UE MARCHAND DE CIEL
Amis, la nuit est belle, La lune xa brillo-cr.
[Air connu.)
Ces deux vers de la Mandolinata pourraient servir de boniment au marchand de ciel, s'il ne méprisait point les mélodies terrestres, lui, habitué à la symphonie des sphères sidérales !
Au fond, d'ailleurs, cette symphonie elle-même lui est parfaitement indifférente, allez! Ce n'est pas lui qui aurait jamais songé à noter cette musique des étoiles dont Banville a dit qu'elle est
Si douce, qu'on a pris leur bruit pour du silence.
Le marchand de ciel est un camelot, un simple camelot, mais d'une espèce rare; car il n'y a guère qu'une demi-douzaine de marchands de ciel dans tout Paris. Et encore, sur celte demidouzaine, faut-il en élaguer quatre, qui vaga-
bondent du Moulin de la Galette à la Bastille, qui sont intermittents, qui paraissent et disparaissent selon l'occurrence, qui n'ont pas enfin le sérieux et la respectahility d'industriels établis.
En somme, il n'y a que deux vrais marchands de ciel : celui de la place de la Concorde et celui du Pont-Neuf. Ceux-ci, par exemple, tout à fait importants, célèbres même, ayant fonds de lunettes, astronomie patentée, et comme qui dirait télescope sur rue.
Je n'ai pas l'honneur de connaître particulièrement celui qui opère au pied de l'obélisque. Il m'a toujours semblé un personnage trop grave pour que j'osasse aspirer à faire commerce d'amitié avec lui. Je lui trouve un je ne sais quoi d'officiel qui me contraint au respect. Je ne serais pas surpris d'apprendre qu'il est réellement collègue de M. Faye, et membre de l'Institut.
Mais, en revanche, j'ai beaucoup fréquenté jadis celui qui monte la garde sous l'œil paterne du Béarnais. Est-ce au voisinage du roi bonenfant qu'il doit lui-rîiême son aspect aimable, ses allures sans-façon? Je le croirais volontiers. Toujours est-il qu'il paraît accessible, et que je n'aL pas senti la moindre intimidation le jour où j'eus l'audace de lui dire pour la première fois :
— Alors, que penseriez-vous d'une bonne chopine, là-bas, au coin?
Et je dois à la vérité de proclamer qu'il me répondit avec la plus suave condescendance,
sans l'ombre de fierté, sans se trouver blessé de ma proposition incongrue :
— Ma foi! je ne dis pas non. Vous êtes encore un zigue, vous!
Et c'est ainsi que j'ai pu compter au nombre de mes connaissances un astronome.
On se représente généralement un astronome sous la figure d'un vieux savant tout bérissé de chiffres. Les personnes qui n'en ont jamais vu que dans la fameuse fable de La Fontaine se les imaginent encore comme des gens prêts à se laisser choir dans les puits, et coiffés d'un haut bonnet pointu. J'ai à cœur de déraciner ces idées fausses.
Mon astronome n'est hérissé que de poils. 11 en a jusque sur les dernières phalanges des doigts. J'oserai même dire que je le soupçonne d'en posséder un très long dans la main. 11 passe, en effet,' tout son temps à se promener doucement, ou à s'étendre avec nonchaloir, la tête appuyée sur son tabouret. Sa plus grande préoccupation m'a semblé consister en' un savant culottage de pipes. C'est une façon imprévue d'être savant.
Il est coiffé tantôt d'un chapeau melon, tantôt d'une simple et honnête casquette à oreillères.
Quant à choir dans les puits, il n'y paraît pas disposé le moins du monde. 11 a, au contraire, une répulsion très caractérisée à rencontre de l'eau, si j'en juge, du moins, par les significatifs clappements de langue dont il ponctuait l'ingurgitation de sa chopine.
Aussi, arracliant de mon esprit les opinions erronées qui l'encombraient à l'égard des Arago, des Herschell, des Leverrier et autres Babinets, j'ai pris sur mes tablettes à documents humains l'observation suivante :
« AsTRONOMK, homme velu qui fume beaucoup et qui ne déteste pas le vin du broc. »
On ne me pardonnerait pas de laisser incomplète cette consciencieuse étude. Je dirai donc tout ce que je sais touchant ce rival de Bischoffsheim.
C'est un ancien ébéniste. Le goût du ciel lui est venu en posant ceux de lit.
Il gagne, en moyenne, de trois à quatre francs par jour.
Les éclipses lui donnent, de temps en temps, une gratification notable. Mais il regrette qu'elles soient, en général, si courtes.
jon fonds, son pain quotidien, c'est la lune (diî centimes, deux sous), pour laquelle il professe une sorte de culte, et qu'il considère, d'ailleurs, comme sa propriété. Il faut entendre avec quel dédain il donne sur elle les vagues notions scientifiques qui forment son boniment, et qu'il méprise ainsi que des potins inventés par ces messieurs de i Observatoire.
Son espoir suprême, c'était une comète. Doit-il jubiler en ce moment! Quelles belles recettes il doit faire! Si belles, que je n'ai pas eu l'audace de retourner le voir. Consentirait-il à me parler avec bienveillance, maintenant que l'étoile à
queue attire aussi une queue à son télescope? La fortune n'a-t-elle pas enflé sa vanité? Hélas! je n'ose pas affronter une épreuve qui m'enlèverait peut-être mes illusions sur Tamitié de l'astronome!
Car j'y tiens, à cette amitié; j'en suis fier; j'en tire vanité dans le monde. Songez donc! Dire que moi, chétif mortel, j'ai bu sur le zinc avec ce mage ! Moi, simple marchand de prose, j'ai trinqué avec ce marchand de ciel! Et il me repousserait à présent? Oh! non, j'aime mieux rester sur mon glorieux souvenir, et me pavaner dans l'orgueil d'avoir été traité presque de pair à compagnon, par un homme qui tutoie Sirius, passe sa main dans les cheveux de Bérénice, tape sur le ventre au rouge Aldébaran, et montre les fesses de la lune pour deux sous!