous de les blâmer, à nous, fils de 89?
N'importe! C'est triste pour Ramboisson. Mais il se refera une ménagerie, espérons-le. Et je le verrai encore, rue de la Gaîté, à Montparnasse, ôtant sa casquette et terminant ainsi son boniment :
— Oui, les aminches. Le proverbe dit que les moules sont les huîtres du savetier. Eh bien! les poux, c'est les puces du pauvre.