‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 57 sur 80 · QU.ERENTES QUEM DEVORENT · texte numérisé non relu

QU.ERENTES QUEM DEVORENT

On dit volontiers que la Bohême n'existe plus. Ceux qui émettent cet aphorisme sont de parfaits aveugles, qui ont des yeux pour ne point voir. Paris ne va pas sans la Bohême, pas plus que la rue sans les ruisseaux.

Si l'on veut parler de la Bohême de Murgër, littéraire et artistique, connue, ressassée, décrite en prose et chantée en vers, d'accord! Et encore faudrait-il s'entendre. Elle subsiste toujours , transformée seulement. Mais de celle-là, je m'en tais aujourd'hui, en ayant dit mon mot à l'occasion. Elle n'est^ d'ailleurs, qu'un coin dans la Bohême.

Un autre coin , moins célébré , tout aussi curieux, plus peuplé surtout, c'est le coin de la Bohême d'affaires. Boursicotiers sans calepin, clercs en rupture d'étude, commerçants faillis, commis à la manque, chercheurs de remises sur le néant, marchands de chimères industrielles, décavés du monde, voire du demi-monde, pla-

ciers en n'importe quoi qui n'existe point , tripoleurs de bourdes, combien nombreux ils sont, et combien plus féroces que Tinolfensif Schaunard, combien plus âpres à la chasse de ce tant fugace gibier qui s'appelle la pièce de cent sous !

On pense bien qu'une simple paginette ne saurait suffire à dénombrer seulement cette armée. Aussi je n'ai dessein que de croquer au passage, silhouetter au vol, quelques-uns dfe ces Bohèmes nouveaux, juste ce qu'on en saisit en un tour de boulevard.

C'est vers les six heures du soir qu'on les voit arriver, généralement par le faubourg Montmartre, d'où ils débouchent et débûchent, bêtes traquées avec la faim aux trousses.

Pêle-mêle avec les premières filles, ils descendent à la bataille quotidienne, hasardeux et furtifs comme elles, et, comme elles, qiiœrentes qiiem dévorent.

Ils n'ont pas le débraillé, le dégingandé, l'insoucieuse allure des Bohèmes de lettres. Ils savent que la tenue est une arme, et ils s'en font une, tant bien que mal, malgré les chapeaux roussis, les redingotes élimées, les pantalons à franges, les bottines désélastiquées, les cravates luisantes d'usure. Ils portent des cols et manchettes en papier, jouant le linge propre. Ils fument des façons de cigare, quelquefois dans un embout de faux ambre.

D'aucuns même, qui n'ont pas encore dégrin-

golé trop bas, ou qui possèdent de belles connaissances à la garde-robe hospitalière, ou qui ont le génie du costume d'occasion, d'aucuns paraissent habillés de véritables habits, arborent un soupçon de linge réel, fripent un gant d'une main négligente, mâchent un tronçon de partauas, brandissent une canne à béquille.

Tous, d'ailleurs, ont cet art merveilleux de dissimuler leur lamentable débine. Ils ne se font pas remarquer. Ils n'ont pas la misère criarde, excentrique. On les coudoie sans se douter de leur ventre creux. Ils sont comme tout le monde. Us ressemblent à des gens qui dînent !

Hélas ! c'est précisément ce dîner, possible, non probable, furieusement problématique, qui les attire ici. La grande affaire qu'ils ont toujours en train, sous toutes celles dont ils semblent s'oc cuper, la grande affaire où tendent leurs efforts de bagout commercial, agiotant, plaçant, commissionnant, tripotant, boursicotant, leur grande et unique affaire, c'est de dîner.

Hélas! encore plus hélas! on la connaît leur affaire. Si les promeneurs irfdifférents ne font pas attention à ces chercheurs de pitance, les habitués du boulevard, au contraire, sont prévenus. Ils flairent de loin l'écornifleur. Ils l'évitent du regard.

Souvent ils ne peuvent se dérober à l'attaque, néanmoins. L'autre avance crânement, comme à la baïonnette, et leur pousse la poignée de main forcée. Que faire? Sur la table, les consomma-

lions flamboient dans les verres à patte, et l'œil suppliant du traîne-la-guêtre s'allume à ce flamboiement, et l'éclair qu'il jette vous force à dire :

— Prenez-vous quelque chose?

Il a l'air d'hésiter, TafFamé. Dame! il joue son rôle à miracle. Quel art! Comme il s'assied sans avoir l'air d'y tenir! Comme il répond avec détachement, d'une voix nonchalante :

— Mon Dieu! oui, tout de même!

Mais que de fois aussi les sollicités sont durs à la détente ! Impassibles, ils acceptent la poignée de main, lancent une phrase banale, et continuent à causer avec leurs amis.

Alors le quœrens se remet en quête, tenace, obstiné, avalant le refus muet. Il va plus loin tenter une nouvelle épreuve.

Il va, il revient, il arpente le trottoir. Il a la guigne aujourd'hui. Pas de figures aimables! Rien que des mines aigres, renfrognées! Celui-ci couperait peut-être dans le pont? Mais quoi ! Il a déjà casqué hier. Deux jours de suite, ce n'est pas possible. Et cet autre? Assez commode aussi, d'ordinaire. Mais quoi ! Il est en affaires sérieuses avec un gros bonnet. On le dérangerait trop ; il serait comme un crin. Allons encore; revenons encore! Cherchons!

Et le ventre creux s'exaspère maintenant. Il grogne, furieux. Du coup, la face s'assombrit. Mauvaise histoire ! cela fait peur aux gens. A Paris, sur le boulevard, on n'aime pas à obliger ceux qui ont l'air d'en avoir besoin.

:i>96 LE PAYE

Et les tables défilenl, défilent comme dans une hallucination tentatrice, avec leurs verres d'apéritifs semblables à des pierreries liquides et féeriques. C'est le bitter, couleur de grenat brûlé. C'est le vermouth, clair et lumineux ainsi qu'une topaze. C'est l'absinthe, la suave et endormeuse absinthe , endormeuse des soucis , endormeuse de la faim elle-même, quand on sait s'ingurgiter le chaud poison d'une gorgée, et assommer en quelque sorte l'estomac. C'est l'absinthe, cabochon d'émeraude fondue, puis, troublée par l'eau, et pareille alors à une opale azurée.

Tout cela miroite et exhale en môme temps des parfums capiteux; et le misérable hume ces senteurs errantes, sent ses yeux papilloter, ses jambes flageoler, sa gorge devenir sèche; et il désespère, à présent, de trouver le dîner problématique, même le trompeur apéritif, il désespère, car il entend partir derrière lui, de toutes les tables, ce mot cruel :

— Attention! voilà le tapeur!

Et cependant, de ces tapeurs-la^ il y en a qui seront demain au pinacle, sachez-le bien!

Demain, celui-ci aura enfin trouvé sa fameuse affaire. Non plus celle du dîner simplement. Mais une vraie, solide, solide pour lui à tout le moins. Sur ce tremplin il rebondira. Demain vous le verrez vêtu en parfait gentleman, fumant des partagas pour de bon, descendant de son coupé à lui pour venir prendre langue au café.

Demain, c'est lui qui se méfiera des autres tapeurs, et qui refusera de prononcer la délicieuse phrase :

— Prenez-vous quelque chose?

Car, si la Bohême de Lettres a conduit parfois à la réputation, même à la gloire, la Bohême d'affaires mène aussi certains à la fortune.

Parmi les rois de la finance, il y a d'anciens quserenles quem dévorent. Ils font aujourd'hui en grand ce qu'ils faisaient jadis pour un dîner. C'est dans l'armée des tapeurs du boulevard qu'ont commencé des gens qui depuis ont tapé Paris et le monde.

— Prenez-vous quelque chose?

— Tout de même.

Et ils ont fini par prendre des millions.

298 LE TAVE

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