TAC! TAC
Tac! lac! — Tac! lac! — Tac! lac!
Un bruit régulier, cadencé, comme une mesure à deux temps dont le second serait le temps fort : Tac! tac! — Tac! tac! — Qu'est-ce que c'est que ça?
Brusquement cela se transforme. La mesure à deux temps devient à trois temps : Tac! tac! tac! — Tac! tac! tac! — On dirait un métronome qui se dérange. Ali! c'est singulier!
Tout à coup, le détraquement du métronome se fait épileptique, fou, absurde. La mesure bat la campagne. C'est du six-huit, puis du deuxquatre, puis d'un nombre impossible à chiffrer. Il y a des sauts, des contre-temps. Les tac! tac! tantôt se précipitent comme la grêle : Tac! tac! tac! tac! tac! tac! tac! tantôt s'arrêtent court en coup de fouet : Tac ! Il me semble entendre une voix qui serait en bois, et qui parlerait, bredouillerait, bégayerait, par mots rapides, convulsifs, saccadés, coupés de hoquets, et toujours
sur celte unique et bizarre monosyllabe : Tac! Quelle drôle de chanson! quelle voix étrange! quel instrument plutôt !
Qui diable fait ce bruit? Parbleu! C'est trop fort! Je le saurai. Je veux le savoir.
Il est près de deux heures du matin. C'est en ouvrant ma fenêtre pour fermer les persiennes, c'est par hasard que, j'ai perçu le premier tac ! tac! Et je suis resté là, cloué en place par l'étranpeté de la chose, immobilisé par l'absurdité du mystère. Il fait un froid de chien. Le vent me coupe la figure et me cingle les oreilles. N'importe ! Je ne bouge pas, je ne tire pas ma croisée, je grelotte, j'écoute. Pourquoi? C'est idiot. J'écoute tout de même. L'incompréhensible irrite. L'inconnu attire. Je veux savoir. Écoulons encore! Ça continue. Oui, c'est dans la rue voisine. Le bruit se rapproche. Tiens! il cesse.
Plus rien! Si, à la voix de bois succède une voix humaine. Qu'est-ce qu'elle dit ? Je n'entends pas bien, Allons, bon ! Reprise des tac ! tac ! Mais celte fois avec accompagnement de la voix nouvelle. Je tends l'oreille. Je distingue les paroles :
Saint-Snipice! Saint-Su Ipicel Et dingl din! don! ding! dini don!
M'sieu l'curé, j'vous d mand* pardon !
Tac! tac! — tac! — tac! tac! tac!
i\on, c'est trop bête, de ne pas deviner avec quoi il fait ce tac! lac! Oh! mais je le saurai.
Je vais descendre. Vite, vile! il me semble que ça s'éloigne.
Bon! où ai-je fourré mon chapeau, tout à l'heure, en rentrant? Sacristil toujours comme ça, quand on est pressé ! Ah! le voici. Il était sur ma tête. Descendons.
— Cordon, s'ou plaît!
Je t'en fiche ! ils dorment comme des pots, ces concierges! Je cogne à la porte vitrée. 11 y aurait le feu, que je n'y mettrais pas plus de fièvre. Dame ! mon bonhomme va filer pendant ce temps-là. Quatre étages à descendre, c'est long!
— Cordon, nom d'un chien !
Enfin! la porte s'ouvre. Me voici dans la rue. 0 joie!
Quel profond silence ! Rien! plus rien! Le bruit a cessé complètement. Pas même un vague et lointain écho ! Rien ! Je n'ai pourtant pas rêvé tout à l'heure. Et plus rien!
Il me semble que c'était dans la rue à droite. J'y cours. Néant! Si, si, j'entends quelque chose, là-bas, sur le boulevard, à gauche. Je me précipite par là. Oui, je distingue, parfaitement. Au diantre! c'est le bruit de ma course folle. Rien! toujours rien! Je reviens sur mes pas. Je m'embrouille. Je tourne. Je retourne. Un quart d'heure se passe. Une demi-heure. Rien de rien ! Quel guignon ! Décidément il faut rentrer bredouille.
C'est agaçant tout de même, d'avoir voulu savoir et de ne rien savoir!
Tac! tac! — tac! tac! tac! — De quoi joue-t-on pour chanter ça?
Au fait, que disait donc l'autre chanson, celle du gosier humain? Il y a peut-être un indice làdedans! Saint-Sulpice ! Saint-Sulpice! Eh! eh! Qui sait? Le hasard est si grand! En allant de ce côté-là. Ma foi! J'en aurai le cœur net. Au jour, demain matin, j'irai voir.
Et j'y allai. Que voulez-vous? L'obsession! Je me promenais sur la place Saint-Sulpice, cherchant des yeux, rétléchisssant, ruminant, ne trouvant toujours pas, à la fois penaud et furieux.
J'étais près de la grille du séminaire. Tout à coup, une haleine avinée me frappe au visage et une voix me dit d'un ton pleignard :
— Ayez piquié d'un pove inlîrme!
Cette voix ! sang et tonnerre, cette voix ! Mais c'est la voix qui chantait cette nuit!
Je regarde, stupéfait. Devant moi, l'œil hébété par l'ivresse de la veille, tendant la main droite, appuyé de la gauche sur un bâton, se tenait un bonhomme porté par deux jambes de bois.
Je me penche et lui souftle à l'oreille.
Et ding! din ! don! dinjr!|iUn! don!
M'sieu l'curé, j'vous d'niand pardon!
Et il se sauve comme un insecte estropié, et ses deux pilons font sur le trottoir : Tac! tac! — tac! tac! — tac! tac! tac! tac! tac! — tac! — tac! tac!