‹ Le pavé; aphorismes ... album intérieurChapitre 64 sur 80 · IV — LES TROIS CARTES · texte numérisé non relu

IV — LES TROIS CARTES

Quatre heures de l'après-midi I Dans le demijour blafard de la brume tombante, un rassemblement d'une dizaine de personnes fait une

lâche noire sur le ruban bleuâtre de l'asphalte. C'est hors des fortifications, près de la porte de Levallois-Perret. Il passe peu de monde; mais ces rares passants sont invinciblement attirés par ce petit centre de badauds. On s'approche, on veut voir, et l'on demeure. Moi aussi, comme les autres.

Accroupi, les doigts tripotant trois cartes au ras du sol, le pif en l'air, les yeux dansants, un voyou en chapeau melon glapit son boniment d'une voix à la fois traînante et volubile.

— C'est cœur, carreau et trèfle. Le cœur perd. Le carreau perd. Le trèfle gagne. V'bà celle qui perd. Celle-ci ne gagne pas non plus. Celle-ci gagne. La même! Elle ne perd pas. Et v'ià celle qui perd ! Et celle qui perd aussi. Et celle qui gagne. Le carreau perd. Le cœur perd. Le trèfle gagne. Le carreau, c'est pas votre blot! Le cœur, n'ayez pas peur! Le trèfle, vous me dites : des nèfles. Elles passent. V'ià celle qui perd. Vlà celle qui gagne. Vlà' celle qui perd. Regardez-les passer. C'est assez ! Enfoncé ! Il y a cinqiie francs au jeu.

Avez-vous compris le jeu? C'est celui des trois caites. Rien de plus simple. Après que le banquier les a fait passer et repasser très vite devant vos yeux en vous les montrant bien à chaque fois, il les a reposées face à terre, l'une à côté de l'autre. Si vous savez où est le trèfle, vous avez gagné.

— 11 est là, au milieu.

— l']dairez.

— Voilà. •

— V'Icà vos cinque francs. Tant pire pour moi ! Le voyou prend un air navré. Mais, au coin de

l'oîil, il a un petit clignotement que je connais et qui veul dire: «Chouette! ))11 est ravi. On a mordu à l'amorce. 11 recommence.

— Le cœur perd, le carreau perd, le (rèJle gagne. Trop pelit, bibi, t'as mal maquillé ton outil. V'ià colle qui perd. J'ai </'i/i^Mé (perdu), c'est pas gai. V'ià celle qui gagne. La v'ià encore. Que drôle de corps! Du carreau, c'est pour ton veau. Du cœur, c'est pour ta sœur. Et v'ià la noire! Qui qui s'appelle Edouard? Elle gagne. Celle-ci perd. Celle-là aussi. Là v'Ià dessus. Qui qu'a reçu? La v'ià dessous. C'est poui' cent sous Pas- pour cent sous, pour dix francs. Le cœur perd, le carreau perd, le trèfle gagne. Regardez bien. C'est le coup de chien. Pour dix francs! c'est différent. Allez-y! Regardez-les passer. C'est assez! Enfoncé! Il y a dix francs.

Cette fois, le boniment a été plus rapide encore, plus bredouillé, plus étourdissant. Les cartes ont été montrées plus coup sur coup, zigzaguant du sol en l'air, dansant une gigue effrénée qui vous éblouit de ses entrechats de rouge et noir. Pourtant, à l'avant-dernière passe, avec une gaucherie admirablement jouée, la noire a été laissée presque ostensiblement dans le coin à droite. Sans doute, pensent les benêts, le banquier s'es

grisé lui-même à son bagout, et a oublié de mieux cacher la gagnante.

— Elle est là, dit quelqu'un, là, à droite.

— Touchez pas ! Éclairez !

— J'y vas de cinq francs.

— Non, dix francs.

Il est sûr de son coup, le brave badaud. 11 a bien vu le trèfle laissé maladroitement dans ce coin-là. Il va gagner, c'est certain. Bah ! pourquoi ne pas risquer dix francs, puisqu'il est sûr?

L'autre est toujours accroupi, l'œil éteint maintenant, la bouche close, irritant de tranquillité, avec sa face glabre et pâle qui ne dit rien.

— Allons, voilà mes dix francs, fait le joueur. Le trèfle est là, dans le coin à droite.

— Retournez!

C'est le. carreau. Le voyou, en posant la noire si gauchement, l'avait habilement fait sauter et l'avait remplacée par une rouge.

Et il recommence un nouveau boniment. A présent, pour réamorcer les joueurs qui se défient, c'est un compère qui lient le coup, et qui gagne. Les badauds reprennent courage. Un autre compère gagne encore un coup, de dix francs cette fois. La galerie s'allume de plus en plus. Le voyou élève la voix et redouble de jacassement.

— C'est moi qui perds. Tant pire, mon p'tit père! Rasé, le banquier! Encore un tour, mon ainonr. V'ià le cœur, cochon de bonheur! C'est

pour finir. Mon fond, qui se fond. Trèfle qui gagne. Carreau, c'est le bagne. Cœur, du beurre, pour le voyeur. Trètle, c'est labac! Tabac pour papa. Qui qu'en veut? Un peu, mon neveu! La v'ià. Le trèfle gagne I Le cœur perd. Le carreau perd. Voyez la danse! Ça commence. Je le mets là. Il est ici. Merci. Vous allez bien? Moi aussi. Elle passe. Elle dépasse. C'est moi qui trépasse, bêlas! C'est un sept, c'est pas un as. Elle gagne. Celle-ci perd. Celle-là itou. V'ià l'atout. Je joue mon tout. C'est tout. Regardez-la! Elle est là. Elle n'y est plus. Où qu'elle est? S'il vous plaît? Complet! V'ià le cœur! Est-il laid! V'ià le carreau. Il n'est pas beau. Trèfle qui gagne. Regardez bien! C'est le coup de cbien. Passé! C'est assez! Enfoncé I II y a vingt-cmgwe francs au jeu! Ah! par exemple, cette fois-ci, tout le monde l'a vu. Est-il bête ce banquier-là ! Quel malapatte ! Et ça se mêle de remuer les cartes, ça! Mais il y perdra sa chemise^ le malheureux ! Parbleu ! le trèfle est là, dans le coin à gauche. C'est évident.

— Je tiens le coup.

— C'est vingt-cin^we francs, vous savez?

— Trente, si vous voulez.

— Trente-cinq.

— Quarante. Je suis sûr.

— Éclairez.

— Voilà.

C'est un samedi. L'homme a reçu sa paye. Il tife huit grosses pièces de cent sous et les jette flèvfeusemeht sur l'asphalte.

— Retournez, dit le voyou.

C'est une rouge.

Un murmure gronde dans la foule. Le perdant, blême, crispe ses poings. Les compères s'approchenV du maquilleur de 67'^mes(tripoteur de cartes), qui s'est relevé, avec un éclair mauvais dans ses yeux ternes, et en serrant les muscles de sa maigre mâchoire. 11 se recule, et siftle.

A ce signal arrive un gosse, en courant, qui ci'ie d'une voix aiguë :

— Pet! v'ià la rousse! Décanillons'

Et tout le monde se disperse, vivement, excepté les trois compères et le môme, qui rentrent d'un pas tranquille dans Paris, pour y fricoter l'argent des imbéciles, y houlotter la galette des sinves.

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