SCÈNE SIXIÈME
LOUISE
Vous n'êtes pas vieux, mais vous n'êtes plus tout jeune, et votre vilain rhume que vous ne voulez pas soigner! Vous avez déjà toussé trois fois depuis trois minutes.
DURAND
Non.
Si.
Non I (n tousM.)
Ah ! tenez, encore !
LOU ISE.
DUHAND.
LOUISE
DUBAND.
C'est parce que tu m'en parles, c'est nerveux! D'ailleurs, bah! qu'est-ce que ça fait? Avec un petit mal chronique, on vit cinquante ans de plus ! Voyons, qu'as-tu fait de bon en mon absence '^ Tu t'es faite l'institutrice de Coqueret, à ce qu'il m'a dit?
LOUISE
Ab t il vous a dit?...
Que tu l'avais entrepris sur le granit; mais c'est peine perdue : tu n'en feras jamais rien qu'un àne.
LOUISE
Pardon, monsieur, je vous en ferai un bon serviteur, car il est doux, courageux, de bonne volonté, et il vous aime ! C'est bien quelque chose !
DURAND
Oui, sans doute, il a de bons instincts, mais il ne sortira jamais de la vie d'instinct.
LOUISE
Et quel besoin avez-vous d'un savant pour vous servir? Est-ce que je ne suis pas là pour réparer ses petites gaucheries ?
DURAND
Oh! toi, Louise, c'est autre chose! Tu as une belle mémoire, une docilité admirable! C'est un plaisir de t'enseigner. Tu es
beaucoup pour moi, ma clière Louise! Tant de soins, d'attentions! Être servi comme un prince, dorlotté comme un enfant, com'pris par quelqu'un qui s'intéresse à vos travaux, qui se prête à vos innocentes passions... Eh bien! qu'est-ce que tu as? Tu es triste!... A quoi penses-tu?
LOUISE
A rien, monsieur, je regardais ce pavé; c'est une belle pièce.
DURAND, vivement, regardant le pav6 .
N'est-ce pas? Figure-toi qu'il y a là une dent fossile... Si c'était ce que je pense... ce serait une rareté. Mais tu es triste, et ça m'ôte la joie du cœur. Tu travailles trop, je parie !
Moi! Il me semble au contraire que je ne fais rien [)Our vous payer de vos bontés. Après ce que vous avez fait pour moi, de m'élever, de m'instruire, de me traiter toujours si doucement, d'avoir recueilli et soigné ma pauvre mère jusqu'à son dernier jour... Ça, voyez-vous, une pauvre femme que tout le monde repoussait et que vous m'avez appris à aimer et à respecter malgré tout le monde... Après une chose comme ça, si je n'avais pas bonne envie de vous servir et de vous soigner quand vous serez à votre tour vieux et infirme...
DURAND
Moi? Je ne serai jamais infirme! Avec la vie active et sage que je mène!
LOUISE
Tant mieux ! Mais je voudrais que vous ayez besoin de moi : vous verriez si je me souviens...
DURAND, ému, mais chaste.
Toi, tu es un ange ! et je suis loin d'avoir fait pour toi ce que j'aurais dû faire. Je t'ai vraiment négligée jusqu'à présent. Je te tenais à distance, derrière la porte pour ainsi dire. Il n'y a pas plus de deux ou trois mois que j'ai commencé à t'apprécier, à t' écouter, à te regarder!...