‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 58 sur 80 · LES CHINEURS · texte numérisé non relu

LES CHINEURS

A M. A'..., membre de la Société de Géographie.

Monsieur ,

Vous m'avez fait demander si la rue des Partants et la rue de la Chine, dont je parle quelque part, existent en réalité, si ce ne sont pas là des fantaisies de mon imagination poétique, et, en tout cas, où j'avais puisé là-dessus mes renseignements.

Ces rues existent, monsieur, et je ne me permets pas le moindre mensonge, même poétique, dans ces petits croquis parisiens. Mes renseignements me sont fournis par ma mémoire, après avoir été ramassés peu à peu au cours de promenades dans les quartiers inconnus et inexplorés.

Il y a des découvertes à faire ailleurs qu'au centre de l'Afrique, et nos faubourgs, nos ban-

lieues, nos terrains vagues ont leurs Stanley au petit pied et leurs Nordenskjold réduction Collas. Sachez que l'enceinte des forlifications renferme des paysages ignorés de vos plus savants confrères, des steppes, des Saliaras, des oasis, des sauvages même, et aussi des peuplades entières, ayant leurs mœurs, leur type, leurs lois, et cependant non classées dans vos volumineuses paperasses.

Et, puisque vous êtes si curieux de documents, permettez-moi de vous en envoyer, qui sont tout à fait inédits, sur les chineurs.

11 y a chineurs et chineurs, monsieur, vous ne le saviez sans doute pas.

En argot, chineur signille travailleur, et vient du verbe chiner. Donc, tous les ouvriers en général sont des chineurs.

Mais ce mot se spécialise pour désigner particulièrement une race de travailleurs SMt g'c?ieris (comme vous diriez), et c'est de cette race-là que je vous veux entretenir.

Elle campe en deux tribus à Paris. L'une habite le pâté de maisons qui se hérisse entre la place Maubert et le petit bras de la Seine, et notamment rue des Anglais. L'autre niche en haut de Ménilmontant, et a donné autrefois son nom à la rue de la Chine. C'est la tribu de la rue des Anglais qui est la plus nombreuse, et, en quelque sorte, la tribu mère.

Les chineurs sont, d'ailleurs, des colons, et non des Parisiens de naissance. Chaque génération

vient ici chercher fortune, et s'en retourne ensuite au pays.

Vous m'objecterez peut-être que ces renseignements sont dénués d'intérêt, et que personne, excepté les baguenaudeurs comme moi, ne connaît et n'a vu ces obscures peuplades.

Pardonnez-moi, monsieur. Tout le monde a vu des chineurs, et vous-même, pour peu que vous sortiez quelquefois, vous en avez rencontré. .

Les hommes sont à peu près vêtus comme les ouvriers parisiens, avec cette différence, néanmoins, qu'ils portent, au lieu de la casquette avachie sur l'occiput, la haute viscope de soie. Leur blouse est plus longue aussi, dans le genre de celle des épiciers.

Les femmes sont coiffées d'un foulard de couleur voyante.

Tous sont reconnaissables à leur tejnt basané, à leurs attaches hnes, à leur regard vif, et au baluchon qui leur pend de l'épaule.

Ils vont de porte en porte, non pas sur le boulevard des Italiens, mais dans les quartiers populaires, passent la tête dans les boutiques ouvertes, tournent le bec de cane quand elles sont fermées, pénètrent au fond des corridors, poussent une pointe dans les cours, et proposent leur marchandise avec un fort accent méridional :

— Plumots! les fings plumots!

— Du fil! des rubangs!

— Fot-y des épon/zges?

— Mes jolis foulardss.'

— Voyez du papier, des regitres!

Eh bien! les reconnaissez-vous, maintenant, monsieur? N'est-ce pas que vous les avez vus et entendus bien des fois?

Ces gens-là, ce sont les chineurs.

Chaque année, ils essaiment vers Paris, venant du lin bout de la Gascogne, surtout de Saint- Gaudens.

Jeunes hommes et jeunes femmes, ils ont lentement amassé les quelques francs nécessaires à l'achat d'une pacotille, ou ils consacrent à cette première mise de fonds le maigre héritage d'argent qu'ils viennent de faire.

Puis ils embrassent parents et amis, et ils partent.

— Où est Cabistrol?

— Il chine à Paris. '

En arrivant, ils retrouvent ici, rue des Anglais, des cousins, des camarades, une famille, et ils remplacent ceux qui ont gagné de quoi devenir propriétaires d'un champ de blé ou d'une vigne au pays.

Voilà des années que ce va-et-vient continue entre Saint-Gaudens et la rue des Anglais, des siècles peut-être, et cela durera toujours sans doute. Car le chinaye est de tradition chez eux.

Pourquoi? Quelle loi d'atavisme préside à cette mystérieuse et irrésistible migration? Y a-t-il là un vieux ferment de sang bohémien, tzigane, d'instinct voyageur? Je l'ignore et serais fort heureux, monsieur, si je pouvais avoir appelé

sur ce phénomène ethnologique votre attention et celle de la Société de Géographie.

Le jour où ce problème serait élucidé en séance solennelle, c'est avec une noble fierté que j'entendrais le rapport prononcer mon nom comme celui du Marco-Polo de cette nouvelle Chine, et je m'en déclare d'avance, monsieur, votre tout reconnaissant

JEAN mCHEPIN,

Humble pionnier du progrès.

LE MARTINGALIER

Vous le connaissez de vue certainement, pour peu que vous ayez aux semelles la glu du boulevard. Vous l'avez rencontré mille fois, et vous allez tout de suite mettre son nom sous ce croquis.

Il est petit, maigre, ravagé, jaune, comme recuit. Sans les yeux, qui brillent d'un éclat singulier et quasi phosphorescent, on le prendrait pour une momie ressuscitée. 11 semble avoir dans les veines, au lieu de sang, du bitume.

Cette momie, d'ailb'urs, est vêtue d'habits qui ont l'air de sortir de la Morgue. Fripés, recoquevillés, moisis, ils sentent l'humide, ils puent le noyé.

Toutefois, l'homme porte des gants, et son chapeau-gibus est du bon faiseur. Quoique vieux et fatigués, les ressorts ont encore du jeu, et ils en ont besoin; car, à tout moment, l'homme s'en sert pour mettre son couvre-chef en claque sous son bras.

304 LE TAYÉ

Du faubourg Montmartre à l'Opéra, comme les filles, tel est l'itinéraire régulier et quotidien de ce bizarre individu. A l'heure des apéritifs, il bat son quart sur l'asphalte, lui aussi, quxrens quem dcvoret, le long des terrasses.

Mais ce qu'il cherche, ce n'est pas une consommation, comme vous pourriez le croire. Il est en quête d'un auditeur, et dans cet auditeur il essaie de lever un banquier, un commanditaire, pour la chose, la grande chose.

Ah! cette chose, avec quel air mystérieux il vous en parle, quand il a pu vous raccrocher par le bras et vous entraîner dans sa déambulation à travers la foule ahurie! La foule, il ne s'en occupe pas. Peu lui importe qu'on fasse la haie devant ses gestes de toqué, ses exclamations de prophète, ses mines de fantoche ! 11 vous tient, cela lui suffît. Il va pouvoir dégonfler son cœur et chanter son poème.

D'abord, c'est un susurrement dans votre oreille. Il chuchote des mots incompréhensibles, coupés de silences profonds, en vous agrippant par le bouton de la redingote.

— Surtout, n'en dites rien, fait-il. Motus! c'est un secret. Je ne le dis qu'à vous, à vous seul. Passe et paroli, et le piquage sur trois. Rien de plus!... Ce n'est pas grand'chose, hein? Et c'est tout. Il m'a fallu une existence entière pour arriver à cette synthèse. Synthèse, vous entendez. La philosophie du jeu, quoi! Tour de physique, non; mais de métaphysique. Le paroli seul,

néant. Le piquage sans plus, néant. Passe sans le reste, néant. Mais les trois, en ordre, méthodiquement, avec les points de repère, et ça y est. La quadrature du cercle! dira-t-on. Pas du tout. C'est simple comme bonjour! L'œuf de Christophe Colomb!

Et il s'échauffe, s'emballe. Peu à peu, les chuchotements à l'oreille sont devenus des cris lyriques, des déclamations furibondes. Les mains, qui ont lâché vos boutons, se lèvent au ciel, font le télégraphe, gesticulent fougueusement. Il se prend le front, compte sur ses doigts, se cogne la poitrine, vous tord les bras, vous caresse l'épaule. Il est parti sur son dada. 11 a l'air soûl. 11 a son accès.

C'est un martingalier. C'est un des abstracteurs de quintessence moderne, qui s'imaginent avoir trouvé la marche infaillible pour faire sauter les banques.

— Et pour cela, que faut-il? Presque rien. Avec dix mille francs on en verrait la farce. Ah! si vous vouliez! Ce n'est rien à risquer, en somme. Songez donc! Quels bénéfices! Car c'est sûr. Vous avez bien compris, n'est-ce pas? C'est limpide. Eh bien! qu'en dites-vous? Faites-vous l'aflaire? Voyons, vous n'avez pas les dix mille^ francs, peut-être? Hein! c'est ça qui vous gêne. Bah! on peut commencer avec moins. Cinq mille, par exemple. Non? Alors, un billet de mille seulement. Qui est-ce qui n'a pas un pauvre billet de mille à mettre en banque, pour une

affaire pareille? Même un billet de cinq cents, tenez, ça serait assez pour débuter, pour voir.

Et l'homme vous raconte sa vie, ses succès à Monaco, à Bade, à Hambourg, autrefois. Tel que vous le voyez, lui, là, qui vous parle, il a fait sauter trois fois la banque. 11 a remué des millions. Seulement, à cette époque, il n'avait pas sa martingale. Il l'a suivie par moments, d'instinct, sans savoir. C'est alors qu'il gagnait, puis il tournait bride. Pas de méthode! Alors, la déconfiture. Mais aujourd'hui, il a l'expérience. Il a réfléchi. Il a calculé ses veines de jadis, il en a fait la théorie. Aujourd'hui, il les continuerait à coup sûr. Passe et paroli, et le piquage sur trois, voilà tout. 11 y a encore une autre petite chose; mais celle-là, il ne vous le dira qu'après la constitution de la commandite.

— Allons, ça y est-il? Cinq louis seulement, pas plus, et vous tâterez la chance.

Il a cessé les grands gestes et les phrases à panache qui faisaient retourner les passants. Il a repris le bouton de votre redingote, et sa voix est redevenue chuchotante, et il recommence à vous postillonner dans l'oreille. Il ne s'agit plus de millions, ni de Monaco, mais d'un pauvre j)etit bac, où il pourra gagner ce soir son dîner. Une mise, si minime qu'elle soit, de quoi ponter un coup, voilà tout ce qu'il lui faut. Un coup, c'est-à-dire plusieurs, le temps de mener sa martingale. Oh! ce n'est pas le diable, allez! On peut à son cercle (!!!), ponter depuis dix sous. Donc,

avec cent sous, il est sûr de son affaire. Cent sous, pas un fichtre de plus!

Donnez-les-lui, et il vous lâchera tout de suite.

Et ne croyez pas que c'est là un tapeur vulgaire, et qu'il va aller boire vos cent sous. Non ! Cet homme est sincère et ne vous floue pas. Il va réellement, de ce pas, porter cet argent au petit bac de la cité Gaillard, où il se le fera rafler, en dépit de sa martingale.

Et c'est vrai, pourtant, que cet homme a remué des millions!

308 LE PAVK

LA MÈRK ZOUZOU

Aimez-vous lo bon café, ce soleil noir qui vous passe un velours dans la gorge, qui vous dilate les yeux, qui vous fait monter une bouffée rose aux joues, qui vous campe au creux de l'estomac comme un coup de poing de chaleur, et qui vous tend subitement les nerfs ainsi qu'un désir voluptueux?

Aimez-vous le bon café, dont l'arôme se marie si harmonieusement à la senteur d'un fin partagas, ou à la grosse fumée d'une pipe, ou mieux encore au léger, subtil, capricieux et délicat parfum d'une cigarette?

Aimez-vous le bon café, ce compagnon miraculeux des digestions bourgeoises aussi bien que des rêves artistiques?

Aimez-vous le bon café, ce magicien qui réveille les endormis, et qui, en même temps, berce de songeries endormeuses la veille des insomniaques?

Aimez-vous le bon café, cet ami des riches et

des pauvres, qui décongestionne les uns après un repas trop lourd, qui nourrit au contraire les autres et trompe leur faim par son onctueuse caresse ?

Oui, qui que vous puissiez être, millionnaire ventru ou bohème efflanqué, Prudhomme hygiéniste ou noctambule hasardeux, travailleur du cerveau ou du muscle, que vous ayez la tête pleine de chimères, ou les mains raides de calus, ou la panse pendante de panne, à coup sûr, vous aimez le bon café.

Eh bien! je vais vous dire où l'on trouve le bon café! Je vais vous indiquer, dans cette vaste et ténébreuse forêt de Paris^ l'endroit où coule la source la plus pure, la plus riche, la plus merveilleuse de ce nectar moderne qui est l'huile nécessaire à nos ressorts détraqués, et qui verse dans nos corps mollasses, dans nos veines pâles, le long de nos misérables nerfs racornis, sa flamme liquide et rajeunissante.

Ce n'est, sachez cela tout d'abord, dans aucun café ou restaurant; pas plus dans les cafés à dorures, encombrés de clients, que dans les lointains estaminets où somnolent quelques vagues habitués; pas plus dans les nécropoles du Palais- Royal que dans les tapageuses brasseries à banquettes de cuir; pas plus dans les cabarets en vogue que dans les crémeries débraillées ou les bouillons promiscueux; ce n'est ni parmi les fières demi-tasses, ni parmi les vulgaires mazagrans, ni parmi les humbles petits-noirs.

Là, que vous déboursiez douze ou trois sous, vous n'avez jamais qu'une infâme mixture. C'est le jus brunâtre, gluant de marc bouilli sans fin, épais de fécule ou de gland concassé, amer de chicorée poussiéreuse, le jus fade qui mijote tout le jour dans un bain-marie au-dessus d'une flamme à l'esprit-de-vin.

Cela vous a une odeur de reltivure et de réchauffure. Jamais le soleil n'y allume cet éclair de topaze brûlée qui flambe dans le café véritable, cet éclair qui ressemble au regard d'un œil à la fois jaune et marron. Ici, la couleur est terne, mate, boueuse, et l'on dirait du purin de fumier.

Non, ce n'est pas dans les cafés qu'on trouve le bon café.

Ce n'est pas non plus chez vous qu'on trouve le bon café, chez vous, bourgeois méticuleux, qui cependant avez la prétention de vous y connaître, qui faites votre mélange vous-mêmes, par poids et par mesure, tant de Moka, tant de Bourbon, tant de Martinique, et qui ne manquez jamais de dire à vos invités :

— Hein ! il n'y a que chez soi qu'on en boit du comme ça!

Non, ce n'est pas même chez vous, qui, dédaignant l'antique Dubelloir en fer-blanc, avez inauguré les systèmes nouveaux, conquêtes du progrès, à ballon simple ou à ballon double, avec siphon réversible et soupape automotrice, et qui faites apporter l'apparefl sur la table, et qui en

expliquez par le menu les ingénieuses combinaisons, tout en vous rengorgeant dans l'orgueil d'appartenir à un siècle qui a définitivement dompté les plus rebelles arcanes de la nature.

Non, ce n'est pas cbez vous non plus qu'on trouve le bon café, et on le voit assez au peu d'esprit que vous donne le vôtre.

Vous qui aimez le bon café, le vrai café, le précieux café, celui qui ranime l'intelligence engourdie, celui qui allège l'estomac pesant, celui qui garnit l'estomac creux, celui qui sent la gaîté, la force, la jeunesse, l'Orient, la vie, celui qui est le compagnon miraculeux, le magicien, l'ami, le consolateur; vous qui cherchez celui-là et qui ne l'avez jamais trouvé, allez, vous promener entre les Invalides et l'École militaire; allez! c'est là le paradis du bon café.

L'ange qui verse cette béatitude, l'Hébé qui tient la coupe où fume ce nectar, le dragon qui garde ce trésor, le voici! Regardez bien, et souvenez-vous, et tâchez de le reconnaître au signalement que je vais vous en donner.

Un dragon, en effet ! Car ses cheveux gris, aux épis broussailleux, semblent une crinière; car ses moustaches se hérissent comme celles d'un grognard; car sa large carrure est sanglée dans un costume aux boutons métalliques et à la coupe militaire.

Un ange aussi ! Car sa vieille face, à la fois rougeaude et parcheminée, est une face de béné-

diction; car un rire plein de bonté s'épanouit dans sa barbe hii'sute. ^

Et une Hébé, tout de même, malgré cette peau rude et velue, malgré ces allures liommasses! Une Hébé qui a été jolie, qui a fait tourner bien des têtes, qui a incendié bien des cœurs, qui a été la coqueluche de toute une armée de héros, et qui garde encore un charme exquis, tout tendre, tout féminin, dans ses vieux grands yeux pareils à deux violettes fanées.

Saluez! Arrêtez-vous! Prenez cinq sous et tendez-les à l'ancienne. Elle vous dira en souriant :

— Ah! ah! mon garçon, vous aimez donc le rlîn caoua, vous? Eh bien, vous n'êtes pas si bête que vous en avez l'air!

Et, d'un vaste cabas couché sous son pliant, la bonne fée tirera une petite tasse en cuivre rouge, une sorte de casserole minuscule emmanchée d'une longue queue. Elle ôtera de dessous ses pieds son gueux plein de cendres et de braisettes. Elle soufflera sur les tisons. Elle y posera la petite tasse où elle aura jeté dans l'eau une poudre semblable à de l'or noir. Et elle accomplira devant vous le mystère magique d'où sortira tout à l'heure le philtre. '

Buvez cela les yeux au ciel! Buvez à genoux, si vous êtes reconnaissant! Buvez et bénissez la mère Zouzou, la mère au caoua, l'ancienne cantinière d'Afrique, l'ange bienfaisant, l'Hébé exilée sur notre terre de larmes pour y verser le baume

divin; la mère Zouzou avec qui s'en va mourir bientôt le secret du bon café, du \Tai café, du précieux café; la mère Zouzou, enfin, qui seule à Paris sait encore faire le café avec ces trois simples choses : du feu, de l'eau et du café.

Page 1