‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 54 sur 80 · NOS PEAUX-ROUGES · texte numérisé non relu

NOS PEAUX-ROUGES

Au diable le travail! Zut! Il fait soleil aujourd'hui, et le ciel radieux nous montre son bleu limpide, clair, léger, qui invite à oublier tous les tracas pour aller respirer, marcher, boire les effluves du renouveau, et se griser de cette simple et merveilleuse joie.

Vive ce bon soleil, qui rend vibrant l'air plus tiède, qui met délicatement un peu de rose à la pommette des femmes, qui pique des paillons d'or et des étincelles de diamant jusque dans la fange des ruisseaux, et qui fait s'épanouir un sourire même dans les yeux des misérables! '

En vérité, je vous le dis, par un temps pareil, on n'a qu'une seule chose à faire : envoyer promener tout, et notamment s'envoyer promener soi-même.

Voulez-vous y venir avec moi? Voulez-vous écouter la bonne voix du soleil qui vous parle, comme dit le poète, en lumières sublimes? ¥A]e vous dit de sortir, de partir, d'aller en voyage.

n'importe où. Nous n'irons pas très loin; et cependant je veux vous faire voir des paysages et des êtres que vous n'avez jamais vus. Venez, il fait si beau ! Nous ne quittons pas Paris. Ouvrez bien larges vos poumons, pour humer le printemps, et en route !

Nous prenons les quais et nous remontons la Seine.

Entendez-vous comme elle chante? Elle passe, dans sa robe verte gaufrée par la brise, avec un froufrou de danseuse qui pirouette. On ne sait pas assez comme elle est jolie, notre Seine!

Mais passons. Nous allons là-bas, là-bas, plus loin, où les quais s'élargissent en berges. En clignant un peu les yeux, on croirait que les pavés de ces berges sont de gros galets. Je vous assure qu'on a l'illusion du bord de la mer. Essayez, vous verrez !

Plus loin, encore plus. C'est dans Paris, oui; mais au bout. Nous y sommes. Connaissez-vous ce paysage? Avouez que non. De l'autre côté de la Seine, c'est Bercy, avec ses régiments de futailles qui d'ici fleurent un parfum de framboise. Sur notre berge, c'est le débarcadère au bois. Remontez le courant du regard, vous apercevez Charenton, et au-dessus, surplombant, le bois de Vincennes. Retournez-vous! Le Jardindes-Plantes, toujours vert, lui, grâce aux sapins avec leur cône de feuillage sombre et au cèdre qui étend ses grands bras poilus, comme un vieux patriarche bénissant la ville. Sur la droite,

la Salpêlrière, le Panthéon, le Val-de-Grâce, trois grosses têtes rondes où le soleil allume de petits yeux jaunes. Derrière nous, ÎS'otre-Dame agenouillée au milieu du fleuve, dans ses noires dentelles de pierre, où les vitraux scintillent comme de miraculeux rubis.

Voilà le décor! Je suis sûr que vous ne l'aviez jamais remarqué. Mais, ce dont je suis plus sur encore, c'est que vous ignorez absolument quels sont les êtres qui l'habitent. Des êtres comme vous et moi, pensez-vous? Vous n'y êtes pas. Écoutez.

On dit que la race des Peaux-Rouges est en train de s'éteindre en Amérique. Eh bien ! elle existe à Paris, et c'est ici qu'on la trouve.

Oui, c'est ici, sur ces quais d'une blancheur éblouissante, que flamboient les Peaux-Rouges de Paris, les débardeurs.

Quand il est en pleine besogne, le débardeur a pour tous vêtements un pantalon de toile bleue et une ceinture de flanelle vermillon. La tête, le cou, les bras, la poitrine, le dos, les reins, sont absolument nus; et tout ce nu, rocailleux, raviné, pelé, recuit par la chaleur, lavé par la pluie, tanné par le vent, a la couleur d'une vieille brique et le luisant d'un sou neuf.

Il y a, dans la partie, des délicats, des aristos, qui portent une chemise de cotonnade. Ceux-là n'ont de rouges que les bras, la nuque et un triangle sur la poitrine ouverte. Mais ceux-là ne sont pas les rupins, les dabs!

Les dabs, ils sont superbes. Regardez-les travailler, les beaux mâles! Dans ces cheveux drus et ébouriffés, sur ces cous dont les tendons sont bandés comme des cordes d'arc, le long de ces bras aux muscles saillants, à travers les sillons et les broussailles de ces poitrails velus, parmi les bosses et les trous de ces échines noueuses, la sueur coule en gouttes noires comme du sang épais, la lumière ruisselle aussi comme sur la patine fauve d'un bronze antique.

Il y a trois espèces de débardeurs.

Le plus rude, le plus* fort, le plus superbe, c'est le débardeur de bois. Il travaille ici même où nous sommes, en face de Bercy. Sur la pente du quai, il hisse les poutres énormes, faites d'un seul arbre équarri, et qui, en déboulant, peuvent écraser dix hommes. 11 se mouille les jambes au train, au radeau, et il vit pieds nus, afin de ne pas glisser quand il crispe ses orteils sur le pavé humide en criant : Oh! hisse!

Le débardeur de charbon porte sa charge sur ses reins, dans une manne en paillasson. Il marche, comme un danseur de corde, les yeux fixés sur le bout de la passerelle, faite d'une longue planche flexible, qui relie le bateau au port. Quand il vide sa manne, il geint à la façon des boulangers.

Le plus gai, le plus joli, celui dont Gavarni s'est inspiré, c'est le débardeur de pommes. On le trouve sur le quai de la Râpée, où il se dandine dans son large pantalon de velours à côtes.

la taille sanglée par sa serrante écarlate. Il n'est pas tordu comme le débardeur de bois, voûté comme le débardeur de charbon. Il marche tout droit, les deux bras tendus perpendiculairement pour tenir les manchons de sa brouette. La roue du véhicule grince gaiement, avec la monotonie d'un chant de grillon, sous le poids des pommes vertes, qui agacent les dents rien qu'à les voir, et des pommes rouges mouillées qui ont l'air de bonnes joues rondes où perle une sueur de jeune fille.

Dans ces joues appétissantes, le débardeur mord de temps à autre. Il ne le fait pas en cachette, d'ailleurs. II a droit à cette consommation. On sait bien qu'il ne peut pas en engloutir un quarteron, et qu'il a en quelque sorte le respect du fruit. En effet, il n'y fait pas une plaie, comme un gourmand : il le dévore, peau et pépins, et bien souvent même ne laisse pas de trognon. Cela lui sert d'apéritif, avant le repas, et de dessert après. C'est ainsi qu'il se fait la bouche et se dégraisse les dents. Ses repas, il les prend dans les gargotes du port, où fument des tripes à la mode de Caen, qu'on arrose, comme là-bas au pays, d'un pichet de cidre.

Le débardeur de charbon né se paye pas de ces noces. Il est avare, étant Auvergnat. Pourtant il ne se refuse pas un canon de petit-bleu, pour se laver un peu la dalle du cou que le charbon encrasse et dessèche de sa poussière noire. 11 va

le boire avec des gens de chez lui, qui tiennent des cantines en plein vent. 11 le savoure à petites gorgées, tout en mâchant du lard et du pain, du pain de munition acheté au rabais dan? les casernes.

Le vrai Peau-Rouge, le débardeur de bois, ne quitte point la berge. On lui apporte de la maison sa potée de soupe, où la cuillère plantée reste debout, et sa chopine dans un litre secoué par la marche. Le vin y mousse avec une écume violacée. C'est pourtant de ce vin-là et de cette soupe en cataplasme qu'est fait le beau sang qui gonfle ces muscles d'Hercule et qui vient se changer en bronze à fleur de peau sous les baisers du soleil.

Aimez-vous les vieilles" chansons populaires, aux interminables couplets, à la musique traînante, aux paroles naïves? C'est au débardeur de pommes qu'il faut en demander. Car il chante en travaillant, lui. Tandis que le débardeur de charbon a les épaules écrasées, la poitrine comprimée sous le poids de sa manne; tandis que le débardeur de bois halète en poussant la poutre massive, le pommeux a la tête libre, les poumons à l'aise, et accompagne naturellement de sa voix la basse rhylhmée que susurre la roue de sa brouette.

Il est Normand et chante souvent dans son patois, où les voyelles fermées se prononcent ouvertes, où les finales nasillardes ont une sonorité d'instrument à anche.

Voici un de ces refrains, noté au vol

La bt'ir, si j'étiommes Dedans stu haut bouais, Beir, j'y mangeriommes Des ponira' et des nouaix.

Bell', j'y mangerioinmes A notre loisi.

Nique nac, nomuzel Belle, vous m'avez T'embarlifi, t'ombarlificotc Par votre biauto.

L'homme aux reins courbés sous le paillasson, le débardeur du diamant noir, ne chante, lui, que le dimanche, dans les bals-musette. 11 danse au son de l'instrument de son pays, et pousse à la fui de l'air, en s'aponichant le derrière aux talons, le ijou aigu et sauvage qui est à la fois le cri de guerre et le cri de joie des descendants de Vercingétorix.

Le débardeur de bois est Lorrain ou Morvandiau. Son labeur de géant ne s'accommode guère des refrains joyeux et n'est scandé que par le monotone et rauque Ohî hisse! Parfois cependant un compagnon guide la manœuvre par une mélopée lente, gutturale, sur trois ou quatre notes au plus, qui semblent s'arracher du gosier de l'homme et se traîner ensuite comme des oiseaux blessés. Les paroles, d'ailleurs, ne varient guère dans la mélancolique chanson de tireuxd'-bois. Cette chanson n'a qu'un couplet, et ce

couplet a pour thème l'inévitable et douloureux Oh ! hisse !

Le soliste entonne ainsi, sur la note la plus haute de son registre :

Oh I hisse en haut Par en bas.

Oh! hisse en bas Par en haut.

Et le chœur reprend, avec des hoquets brisés par l'effort, chacun raidissant tous les muscles et donnant à la fois un coup d'épaule et un coup de gueule :

Oh! hisse... en... haut!

Ohl hisse... ea... hauti

Et, pendant que l'équipe souffle, après avoir fait avancer la poutre d'un pied, le compagnon recommence :

Oh! hisse en haut

ar en bas.

Oh ! hisse en bas

Par en haut.

Eh bien! êtes-vous contents de votre promenade et de mes Peaux-Rouges? N'est-ce pas que vous reviendrez les voir? N'est-ce pas que c'est curieux et beau, cette Seine moirée par le

soleil, ces gars solides à qui le travail donne des allures de statue, cet horizon parisien où le Printemps rappelle la grande et divine nature?

Et dire qu'au lieu d'aller regarder ces spectacles réconfortants, au lieu d'aller vous rafraîchir le cœur à cet air salubre, vous auriez pu prendre un journal, vous accagnardir sur les embrouillalïiini de la politique, et vous faire une pinte de bile et de mauvais sang, quand il est si facile de s'en faire du bon !

Si vous le regrettez, lisez des premiers-Paris, et grand bien vous fasse! Moi, je continue ma promenade, le chapeau à la main, les cheveux au vent, et je m'emplis les regards et l'àme du joyeux soleil qui console de tout, même de vivre.

LE MASTllOQUET

Et moi aussi je veux chanter un air à la louanf^e du mastroquet! ^on pas, toutefois, sur les grandes orgues ronflantes de l'éloquence tribunitienne, mais bien sur le mélancolique orgue de Barbarie du poème en prose, avec la douceur navrée qui convient à cette lamentable victime.

Je veux chanter le pauvre mastroquet, qui passe pour le bourreau des estomacs populaires, et qui est le martyr de la soif des faubourgs.

Je veux chanter le triste mastroquet, qu'on accuse d'empoisonnement, et à qui l'on ne tient pas compte de l'effroyable quantité de poisons qu'il absorbe lui-même, semblable à une Locuste condamnée à prendre son propre corps pour champ de ses terribles expériences.

Je veux chanter l'héroïque mastroquet, ce Mithridate du vin bleu.

C'est avant l'aube, avant le réveil de tout le monde, quand le somme réparateur berce encore les fatigues, c'est alors qu'il se lève, lui, plus

fatigué que personne, lui qui doit rester debout pendant plus de vingt heures, lui, dont les membres courbattus, les yeux injectés, la gève alourdie, la tête en feu, ont eu à peine quatre fois soixante minutes pour se reposer dans le silence des rafraichissantes ténèbres.

11 se lève , encore bouffi de l'envie de dormir, mal d'aplomb sur ses jambes molles, écœuré de la boisson d'hier, sentant ballotter sous son crâne sa cervelle appesantie, pareille à une éponge qui jamais, jamais, ne sera pressée.

11 se lève, à la clignotante clarté d'un bec de gaz, qui siffle dans l'air épais de la boutique, et dont le jet de tlamme bleue semble une combustion d'alcool.

Les murs, les tables, le sol gras, le plafond crasseux, tout est imprégné des immondes odeurs de la veille, de ces odeurs qui, depuis longtemps, font corps avec la salle et en saturent irrémédiablement l'atmosphère. Cela sent la boue, la sueur humaine, les haleines échauffées, la vinasse, les rinçures, le culot de pipe, les mauvaises digestions. Heureux quand, sur ce fond, plane et danse le volatil parfum de l'eau-de-vie, qui en ravigote un peu la dégoûtante fadeur!

Telle est la suave bouffée d'air que respire le mastroquet à son réveil ; tel est le viatique offert à ses poumons congestionnés, pour y rajeunir son sang en vue de la journée nouvelle, de la renaissante bataille qu'il va livrer avec les canons rangés en ligne.

Cependant, la devanture est ouverte; le crépuscule du matin blanchit le ciel; un pâle rayon d'aube allume une étincelle au zinc du comptoir; voici venir les clients de la première heure; il s'afîit de tuer le ver; c'est le martyre qui recommence.

Le tord-boyau est versé à la ronde dans les lourds godets de verre sale, et les nez enchifrenés le reniflent bruyamment, avant qu'on ne l'envoie détruire ce fameux ver qui a la vie si dure.

D'autres fois, c'est le vin blanc, raide comme du vinaigre, qui est chargé de cette besogne, et qui scintille dans les grands verres pattus, avec ses petites perles soudainement changées en épingles, quand elles arrivent au gosier.

Mais, que ce soit le pétrole ouïe plvois savonné, dans le godet ou dans l'entonnoir àpaitey toujours les buveurs ont soin de dire :

— A la vôtre, patron !

Et le patron est obligé de tremper ses lèvres dans le liquide, d'en humer une gorgée, et de tuer ce ver qu'il massacre en vain depuis si longtemps. Et toujours le patron doit terminer sa lampée par un hum ! engageant et satisfait, comme s'il avait avalé le bon Dieu en culotte de velours.

Puis viennent les innombrables tournées de l'avant-midi. On a tué le ver; il faut maintenant ressusciter l'appétit. C'est le défilé des apéritifs : vermout doucereux, bitter noir qui ronge le zinc, amers de toutes sortes, absinthe aux tons cadavériques ou vert-de-grisés.

A côté des gourmets aux goûts divers , il y a les fidèles du canon, ceux pour qui le broc est la source de toute joie, à la fois l'apéritif et le digestif, et qui n'aiment qu'à se violacer les lèvres à la mousse pourpre des cliopines.

EL les uns comme les autres trinquent avec le patron.

— A la tienne, Etienne !

Il déguste tout, l'infortuné, et s'ingurgite pêlemêle la topaze liquide du vermout, le grenat fondu du bitter, la purée d'émeraudo de l'absinthe, et l'étrange mixture du broc, où le cralïioisi du bois de cam pêche se marie incestueusement à d'invraiseml)lables indigos.

Là-dessus, pendant la saison, bouillonne encore quelque demi-setier de ce vin blanc doux, surnommé macadam, qui ressemble en effet à de la boue jaunâtre, et qui sent à la fois le soufre et le déboire.

Hélas! il n'est que midi, et le mastroquet ne se couchera qu'à deux heures du matin. Quelle perspective encore, quel horizon de verres à goûter, de canons, de chopines, de tournées, de gorgées à faire descendre dans ce misérable estomac, qui se gonfle, se ballonne, se brouille, écrasant de son poids les jambes flageolantes et les pieds cloués au sol!

L'heure des repas est la seule bonne. Et encore faut-il souvent se lever de table, et aller, la bouche pleine, tenir tête aux clients invinciblement aimables, qui attendent la réponse à leur

invitation, et qui demeurent là, le bec ouvert, le verre en main, le coude à la hauteur de l'œil, jusqu'à ce que le patron souriant ait soutenu sa renommée de bon zigue.

Et toujours, toujours, c'est à recommencer. L'après-midi môme, cela augmente. Quant à la soirée, voilà le bouquet! Les pochards arrivent, généi'eux, redoublant les politessses. Les canons ont à peine le temps de se mettre en batterie. Le broc se vide en écumant. On ne boit plus ; on soiffe.

— T'es rien leste, Ernest !

Ernest, c'est le patron, qui continue à être bon zigue, qui ne peut pas faire autrement, qui pourtant ne se soûle jamais, et qui mène celte existence-là chaque jour, et qui demain se lèvera encore avant l'aube, et qui recommencera, et qui n'en meurt pas. Comment fait-il?

Comment fait-il? Eh! comment font les martyrs? C'est la foi qui les soutient au milieu des supplices, et qui les fait souffrir sans murmurer, et qui nous les montre torturés et radieux, avec le sourire sur les lèvres.

Quelle est la foi du mastroquet? Je n'en sais rien et je ne cherche même pas à la comprendre. Mais je ne l'admire que davantage.

Et c'est pourquoi j'ai voulu, moi aussi, chanter les louanges du mastroquet, sur l'orgue de Barbarie du poème en prose, avec la douceur navrée qui convient à cette lamentable victime.

C'est pourquoi j'ai voulu chanter le triste

mastroquet, semblable à une Locuste condamnée à faire sur son propre corps l'expérience de ses poisons.

C'est pourquoi j'ai voulu chanter l'héroïque mastroquet, ce Mithridate du vin bleu, ce Cambronne plus fort que Cambronne, car il a pour devise :

— Je ne meurs pas et je ne rends pas.

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