V — DEMANDEZ LES DÉTAILS COMPLETS
L'incendie n'était seulement pas maîtrisé; des langues de flammes dardaient encore par les fenêtres croulantes; un épais tourbillon de fumée roulait, enveloppant tout un quartier menacé; des blessés se tordaient sur des civières avec leurs membres rôtis emmaillotés dans de la ouate; à l'hôpital, un martyr était mort au milieu des tortures et un autre agonisait; des pans de murs chancelaient sur leurs bases, et pouvaient d'un moment à l'autre s'effondrer, écrasant des héros sous leur éboulis de ^pierres brûlantes comme du fer rou4?e.
Et déjà, parmi la foule compacte, des gens couraient, un paquet de journaux sur le bras, sans môme avoir le temps de les plier, et se noircissaient les doigts à l'encre toute fraîche et criaient :
— Demandez les détails complets sur l'incendie! Demandez ce qui vient de paraître! Demandez la seconde édition ! Demandez la dernière heure! Demandez les détails complets!
On nous parle toujours avec admiration de la presse américaine. Je me demande vraiment si elle peut faire plus fort, à moins de donner le récit des événements qui vont se passer.
Mais, à coup sûr, ses vendeurs ne sont pas plus étonnants que les nôtres.
Et avez-vous remarqué quels sont ces vendeurs, en général? Des femmes, des jeunes gens, presque des enfants. Et quelle prestesse de singe pour se glisser dans les groupes, pour détacher du paquet la feuille humide, pour recevoir et rendre la monnaie, au milieu de la bousculade des badauds, dans la fièvre et l'ahurissement de la curiosité publique!
Et cela sans jamais cesser de glapir, d'une voix enrouée, infatigable, raccrochante :
— Demandez les détails complets!
A la nouvelle du sinistre, tout ce petit monde se rue à la halle aux journaux, dans cette rue du Croissant qui fleure le papier mouillé et le rouleau d'imprimerie. On prend d'assaut les boutiques. On se chamaille pour passer le premier.
Des marchands en demi-gros revendent des lois sur le trottoir, en pleine chaussée, dans la boue, dans les détritus du marché voisin. On dirait une bande d'affamés se jetant sur une distribution de pain.
C'est bien une distribution de pain, en effet. Le débit sera fort, aujourd'hui. Va-t-on en écouler de ces feuilles, dont chacune représente quelques centimes pour le crieur!
Mais il faut en faire provision avant les autres, si l'on veut profiter de la première fringale du public. Et vite, vite, on se colle son paquet sur l'épaule, et l'on file au grand trotton vers l'endroit où s'entasse la foule anxieuse. C'est une course au clocher. Les femmes retroussent leur Jupe. Les gamins fourrent leur casquette dans leur poche. On galope, on heurte les passants, on est en sueur, et lorsqu'on arrive hors d'haleine, on retrouve tout de même son souffie pour hurler :
— Demandez les détails complets!
Rien n'arrête, rien n'eifraye ces énergiques camelots du journalisme. Dans les incendies comme celui d'hier, ils n'ont encore à vaincre que l'épaisseur de la foule, l'impatience de l'acheteur et la soif de leur gorge râlante.
Mais je les ai vus pondant la semaine sanglante de la Commune, alors que les obus et les balles siftlaient dans les rues, alors que Paris flambait, je les ai vus courir de môme à la rue du Croissant, et se disputer les quelques feuilles
qui paraissaient encore, et aller chercher les clients à cinq cents pas des barricades.
Malgré l'épouvante de la guei're civile, malgré les fenêtres et les portes closes, il y avait du monde dans certains endroits. Le Parisien est si badaud! Eh bien! dans ces endroits-là, où pouvait arriver la bataille avant un quart d'heure, dans ces groupes de curieux tenaces qui entendaient crépiter la fusillade et ronfler lo brutal au prochain carrefour, parmi ces passionnés de nouvelles quand même, j'ai vu les femmes, les enfants, avec leur paquet d'imprimés sur le bras, qui criaient sans un tremblement de voix :
— Demandez les détails complets !
Si jamais doit se réaliser l'hypothèse infernale d'Edgar Poë, si la terre est destinée à périr dans une conflagration universelle, par le choc d'un astre désorbité ou l'incendie d'une comète en délire, je suis sûr d'une chose. Ce jour-là, les camelots se précipiteront encore vers une rue du Croissant, et s'arracheront les journaux composés et, tirés à la hâte, et courront où sera la foule.
Et la foule aura beau être terrifiée par l'approche de l'inénarrable désastre, elle achètera les feuilles et lira les nouvelles à la lueur du prodigieux météore.
Et, dans l'embrasement total, dans la clameur affolée des hommes éperdus, dans le coup de mine colossal de la terre éclatant comme une bombe, on entendra le dernier aboiement du
dernier camelot parisien, qui criera aux quatre vents de l'espace :
— Demandez la seconde édition!... Demandez ce qui vient de paraître!... Demandez la fin du monde!... Demandez les détails complets!...