LE POSTILLON
S^8|jRSSIS à une grande table de jeu, sir George f'F^vtt' -^awes s'épongeait le front et riait de s^3*»^' tout son cœur. Le décor du tripot était sans charme pourtant, et de plus il y faisait une chaleur affreuse, vu que ceci se passait dans le fort de l'été, en plein mois d'août de l'an 1830, au Palais-Royal.
Mais sir George riait néanmoins de tout son cœur.
— Bravo, monsieur, bravo!. . fit obséquieusement le tailleur de cartes, un petit vieux crasseux à redingote olive.
— Bah ! répondit sir Dawes, du ton le plus négligent, nous sommes le 13. Or, tous les 13 de chaque mois, je gagne.
— Dieu le veut !
— Dieu et moi.
Sir George Dawes, robuste et corpulent, aurait paru jeune et d'assez bon ton, n'eussent été son nez vermeil et son regard mal assuré. Il parlait français avec un accent ridicule.
Relevant les mèches qui lui retombaient sur les yeux — ah ! certes, il ne gardait plus trace de frisure, ni même de coiffure, à cette heure, jouant là depuis midi, ou presque — l'heureux gagnant posa de nouveau sur le tableau une pile de louis. Ce fut à ce moment qu'un homme portant la livrée ventre-de-biche de Son Altesse Sérénissime le duc de Bourbon, entra tête nue dans la salle, chercha des yeux un moment, puis s'avança vers sir George et lui dit à l'oreille :
— Je suis chargé de demander à monsieur Dawes s'il a reçu la lettre de Saint-Leu. Je dois vous répéter, monsieur, sauf respect, que Mm* la baronne vous attend tout de suite.
Sir George fit un geste furieux. Peu s'en fallut qu'il ne jurât.
— Eh ! mon bon Dupré, oui, j'ai reçu la lettre!... Mais je ne puis aller aujourd'hui làbas... Demain, je viendrai demain.
— Monsieur, il y a une calèche en bas.
— Demain, te dis-je!
— Mais c'est une voiture des écuries de Monseigneur...
— Eh bien...
— Il faut quelle soit rentrée ce soir. Mme la baronne m'a dit que monsieur y monterait immédiatement, et qu'on repartirait aussitôt...
C'était un ordre, ou du moins il y parut, car notre joueur, tout en pestant, ramassa son or, et tandis que le petit vieux en redingote olive lui disait doucement : « — A demain, monsieur l'écuyer, à demain... » il se leva et gagna la porte.
Chemin faisant, il donnait quelques « bonsoir », et grommelait :
— Service, messieurs, affaire de service... Dans l'antichambre, il arracha des mains
d'un domestique son chapeau, se l'enfonça jusqu'aux oreilles en écrasant ses mèches défaites,
puis, suivi de Dupré, traversa rudement la foule interlope qui flânait sous les galeries. Hors du Palais-Royal, une calèche légère attendait en effet, menée par un postillon à boutons fleurdelisés. Dupré grimpa derrière la voiture, et s'y accroupit sans façon, tandis qu'au dedans sir George se renfrognait en un coin. Les chevaux étaient frais : on venait de les changer aux écuries de Son Altesse, quai d'Orsay. Ils partirent d'un bon trot. Moins de deux heures après, George Dawes, s'il n'eût somnolé et même ronflé, eût vu se profiler au loin la silhouette, toute rose dans le soir, du château de Saint-Leu.
Médiocrement belle, non toutefois sans noblesse, cette antique et vaste demeure en imposait à qui s'acheminait vers elle, mais plutôt par la renommée de son très haut, très opulent et très puissant maître, que par l'aspect d'un perron seigneurial ou les hauts arbres d'un grand parc. Commandant la forêt de Montmorency et surveillant, à quelques lieues de là, celles de l'Isle-Adam et de Carnelle, le
château de Saint-Leu était l'une des résidences du vieux duc de Bourbon, prince du sang; et celui-ci pouvait passer à juste titre pour le premier sujet de Sa toute récente Majesté Louis-Philippe, si l'on ne regardait qu'au rang et qu'à la parenté, car on l'en eût plutôt dû croire le plus irréconciliable adversaire, si l'on se rappelait l'illustre et long attachement des Bourbon-Condé à la cause des Bourbon directs, et en particulier à celle du ci-devant roi Charles X, dont la révolution de Juillet venait de faire un proscrit.
Néanmoins aucun acte public — et voici deux semaines déjà que durait le nouveau règne — ne permettait de juger comme un rebelle le prince résidant à Saint-Leu. Il se contentait de demeurer silencieux et retiré, ne donnant signe de vie, n'approuvant ni ne blâmant officiellement le coup d'État de son royal cousin. Il ne savait peut-être que résoudre, étant las, triste, âgé de soixante-quinze ans bientôt. Bref, nulle rumeur factieuse, malgré l'attente générale, ne s'élevait de Saint-Leu,
ni le moindre vent de fronde, ni seulement quelque plainte. Un silence émouvant enveloppait ce château, asile du dernier Bourbon qui séjournât maintenant en terre de France, ce mélancolique et paisible château contre lequel s'en venait expirer tout doucement, à cette heure, le plus tendre éclat du soleil couchant.
Plusieurs fenêtres de la façade, çà et là, étaient ouvertes après cette journée torride, et la calèche troubla cruellement la langueur exquise du crépuscule, en pénétrant à grand fracas dans la cour d'honneur. Pas une tête cependant ne se fit voir aux croisées. L'on eût dit une demeure enchantée.
Quand sir George Dawes, écuyer de Son Altesse Sérénissime le duc de Bourbon, fit irruption dans le vestibule de Saint-Leu, il sembla qu'un bandit, qu'un douteux et dangereux manant se fût introduit au logis princier. Rouge, suant, le chapeau en arrière et tout à rebrousse-poil, les vêtements chiffonnés, une grosse canne à la main, il ne rassurait qu'à
demi, et scandalisait fort du moins, en piétinant sans nul respect les dalles précieuses, en menant bruit, en élevant la voix comme à Tétable. Mais déjà un valet, cessant de tricoter silencieusement sur une banquette, avait piqué dans son bas blanc sa longue aiguille et, saluant sir George, lui disait :
— Si monsieur l'écuyer veut bien me suivre, j'ai des ordres.
Et il le conduisit tout au bout du château, en un petit salon où il le laissa seul, après avoir soigneusement refermé la porte.
Le gros et malcontent George ne cessa de grommeler tout bas et de hausser l'épaule durant le temps qu'il demeura solitaire en ce boudoir. A quoi bon, du reste? Il était prisonnier bel et bien dans ce damné Saint-Leu, et mieux eût valu faire bonne contenance. On gagne toujours à jouer l'indifférent, le dédaigneux. Mais notre homme ne voyait pas si loin et, fort bourru, grimaçait vilainement, quand de nouveau la porte s'ouvrit.
Un jeune fashionable parut. Celui-ci se trou-
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vait aussi exigu dans sa taille, aussi frêle d'encolure, aussi pâle, froid et impeccablement vêtu, que George se montrait au contraire fortement bâti, rude en paroles, fâcheux quant aux manières et, au moins ce soir-là, débraillé dans sa mise. Et pourtant ce chétif petit-maître n'était autre que M. James Dawes, baron de Flassans, le propre frère cadet de sir George en personne. Un mince collier de barbe rousse et deux pointes de moustaches coloraient un peu son visage blême, surmonté par un toupet régulier et calamistré au point d'en sembler faux. Une main reposait dans son gilet, l'autre pendait et jouait avec une tabatière d'or.
— There you are ! Rather late ! hey ? s'écria George. How are you, old boy?
Mais une voix aigre et glaciale répondit :
— Parlez français, je vous prie. Vous êtes encore aujourd'hui, comme moi, écuyer de Son Altesse Sérénissime, officier d'un prince français, monsieur.
Le baron James Dawes de Flassans n'aimait point à converser en anglais, et cela se conce-
Ll: PAVE DU ROI
vait. Lorsqu'il s'exprimait en notre langue, l'attention qu'il devait porter aux moindres mots prêtait à ses discours une lenteur très élégante. Il était certain, alors, de ne commettre ni étourderies, ni bévues, et son entretien y gagnait quelque chose de compassé, d'étudié, de diplomatique, pour ainsi dire, qui vous avait excellent air. Au lieu qu'en anglais, les locutions basses, les tours canaille, et l'on ne savait quoi d'assez ignoble, déparaient ses propos. C'est que le naturel revenait trop vite, et parbleu ! il n^ avait point déjà si longtemps que le petit James et ce gaillard de George, tous deux fils d'un ivrogne et d'une marchande de poissons, avaient traîné leurs socques éculées dans les ruisseaux de Londres, volant des œufs frais au panier des ménagères, ouvrant les portières des carrosses, gardant les chevaux devant les cabarets, maraudant sur les bateaux avec les autres galopins du même rang, et récoltant çà et là, parmi la boue, soit un penny, soit une taloche.
— En français ou en anglais, James, repli-
qua George, que signifie cette espèce d'enlèvement? Je suis venu par amitié pure.
— Vous êtes venu, s'il vous plaît, parce que Mme de Feuchères vous avait mandé depuis deux jours déjà au château.
— La très chère baronne est notre bienaimée tante. Mais elle n'a pas d'ordres à me donner.
— Pourtant, Monseigneur peut vous commander, j'imagine! Or, vous avez vu que c'est une calèche de ses écuries qui est allée vous chercher, et où cela ?... au tripot, comme toujours.
George, d'un geste colère, jeta son chapeau sur un meuble, et s'assit brusquement, sans cérémonie. Il savait trop bien que Mme de Feuchères, toute-puissante sur l'esprit du vieux prince, faisait la pluie et le beau temps à la cour du duc de Bourbon. Celui-ci ne l'avait pas en vain adoptée pour sa fille à Londres, voici peut-être quinze ans de cela, puis, malgré qu'elle eût été de condition infime, mariée au baron de Feuchères, puis nommée première
dame d'honneur dans sa maison, investie de toute sa confiance, comblée de tous ses bienfaits. George n'ignorait pas que sa tante avait entièrement capté l'affection assez aveugle, un peu maniaque aussi, il faut l'avouer, de ce vieillard inquiet, dont elle flattait les lubies, soignait les rhumatismes, et détournait ceux qu'elle nommait les « importuns ». Veuf et mélancolique, h)'pocondre même, portant le deuil à jamais douloureux de son fils unique le duc d'Enghien, si précipitamment jugé et fusillé à Vincennes en 1804 par le premier Consul, le duc de Bourbon était une proie facile pour les aventuriers qui eussent pu convoiter son immense héritage. C'étaient là les « importuns », comme disait Mme de Feuchères. Et pieusement, elle les écartait.
George connaissait le dessous des cartes en tout cela, et que Sophie Dawes, aujourd'hui baronne de Feuchères, eût naguère fait secrètement venir en France les deux fils de feu son ivrogne de frère, qu'elle les eût fait instruire sommairement, exigeant qu'ils connus-
sent au moins le français, la civilité puérile et honnête, et l'art de porter un frac à la mode ou un uniforme de cérémonie, — toute l'éducation d'un gentilhomme, en vérité, — pour ensuite les présenter au prince, et obtenir en leur faveur deux brevets d'officier de sa maison. Seulement, tandis que James, le cadet, créé baron de Flassans et marié récemment avec une petite niaise de bonne province, comblait toutes les espérances, et faisait merveille en tant que jeune seigneur confit en gravité, demain accrédité auprès du roi, et, qui sait ? futur pair de France peut-être, le déplorable George, pilier de tripot, sinon de cabaret, perdu de dettes, conscience louche et joueur vraiment trop habile, le funeste George était la honte et la plaie secrète d'une si honorable famille. Il ne doutait pas que l'on ne finît par le jeter quelque jour par-dessus bord : auquel cas, privé de son traitement, privé des subsides que lui accordaient encore parfois soit James, soit Mme de Feuchères elle-même, privé du prestige dont vaille que vaille il était orné
comme écuyer du duc de Bourbon, privé de tout appui enfin, que deviendrait-il en face de ses créanciers ? La prison pour dettes le guettait, si ce n'était que celle-là...
Aussi se résignait-il, malgré tout, à subir l'autorité étrangement capricieuse et fantasque de la baronne sa tante, et jusqu'aux semonces impertinentes, jusqu'au ton de supériorité, jusqu'au mépris, jusqu'aux ordres parfois du baronnet son frère.
Il s'assit donc, soumis bon gré, mal gré, et décidé à entendre jusqu'au bout la mercuriale et les reproches trop prévus de « M. James ».
— Parlez ! fit George au gringalet toujours debout, correct, blafard et imperturbable... Parlez. Qu'y a-t-il encore? Je vous écoute.
James s'accouda à la cheminée. Sa voix de tête sifflait sous ses menues moustaches.
— Ce que j'ai à vous dire, monsieur, est grave, et si grave même que je ne ferai aucun préambule Je ne vous exposerai pas nos plaintes, celles de Mm° de Feuchères, notre tante, et les miennes, sur l'indignité de votre con-
duite. Vous ne quittez jamais les lieux les plus choquants du Palais-Royal, vous ne menez pas une vie de gentleman, vous êtes impropre, George, impropre. Le titre d'officier de Son Altesse ne vous va pas du tout...
— Cependant, old boy, nous avons pataugé dans la Tamise ensemble !
— Ne m'interrompez pas... Non, ce titre ne vous va pas du tout... Mais il y a pis que cela. Voici deux ans, le crédit de Monseigneur vous a tiré d'une mauvaise affaire, à Boulogne, vous en souvient-il ?
— Bah ! ce benêt de lord ivre, qui avait perdu ses guinées ?...
— Qui les avait... perdues, comme vous dites. Vous êtes sorti des mains de la maréchaussée, ce jour-là, grâce à nous... Mais, depuis, vous ne vous êtes pas corrigé. Tous les deux mois, un nouvel exploit. Cette semaine, enfin, la mesure est comble.
— Peuh ! l'échauffourée de la cour des Coches? Quelques horions . . Il s'agissait d'un combat de coqs. La belle affaire !
— Il y a pis que cela.
— Quoi donc?... Ah! peut-être la mésaventure de l'usurier au café des Mille-Colonnes?... Mon Dieu, j'étais là par hasard. Que de sottises, James !
— Il y a pis...
— Mais...
— Rue Verte, près du Roule, il se trouve un lieu borgne où l'on joue, n'est-ce pas ? L'autre jour, la police y fit une descente, on y saisit des cartes suspectes, et le guet conduisit au poste tous les joueurs dont il prit les noms. Qui donc, George, était un certain Thomas Stuart, sujet écossais, à l'en croire, et de passage à Paris?
George Dawes avait un peu pâli, cette fois. Il se troubla, balbutia :
— Vous me surveillez donc ?
— Oui, répliqua James, nous vous faisons suivre depuis quelque dix jours, et, en ce peu de temps, que de belles actions, mes compliments!... Eh bien! c'en est assez. Voici un ordre écrit de Monseigneur, qui vous révoque
de vos fonctions auprès de sa personne. D'autre part, Mme de Feuchères vous ordonne par ma bouche de rompre toutes relations avec elle et de ne plus vous présenter ici, non plus qu'au Palais-Bourbon, à Paris. Vous repartirez ce soir même : une voiture vous ramènera jusqu'aux grilles de la capitale, et vous y vivrez désormais comme vous pourrez, dans vos bouges. Une pension modeste vous sera servie pendant deux années.
George, pour le coup, étouffait, suffoquait ! Fou de rage, il se leva.
James tendit le bras vers la sonnette :
— Voulez-vous que j'appelle ?
— Non, damné maudit, non ! N'aie pas peur, va, ne crains rien pour ta peau, vil garçon ! Mais méfie-toi pour autre chose. Je dirai, je crierai d'où tu sors, d'où nous sortons tous ! Je. . .
— Vous irez en prison, George, si vous faites scandale. Avec l'affaire de Boulogne et celle de la rue Verte, il y a de quoi, si l'on veut, vous envo3^er aux galères, savez-vous ? De plus, vous n'aurez pas un sou
Cependant le malandrin se taisait maintenant Xon qu'il s'apaisât déjà, Dieu non ! Mais il n'était pas le plus fort. Autant lâcher tout, et se tirer d'affaire à Paris. Il risqua encore une sournoise petite tentative :
— Et si je m'amendais, James, une bonne fois ?
— Inutile, inutile. Vous avez déjà beaucoup essayé, ou du moins beaucoup promis. Ce fut en vain. Inutile, vous dis-je. Cette dernière escapade du Roule a transpiré. On vous connaît. On murmure. Vous jetez le discrédit sur la cour du prince. Or, aujourd'hui plus que jamais, la maison de Son Altesse doit être irréprochable. Nous avons des ennemis qui nous guettent...
— Nous !
— Eh oui! nous.. Vous n'ignorez pas que Sa Majesté, du temps qu'Elle était le duc d'Orléans, avait de grandes obligations à Monseigneur. Nous sommes tout près du trône, George. MmP de Feuchères peut désormais prétendre à bien des choses, et moi-même .. Mais
vous n'entendez rien à cela, vous haussez les épaules, vous êtes toujours bien, vous, le fils d'une marchande de poissons... Chut! On vient.
Le loquet tourna, en effet, sans que Ton eût frappé, et une grande femme, une manière de virago, s'encadra dans la porte.
Elle portait une tête encore fraîche et agréable, mais d'une expression bien altière, audessus d'un corps puissant que gâtait l'embonpoint et déformaient encore les grosses manches à ballon. De ses hanches corpulentes tombait, telle un jupon d'armure, sa cotte en sonnette, et le tout reposait sur deux chevilles à soutenir Hercule, entourées qu'elles étaient pourtant d'un ruban zinzolin croisant sur les bas gris perle. Ce n'était autre que Sophie Dawes, baronne de Feuchères.
D'une voix un peu zézayante, où subsistait un rien d'accent anglais, et sans même répondre au : « Permettez-moi, ma chère tante... » dont la salua son neveu George, elle demanda :
— Avez-vous appris à ce chenapan, James, que je le chasse ?
— J'ai fait ce que vous m'avez commandé, madame.
La terrible baronne se retourna vers George :
— Eh bien, allez-vous-en, allez! Qu'attendez-vous ?...
En même temps, elle sonnait.
George ramassa son chapeau, et sortit en claquant la porte et sifflotant par bravade. Le même laquais qui l'avait introduit accourait déjà, grimpant quatre à quatre l'escalier. Ayant rencontré sir George, il se retourna sans un mot, et le précéda jusqu'au vestibule. Piquée dans le coton qui rembourrait son bas, l'aiguille à tricoter tremblotait à chaque enjambée, et la culotte rouge paraissait avec tant d'éclat sous les basques ventre-de-biche, que ce fut miracle si M. l'écuyer congédié s'abstint d'y lancer par fureur sa botte, ainsi que le taureau exaspéré jette sa corne, à tout hasard, dans le moindre chiffon d'écarlate qu'un mauvais sort a mis sur son chemin
^and la baronne de Feuchères, encore tout indignée, s'en fut revenue à l'appartement qu'elle occupait dans le
château de Saint-Leu, MUe de Fozambray, sa
lectrice lui dit :
— Il est tantôt huit heures et demie, madame. Monseigneur est arrivé de Chantilly depuis longtemps déjà. Or, Monseigneur ne voulait même pas hier qu'on l'attendît ce soir pour souper...
— Eh bien, quoi, quelle mouche te pique, Adèle ? Ai-je l'habitude d'être en retard, peutêtre?
— Non, non, je ne veux pas dire cela...
— Alors, qu'est-ce que tu veux dire? Avoue donc que tu n'en sais rien. Tu as un caractère
adonner les vapeurs, ma pauvre Adèle!... C'est pour neuf heures, le souper?
— Pour neuf heures, madame.
— Il faut t'arracher les paroles !... Fais-moi préparer ma robe à bouquets bleus... ou plutôt non, la grise à guirlandes jonquille...
M"e de Fozambray, qui était jeune et fort jolie, encore que fagotée à dessein, s'en fut en grande hâte porter l'ordre aux servantes.
Fille sans fortune d'un officier à l'armée de Condé, elle se voyait le plus souvent très cajolée par l'altière baronne, car celle-ci ne se sentait point d'aise en songeant qu'elle tenait à son service l'héritière d'un tout à fait noble et vieux nom français ; mais fréquemment aussi la pauvre lectrice devait supporter les éclats d'une humeur incertaine et sujette à d'affreux orages.
Elle revint toutefois presque aussitôt, et. frappant à la porte :
— Madame !
— Entre ! ... Qu'est-ce ?
— Un courrier de Paris ..
— Voilà tout ?
— Avec un grand portemanteau...
— Ah !.. . C'est de la part de Mme Bouhot ?
— Oui, c'est...
— Vite, vite ! cours ! Qu'on donne à boire à ce garçon et qu'on m'apporte ici le paquet... Dépêche-toi !
Mme de Feuchères s'était levée, rouge de plaisir, d'émotion.
Pensez-y, Mme Bouhot n'était autre que la couturière en vogue au faubourg Saint-Germain, celle qui mieux que personne savait faire mousser la dentelle, étinceler les paillettes et pleuvoir les broderies sur le velours moelleux d'une robe de gala ou le satin glacé d'une toilette de cour ! Et Sophie Dawes venait de lui commander, à cette incomparable artiste, dès le lendemain même des journées de Juillet, une étourdissante tenue de cérémonie. Car elle allait être conviée aux Tuileries, la chose ne faisait aucun doute, sous le règne de Sa Majesté Louis-Philippe. Elle reverrait donc enfin les jours bienheureux, les soirs uniques
où les carrosses à housse et à grands marchepieds s'étant avancés devant le perron du Palais-Bourbon, elle pourrait de nouveau monter, elle aussi, avec Mme de Lavillegontier et ces deux pécores, Mmeâ de Quesnay et de Choulot, derrière la voiture qui portait Son Altesse Sérénissime ; le cortège s'arrêterait devant la grande porte des Tuileries, ayant coupé selon son droit, la file sans fin des équipages; toute la « maison » du prince en descendrait, saluée par les factionnaires immobiles et l'arme au bras, par les officiers de service, les courtisans, les huissiers qui feraient écarter la foule; on entendrait courir ce chuchotement : « Monseigneur... Bourbon... Condé... Son Altesse... » et les quatre dames d'honneur s'avanceraient à leur tour devant le souverain...
O minute exquise, heure d'ivresse et de délectation ! Sophie Dawes, baronne de Feuchères, se voyait déjà dessinant lentement sa belle révérence de cour, et plongeant dans sa jupe avec une exultante et triomphale modestie. .
La cour!... Jadis, lors de son mariage avec M. de Feuchères, elle avait bien été sans doute présentée au feu roi Louis XVIII. Mais de méchantes gens avaient tant fait valoir près de Sa Majesté l'ignoble extraction de la nouvelle baronne ! . . .
Puis celle-ci s'était, avec scandale, séparée de son mari, en 1824. D'où esclandre, interdiction de reparaître devant les yeux du roi... Bref, tout récemment, le 7 février 1830, et grâce au crédit du duc d'Orléans, Charles X consentait à recevoir Mme de Feuchères. encore qu'on la sût séparée de corps, et condamnée dans le procès intenté par son mari, et malgré que surtout la terrible duchesse d'Angoulême, intraitable sur ces questions, s'y fût opposée de toutes ses forces : mais quoi ! était-ce là réintégrer la cour, à la dérobée, pour ainsi dire, et par la petite porte? Allons donc !...
Sophie Dawes, aujourd'hui qu'au milieu des ruines du vieux régime disparu, le duc d'Orléans, son obligé, son protecteur, et, pensaitelle, son ami, était devenu le roi des Français,
Sophie Dawes comptait bien briller aux Tuileries d'un éclat non pareil. Mieux encore, pourquoi donc ne songerait-elle point à une charge officielle, hardiment, franchement, glorieusement? Elle était jeune encore, trentecinq ans. guère plus, ambitieuse, active. Le duc de Bourbon lui laisserait par testament les domaines de Saint-Leu, de Mortefontaine, et quelques millions, elle serait très riche. Son neveu James, ses créatures la serviraient fidèlement... Longue vie au roi des Français! La victoire lui semblait assurée. Il ne s'agissait que d'envahir les Tuileries, de s y faire saluer, remarquer, craindre, envier, admirer!...
M11" de Fozambray revint avec deux filles de chambre qui portaient la fameuse robe... Un éblouissement ! Qu'on se figure un corsage décolleté de soie presque argentée, pris sous un réseau en fils de la Vierge ; les manches énormes et fort courtes étaient formées chacune d'un volant très fourni, comme touffu, si l'on eût osé dire; et la jupe, d'argent aussi, que couvrait le même réseau de neige, se fron-
çait en s'évasant vers des bouquets de roses-...
Hélas ! il eût fallu qu'une sylphide, ou Mlle Taglioni en personne, fée de la danse, eût donné vie à cet ajustement. Seule une frêle nuque, seules des épaules délicates se fussent élevées avec assez de grâce au-dessus de ces manches hardies, presque insolentes, et l'on eût souhaité des pieds de Cendrillon comme des jambes bien fines sous toutes ces roses que balançait le cotillon court. Or au contraire, quand Sophie Dawes, n'y tenant plus, prétendit essayer sur-le-champ ces émouvants atours, M110 de Fozambray se retint mal de rire à la vue des bras athlétiques et du torse de ribaude . qui gonflèrent le pauvre petit corsage, cependant que la jupe s'agrafait à grand'peine, et perdait toute légèreté en découvrant des chevilles de débardeur. Mmc de Feuchères ressemblait ainsi à un bœuf orné de papillotes, plutôt qu'à une baronne du bon ton en tenue de gala.
Néanmoins elle était aux anges. Non qu'elle n'eût l'habitude de porteries plus somptueuses
toilettes ; trônant comme chez elle à Saint- Leu, à Chantilly, au Palais-Bourbon, bref en toutes les demeures du vieux prince, et cela en dépit des autres dames d'honneur, elle se croyait obligée de recevoir les hôtes de Son Altesse ainsi que l'eût pu faire la feue duchesse de Bourbon elle-même. Et presque chaque jour, pour le dîner intime, c'étaient des étalages de perles, de dentelles, de diamants, et des parures à n'en plus finir. Mais cette robe-ci avait un attrait tout particulier : elle irait à la cour, elle serait celle que les gazettes décriraient au lendemain de la première réception importante donnée aux Tuileries par Sa 3Iajesté. Et Sophie se contemplait avec amour dans la grande glace ovale. Et il fallait que les servantes levassent à bout de bras les deux candélabres, malgré leur poids, toutes bougies allumées, et que M'" de Fozambray finît par monter sur une chaise en tenant une lampe entre ses mains, au risque d'en briser le globe et d'en répandre l'huile. J\lm0 de Feuchères se voulait admirer des pieds à la tête.
Un détail toutefois la chagrinait un peu. A la cour du roi-citoyen, l'usage ne serait certainement plus, comme sous Louis XVIII et Charles X encore, de porter dans les cheveux ces longues barbes de dentelles, qui retombaient jusque sur les épaules, et distinguaient immédiatement les femmes admises, invitées aux Tuileries. Telle était au temps des deux rois précédents la coiffure nécessaire, traditionnelle, prescrite même. Quiconque avait alors les barbes se rendait manifestement à la cour. Et notre baronne se rengorgeait si fort à la pensée de son éclatante revanche mondaine qu'elle eût voulu publier, proclamer, afficher sur les murs :
« Regardez bien tous, manants, c'est aux Tuileries, oui, aux Tuileries, chez la reine, que se rend Sophie Dawes, baronne de Feuchères ! ... »
Les barbes eussent de toute évidence démontré cela. Décidément, les vieux usages ont leur prix. Et Sophie forma le dessein, dès qu'elle aurait quelque influence dans l'Etat, d'encourager la réaction.
Faute des précieuses dentelles, pourtant, un haut casque de roses se dresserait, comme il convenait, sur ses cheveux, et, gantée de blanc, l'éventail et le mouchoir aux mains, Mme de Feuchères ferait des grâces à miracle sous les yeux ravis de Sa Majesté. Autour d'elle tourbillonneraient les douairières et les jeunes duchesses, et les hommes en culotte, couverts de plaques et d'ordres, les uniformes étrangers, les dolmans merveilleux des magnats de Hongrie, les officiers écossais, le général Coletti en son fameux costume de palikare...
— On frappe encore ?... Va voir ce que c'est, Adèle.
— Madame, c'est le souper. Monseigneur descend, et ces dames font cercle déjà.
— Bien, bien, j'y vais...
Force fut, bon gré mal gré, de quitter la belle robe !... Ainsi que Perrette ayant versé son pot au lait, Mme de Feuchères, en changeant de toilette, redevenait soudain simple dame d'honneur auprès d'un vieillard reclus et séparé de la vie publique, et même moins que
cela, femme outrageusement condamnée dans un procès en séparation, et pis encore, personne à peine tolérée dans le monde officiel, reniée et bafouée au faubourg Saint-Germain. . . Serait-il jamais possible, hélas ! d'effacer les mauvaises pages de sa vie, et de rompre cette quarantaine ?
Bah! certainement, avec l'appui du roi, son obligé...
— Aïe ! Delphine ! . . . vous me pincez !
— Que madame la baronne m'excuse...
C'est cette boucle, derrière, qui ne joint pas...
— Vous êtes bien maladroite, ma fille!... Prétendez-vous que j'aie la taille si épaisse, avec vos boucles qui ne joignent pas?... En vérité, la sotte!... Mais doucement, donc, doucement!... Vous casserez tout...
— Madame la baronne a raison : on ne fait rien de bon quand on se hâte, on a la tremblotte...
— Qu'est-ce qui vous presse?...
Comme s'il n'eût espéré que ce mot, un maître d'hôtel envoyé par M. de Lavillegontier,
premier gentilhomme de la chambre, vint alors solliciter Mu* de Fozambray, afin de lui mander, non sans alarme, que Son Altesse avait paru dans le salon des glaces, qu'Elle attendait, et que M"1C la baronne daignât par conséquent faire toute diligence.
Aussi bien, Mme de Feuchères piquait la dernière épingle... Là, voici qui est terminé. Elle se trouve prête, enfin.
— Allez, vous autres, je n'ai plus besoin de vous... Toi, Adèle, tu peux monter dans ta chambre. Je n'aurai rien à te dicter, ce soir, et ne lirai point. Bonne nuit, mon enfant. A demain.
Sophie Dawes est seule à présent. Elle ne bouge point, écoute se fermer toutes les portes, et les pas s'éloigner, et jusqu'au moindre bruit se taire. Les plus faibles murmures, dans le château, lui sont familiers, non moins que tous les détours et les derniers recoins de Saint-Leu. Il y en a cependant d'assez secrets, mais non pas pour HL9* de Feuchères.
C'est ainsi qu'ayant été prendre un trousseau
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de deux clefs dans une cassette d'or, cachée elle-même au plus profond d'un tiroir, elle se dirige maintenant vers un cabinet situé près de sa chambre, sur le même étage. Elle 3^ ouvre une porte pratiquée dans la boiserie, s'engage en un petit escalier tournant, arrive à l'étage inférieur, et se trouve devant une issue close. Ici, elle s'arrête encore, l'oreille au guet : or, de l'autre côté, rien, un profond silence, seulement une grave horloge qui bat... Mme de Feuchères introduit doucement sa clef dans la serrure, fait jouer le panneau qui, bien huilé, s'écarte sans grincer. Il donne dans une salle ronde, une sorte d'antichambre. La baronne ne s'y attarde guère et entre délibérément en la pièce voisine, assez grande et qu'éclaire une vaste fenêtre, dont l'espagnolette se trouve à hauteur d'homme. Vis-à-vis du lit, une cheminée sculptée habille tout un panneau, cependant qu'un secrétaire d'acajou, surmonté par un buste du duc d'Enghien et par deux flambeaux, se dresse près de la fenêtre. Sur l'autre cloison règne un beau portrait
du feu prince de Condé, figuré en général en chef de l'armée des émigrés. Ce vénérable et malheureux capitaine était, on le sait, le propre père du duc actuel de Bourbon, et cette pièce, où vient de se glisser comme une voleuse M.** de Feuchères, n'est autre elle-même que la chambre à coucher de Son Altesse. Sophie Dawes court au secrétaire, que lui livre la seconde des deux clefs. En rabattre le panneau est l'affaire d'un moment. Elle n'a point de temps à perdre en effet : toute la compagnie s'impatiente à coup sûr, dans le salon aux glaces, et, outre l'inconvenance de faire durer l'attente, on pourrait s'inquiéter, monter et la surprendre. Elle saisit donc à la hâte, en un coin qu'elle connaît bien, une enveloppe de parchemin, fermée à la cire, et sur laquelle se lit cette phrase : Ceci est mon testament.
Au moyen de deux petites marques tracées sur la clef, elle mesure le cachet et en vérifie la direction par rapport aux coins du papier. .M de Feuchères sourit... Allons, le cachet
est toujours bien le même, et Monseigneur, son dearest friend, comme elle le nomme, n'a point encore aujourd'hui ajouté le moindre codicille. Ah ! ce testament, c'est qu'il représente toute la fortune d'abord, puis tout l'avenir, toute la gloire future de l'ambitieuse et fougueuse baronne ! . . .
Dès l'année 1822, le duc de Bourbon, poussé par Mme de Feuchères, qui jetait là les bases d'un plan fort bien ourdi, avait déjà consenti à être le parrain du petit duc d'Aumale, fils de S, A. R. le duc d'Orléans. Et depuis lors, l'opiniâtre baronne n'avait eu de cesse qu'il n'eût institué son filleul pour héritier. Le roi Charles X lui-même, il est vrai, le poussait à faire choix d'un prince dans la famille royale sur la tête duquel reposerait l'immense, l'incalculable fortune des Condé. Et Mme de Feuchères surenchérissait là-dessus, revenait chaque jour à la charge :
— Hélas ! dearest frlend, lui disait-elle, ne va-t-on pas jusqu'à croire que c'est moi qui mets obstacle à la rédaction de votre testa-
ment ? Dans quelle affreuse position un tel soupçon me jette, vous le concevez ! Adoptez dès maintenant, puisque vous n'avez plus de descendants directs, un héritier parmi vos parents, votre filleul par exemple, le duc d'Aumale. Ce sera me laver à la fois d'une accusation qui m'est pénible, viy dearest frieinL et déférer aux souhaits du roi, non moins qu'assurer la conservation des apanages qui appartiennent à votre famille, du nom si éclatant qui est le vôtre...
En effet!... Et c'était aussi, du même coup, donner une garantie aux legs importants, colossaux même, que le vieux duc prétendait faire à sa fille adoptive, à sa chère amie, à sa dévouée gouvernante Sophie Dawes. C'était encore, par surcroît, procurer à celle-ci la bienveillance presque forcée du duc d'Orléans, ce dernier ne pouvant d'honneur la marchander à celle dont le crédit dotait si magnifiquement l'un de ses fils.
Si Paris valait une messe, les domaines et les millions des Condé valaient bien quelques
sourires et quelques menus services !... D'autant que les relations de Monsieur d'Orléans avec Monsieur de Bourbon, son oncle, étaient tout juste correctes, sans rien de plus. La signature enfin mise, bien à contre-cœur peut-être, au bas de ce testament, le 30 août 1829, n'avait été obtenue que grâce à l'obstination implacable et presque sauvage de Mme de Feuchères. L'Altesse Royale ne l'ignorait qu'à demi, sans doute. Comment donc refuser après cela sa protection très puissante à la dévouée baronne? Et à plus forte raison, maintenant que le duc d'Orléans était devenu Louis-Philippe, roi des Français...
Mais une horrible inquiétude tenaillait Mme de Feuchères.
Depuis les journées de Juillet, le duc de Bourbon, taciturne et très sombre, blessé jusqu'au fond de l'âme en ses sentiments d'ardent légitimiste, n'allait-il point changer d'avis, déchirer son testament et le refaire en faveur du petit comte de Chambord, fils du duc de Berry ? On l'avait entendu dire plusieurs
fois : « — Que deviendra cet enfant-là?... » en parlant du marmot parti pour l'exil, et qu'il tenait à part lui pour Henri V, le seul véritable roi de France après l'abdication de Charles X.
Si bien que la baronne, dévorée de souci, s'en venait ainsi chaque jour vérifier en grand mystère le cachet rouge de l'enveloppe en parchemin.
Ce soir-là, cependant, rien encore de fâcheux, d'irréparable, ne s'était produit. Le testament demeurait intact, et nul indice ne laissait prévoir que le vieillard en eût dû rédiger quelque autre.
Tout allait bien.
La baronne remit les papiers en ordre, referma le secrétaire, quitta la chambre silencieuse et rentra dans ses appartements, d'où elle ressortit enfin, mais d'un autre côté, en faisant cette fois claquer bruyamment toutes les portes.
Quand elle parut, ridicule et parée comme une châsse, sur le seuil du salon aux glaces, la petite cour attendait depuis plus d'une demi-
heure et maugréait fort. En l'apercevant, il est vrai, des sourires assez vils enlaidirent les visages.
Mais quoi ! elle n'avait cure ni des flatteurs, ni des railleurs, si par miracle il se fût trouvé de ces derniers. Elle s'avança, pesante et majestueusement dédaigneuse, parmi les hommes gourmés dans leurs grosses cravates blanches, et les femmes qui, assises, semblaient contrefaites, grâce à ces déraisonnables manches à gigot. La dame Sophie Dawes, baronne de Feuchères, ne consentit abaisser le front qu'au milieu du salon, pour faire sa révérence, et encore point très bas, devant un seigneur chenu, grand et maigre, un peu courbé, nonobstant la canne qui le soutenait.
Ce personnage, que tous les autres entouraient et qui portait, à l'ancienne mode, un habit bleu et ses cheveux blancs serrés par un ruban, était en personne Son Altesse Sérénissime Louis-Henri- Joseph, duc de Bourbon, prince de Condé, — un pauvre vieux bonhomme, au demeurant.
je petit jour pointait déjà quand la diligence de Pontoise s'approcha de Paris, cahin-caha, et non sans sonner la ferraille. Le fameux arc triomphal entrepris jadis à la gloire de l'empereur Napoléon s'élevait confusément là-bas, informe et blanchâtre derrière sa palissade ; dans le fin matin, les fermes, les masures de nourrisseurs apparaissaient de loin en loin, le long de la route de Neuilly, comme de vagues bâtiments en toile et en carton, destinés à quelque décor de théâtre. La guimbarde charriait une dizaine de dormeurs dodelinant de la tête, à l'exception d'un gaillard au nez rouge toutefois, qui graillonnait, toussait, remuait les jambes, et semblait d'une humeur affreuse : c'était sir George
Dawes. De dépit, il n'avait voulu souffrir que le moindre roussin appartenant à Monseigneur fût mis à sa disposition pour s'en revenir à Paris ; mais, ayant loué de ses deniers une méchante carriole de paysan, il s'en était allé ainsi en pleine nuit jusqu'à Herblay, afin de prendre la diligence au passage. Et c'est de la sorte qu'il réintégrait sans gloire sa bonne ville de Paris, ses tripots, et la chienne de vie qu'y mène quiconque se voit habituellement démuni d'argent, et désormais, hélas ! privé en outre de tout crédit.
Cependant les contours se précisaient de minute en minute, et l'on distinguait jusqu'au bout la grande allée déserte des Champs-Elysées, quand la diligence s'arrêta, pour la visite des douaniers, à la grille de l'Étoile...
Assez loin de là, l'aube triste se levait aussi dans une petite chambre, au quatrième étage d'une maison sans apparence sise en la rue Saint-Honoré, non loin de la rue Royale.
La lumière faible se glissait comme sournoisement par la fenêtre, et l'on eût dit qu'elle
LE PAVE DU ROI ^q
eût prit plaisir à éclairer un par un les objets épars, dont tour à tour l'aspect révélait ce qu'il y avait de misère dans cette chambre, de misère dorée, et, pis encore, de misère cachée.
C'étaient d'abord en un coin des cravaches et des cannes ; l'une de ces dernières, la plus belle, celle du moins qui se distinguait le mieux dans ce demi-jour fade, était privée de sa poignée : on avait dû dévisser cette poignée, sans doute précieuse, afin de la vendre ; il était du moins permis de le croire lorsque, en se tournant, on jetait les yeux sur une assemblée nombreuse et imposante de souliers, depuis l'escarpin du soir jusqu'aux fins étuis destinés à taquiner un cheval de race, ou aux solides bottes de vénerie, ornées de revers fauves, mais toutes chaussures dont les talons tournaient, le vernis se coupait, et le cuir portait çà et là des pièces ajoutées. Sur une chaise reposait une guitare, dont une corde retombait, brisée. Quelques vêtements, fort blanchis aux coudes, pendaient le long des murs ou s'entassaient dans une malle ouverte. Un paquet de
livres s'amoncelait, tout ficelé, sur le sol : qui sait ? la suprême ressource apparemment, le dernier ballot destiné aux libraires ou au marché du Temple. Puis, des chapeaux de toutes sortes, une bouteille fêlée, quelques verres, des éperons, des ustensiles de toilette, des fioles de parfums, d'ailleurs vides ; rien qui valût, en somme, rien qui pût avoir le moindre prix pour un marchand, sinon peut-être deux petites miniatures fixées sur une cloison, une dame en costume datant du Consulat, et une autre en amazone, portant les manches bouffantes et le voile à l'anglaise, la mère évidemment et quelque cousine du tout jeune homme étendu là, sur le lit, et qui dormait à peine, qui sommeillait plutôt et rêvait à de sombres choses, car ses lèvres s'agitaient et ses sourcils demeuraient légèrement contractés.
Nommons-le, c'est le comte Rodolphe-Élie- Gilbert Arnaud d'Ancourt. Il n'a que vingttrois ans, et il y paraît, à le voir ainsi sur son oreiller, le poing à la joue et les cheveux ébouriffés, comme un enfant qui boude.
Cependant ses lèvres s'agitent davantage, il va se réveiller.
Le jour est entièrement venu, si bien qu'à présent on peut lire distinctement les papiers épars sur la table. L'un de ceux-ci se trouve posé par-dessus tous les autres, et c'est, hélas! un exploit d'huissier, rien moins que l'annonce d'une saisie.
« A la requête de... »
Ciel ! que de noms ! le tailleur, le bottier, deux restaurants, une fleuriste, un carrossier ! Et l'échéance tombe demain matin. . . Rodolphe- Élie-Gilbert Arnaud d'Ancourt, qui ouvre les yeux dans ce moment même, aperçoit le maudit papier, secoue la tête, soupire, puis se tourne furieusement de l'autre côté et se rendort.
Il ne s'éveilla définitivement qu'à neuf heures, quand son domestique Prosper entra dans la chambre. Prosper était d'un modèle on ne peut plus fashionable. Entendez par là UD petit bout d'homme tout exigu et maigriot, qui devait figurer à merveille sur le siège d'un
tilbury, ce genre de palefrenier en miniature enfin que Ton appelait un « tigre », un tigre gros comme le poing. Néanmoins il ne parlait pas anglais, ce qui était fâcheux ; il n'avait même point l'accent britannique, ce qui était déplorable, et sa livrée montrait un peu la corde, ce qui achevait de le gâter. Son maître lui dit en bâillant :
— Prosper, tu iras me chercher M. Kellet. tout de suite...
— Tout de suite ? Mais le matin, M. Kellet ne voudra jamais venir. C'est à cette heure-ci qu'il a le plus à faire.
— Obéis, que diable ! Va-t'en quérir M. Kellet. Tu lui diras qu'il s'agit d'être payé. Tu verras s'il va courir ici...
Sorte de courtier en chevaux anglais, alors si recherchés par les dandys, John Kellet, qui logeait près de la Cour des Coches, à deux pas de la rue Royale, conservait dans ses écuries la fameuse Pretty Bell, la très belle jument du jeune comte Arnaud d'Ancourt, bête admirable née officiellement à Newmarket même, et que
jamais encore le malheureux Rodolphe n'avait, quelle que fût sa misère, voulu seulement songer à vendre.
Pauvre Rodolphe ! Orphelin dès sa treizième année, il avait à vingt et un ans perdu son tuteur et dernier parent, un oncle hobereau, veneur farouche, qui l'avait élevé dans le fond des Ardennes à chasser quatre fois la semaine parmi des forêts profondes, en selle dix heures par jour, derrière vingt mauvais chiens et un piqueux d'occasion. Le jouvenceau quittait le rudiment enseigné par le curé de son village, pour les galopades interminables à la queue d'un sanglier vagabond ou d'un daguet fantasque, et c'était l'oreille encore pleine des sonneries du cor ou des hurlements de la meute qu'il se remettait à conjuguer des verbes grecs, ou à déchiffrer les voyages d'Énée.
Sitôt son deuil passé, ayant réalisé l'héritage de son oncle, vendu la bicoque provinciale, (U-ux ou trois champs, les chevaux fourbus, les tuniques délavées, les fouets, les trompes et jusqu'au dernier limier, le petit comte Rodolphe
s'en était venu à Paris avec une fortune présentable. Il y avait de cela deux belles années, exactement : les chevaux anglais qu'il aimait de passion, comme il convient, quelques aventures, plusieurs duels, les cartes, les soupers fins, un train de maison, la tenue d'un jeune seigneur vraiment « buckingham », — et notre infortuné Rodolphe s'était trouvé tel que le voici là, dans ce lit, au milieu d'une chambre unique et démeublée, en possession de nippes fanées, de bottes défraîchies, sous le coup d'une saisie imminente, et prêt à vendre, hélas ! la dernière, la plus magnifique de toutes ses montures, cette délicate et fière Pretty Bell, qui depuis trois mois mangeait chez John Kellet un foin non payé et de l'avoine due.
Rodolphe, levé enfin, et après s'être luimême rasé le milieu du menton et le haut des joues avec le plus grand soin, en était à se friser les cheveux, quand on frappa. Une bonne figure ronde apparut.
— Ah! bonjour, Kellet. Je vais vous payer, mon cher...
Le plus frais sourire arrondit encore le visage rubicond.
— Mais pas avec des écus sonnants...
Combien les pires physionomies gagnent en
grâce, dès qu'elles tempèrent leur gaîté de quelque mélancolie !
— Et c'est vous qui me devrez même encore assez d'argent...
Tout beau ! jamais un citoyen britannique ne souffrit sans indignation que l'on raillât en sa personne l'altière Albion !
ML Kellet était devenu cramoisi.
— Eh là ! qu'y a-t-il, mon bon Kellet, vous trouvez-vous mal?
— Mais, monsieur le comte me permettra...
— Écoutez-moi donc, avant de vous échauffer ainsi ! Savez-vous, mon cher, à quoi je me suis résolu? Eh bien! je vais vendre Pretty Bell. Et à qui vais-je la vendre? A mon ami John Kellet en personne...
Mon Dieu, ce petit « monsieur le comte » était assez sympathique, en somme. Il n'est que de s'entendre, et déjà master John lui
trouvait de la raison, pour un Français, et de l'esprit.
— Oui, reprit Rodolphe, c'est à mon ami Kellet que j'ai formé le dessein de vendre la chère, l'admirable Pretty Bell... Et vous sentez, j'imagine, quelle preuve d'estime et d'affection je vous donne là? En effet, j'en sais plus d'un, parmi les gentlemen-riders du Champ de Mars ou les habitués du rond Mortemart, qui voudraient bien avoir Pretty Bell dans leurs écuries, et ceux qui l'achèteraient ainsi, tout de suite et les yeux fermés, vous les connaissez bien, Kellet, ce sont par exemple le major Frazer, ou le prince Lobanoff, ou M. Eugène Sue, ou surtout mon ami lord Seymour... Eh bien! ces messieurs n'auront pourtant pas la jument, et c'est à vous, mon bon, que je la réserve. Vous me la paierez deux cents louis, et...
John Kellet ne répondit pas un mot. Il ramassa seulement son chapeau, déposé sur une chaise, et fit mine de saluer Rodolphe.
— Vous me la paierez cent cinquante louis,
continua celui-ci comme s'il ne se fût aperçu de rien, et après tout...
— .Monsieur le comte se rappelle qu'il me doit de l'argent ?
— Bah ! quelques écus, au plus !...
— Je vous donnerai 500 francs de Pretty Bell, et quittance des quelques écus, comme dit monsieur le comte...
— Au revoir, Kellet.
Rodolphe, qui essayait son fer chaud sur l'exploit de l'huissier, semblait on ne peut plus négligent et détaché.
-Uaster John, sur le pas de la porte, prononça deux mots définitifs :
— Cinquante louis !
— .Soixante-quinze, Kellet, pas un de moins !
Le marchand sortit, referma la porte, descendit quelques marches de l'escalier, puis les remonta, rentra dans la chambre, et dit poliment à Rodolphe :
— Voici les soixante-quinze louis ; monsieur veut-il les compter ?
Le bandit savait bien que, feignant bientôt d'avoir dans la semaine reçu de Newmarket l'incomparable jument, il la revendrait le quadruple à quelque innocent de province, ou tout au moins le double aux connaisseurs du Bois de Boulogne, sinon le triple à lord Henry Seymour, pour peu que ce dernier fût de bonne humeur, ayant assommé la veille quelque boxeur ou quelque prévôt d'armes.
Rodolphe acheva de s'habiller, revêtit une redingote fumée-de-Londres, le moins fatigué de ses pantalons, des bottes vernies que n'avaient point atteintes de trop graves blessures, et comme il se sentait le cœur gros, sinon les larmes aux yeux, en songeant à Pretty Bell, il sortit sur le boulevard, et entra la badine sous le bras au café Hardy, où il se commanda un charmant repas, fort artistement arrosé par des vins précieux. Après quoi, non sans être un peu gris, il se dirigea vers le Palais-Royal. Il se rendait au tripot.
f\nœuc 1 usine de jeu qu était le numéro 36 / V '' ' \fcb-xfe du Palais-Royal, une grande table de
afe^îi trente et quarante constituait le centre, le cœur, l'autel et comme la chaudière même de cet établissement diabolique. Autour de cette longue et crasseuse toile cirée, où présidait le petit vieux tailleur de cartes, grouillait et se ruinait une foule sans cesse renouvelée. On y voyait toutes les formes de vêtements, depuis la redingote boutonnée haut du grognard d'Empire, jusqu'à celle du bourgeois paterne, ouverte sur un gilet de nankin bien fatigué; depuis le frac usé du pauvre diable, jusqu'à la veste en coutil de l'employé de magasin. C'était une assemblée confuse et trop souvent malodorante de personnages inquiets,
6o LE PAVE DU ROI
irrités, convulsés, torturés, méfiants, se surveillant l'un l'autre, s'arrachant mutuellement leur argent, et leur honneur, et leur âme, et leur vie même, eût-on dit à observer certains visages. Entrait, sortait qui voulait, sans saluer. Rodolphe apparut, se posta debout près du tailleur de cartes, et commença de jouer, à petits coups, pour mieux varier ses chances, louis par louis.
Il perdit d'abord près de 500 à 600 francs, tout doucement.
Il se tenait toujours héroïquement droit et debout, ne voulant point s'asseoir au tripot, par souci d'élégance et par superstition. Cependant la sueur lui perlait sur le front, et il pâlissait à chaque nouvelle pièce d'or qui quittait son gilet et s'enfuyait sous le râteau du banquier. Enfin, il se dit tout bas :
— Voici le dernier, l'irrévocable dernier. Après, je m'en vais...
Et il jeta un louis sur le rouge. Le rouge sortit : il gagnait ! Puis deux fois de suite, puis trois, puis il doubla, il gagnait toujours. La
chance tournait. Son cœur commença de battre grands coups. Allait-il retrouver une fortune, pouvoir du moins faire face à l'huissier demain matin, éviter la prison pour dettes?... Un torrent de joie secrète l'envahissait, et de ses doigts fébriles, tremblants, il saisit toute une pile de pièces dans sa poche, avança la main et les allait poser...
— Eh là!!... Arrêtez, arrêtez, on triche!
— Mais, monsieur!
— Les cartes, là, par terre!!... Canaille!! Prenez les enjeux!...
— Suspendez tout ! ... A la garde ! . . .
— Misérable !!...
— Qu'on le fouille !
— Fouillez le banquier aussi !...
— A moi ! . . . A la garde ! . . . Tenez-le bien ! . . . Ah ! bandit ! vol...
Et les coups de pleuvoir dans un brouhaha, dans une mêlée subite ! Rodolphe, affolé, eut l'impression qu'on s'accrochait à son vêtement, qu'on le déshabillait presque dans la bagarre. Ce n'était pourtant point à lui que l'on en
avait, et au bout d'un instant de tumulte indescriptible et d'un tapage fou, un solide et corpulent gaillard au nez rouge apparut au fort de la bataille, immobilisé et comme ligoté par sept ou huit énergumènes écumants de colère. Un paquet de cartes tombées devant lui, et piétinées, s'étalait sur le parquet. Le banquier, vert d'émotion, ne soufflait mot, à demi mort sur sa chaise. Quant à l'homme au nez rouge, il hurlait :
— Mais êtes-vous fous?... Damnée ma vie! êtes-vous fous?... Aussi vrai, gentlemen, que je m'appelle George Dawes...
— Tu as voulu tricher, canaille ! J'ai vu les cartes tomber de ta main...
— Ce n'est pas vrai ! Je suis hors de tout soupçon ! Et l'honorable banquier ne saurait être accusé ! Qu'on nous fouille !...
— Ramassez donc les cartes, vous autres !
— Si quelqu'un a tenté de mettre des portées sous les mains du banquier, ce n'est pas moi, moi écuyer du duc de Bourbon!... Fouillez donc mon voisin, plutôt!...
— Nous étions tous tes voisins, gredin !
— Mais non ! . . . C'est monsieur, là !.. . Fouillez-le donc, lui !
Et, révolté, bavant de rage, George Dawes désignait Rodolphe d'un doigt frénétique.
De fait, durant tout le temps que le comte Arnaud d'Ancourt avait joué, passionnément attentif au flux et au reflux de son areent, sir George s'était tenu près de lui : mais Rodolphe ne l'avait seulement pas remarqué. Celui-ci cependant comprit ce qui arrivait. Ayant par maladresse laissé tomber un paquet de cartes préparées qu'il voulait glisser au banquier, et s'étant fait prendre ainsi, le tricheur espérait se sauver en l'accusant, lui, Rodolphe!... Un sursaut d'indignation le souleva, il voulut s'élancer...
Mais vingt poings le saisirent :
— Une minute, jeune homme, il faut s'expliquer ! . . .
Et déjà des mains brutales prétendaient le fouiller.
Mais un vieillard imposant et glabre s'avan-
cait, flanqué des trois garçons de salle, tout raides dans leurs livrées râpées. Il implora quelque silence, on se tut tant bien que mal.
Une véritable angoisse se lisait sur les traits du vénérable personnage, qui n'était autre que le maître ou le gérant du tripot, descendu en toute hâte de la soupente où il logeait, audessus de la salle de jeu.
— Messieurs, balbutia-t-il, messieurs, n'appelez point la garde!... A quoi bon? Ce serait jeter le discrédit sur cette maison... et sur vous-mêmes. Au nom du ciel ! messieurs, laissez la garde en repos, et faisons entre nous nos affaires . . . On parle d'un tricheur ? Eh bien! toutes les portes sont closes, nul ne peut, nul ne veut, je pense, s'échapper : si quelque gredin a tenté de glisser au jeu des cartes préparées, il doit en avoir d'autres sur lui. Nous fouillerons ceux qu'on accuse, c'est notre droit...
Le banquier à redingote verte ne demandait pas mieux que d'être fouillé : s'il n'avait sans doute pas la conscience très pure, il se savait du moins les poches vides, et ce fut bien volon-
tiers qu'il tendit aux assistants sa redingote d'abord, puis son gilet. George Dawes, de son côté, se dénudait positivement, arrachant jusqu'à sa chemise qu'il retourna comme un gant. Rien de suspect ne fut trouvé sur eux.
Restait Rodolphe qui. gardé à vue, et d'ailleurs à demi étourdi par la stupeur et l'indignation, demeurait là, les yeux égarés, incapable qu'il semblait de bouger seulement. On lui tira rudement son habit...
Une clameur furieuse s'éleva aussitôt : le gérant du tripot, en glissant les doigts dans la poche de cette redingote élégante et jadis taillée par Staub, venait d'en extraire toute une série de portées préparées d'avance, et même, serré dans un mince papier de Chine, un beau jeu neuf d'écarté, dont le roi était sensiblement marqué; on le sentait au doigt, pour si peu expérimenté que l'on fût.
Le tumulte reprit de plus belle.
— Le coquin!... Comment s'appelle-t-il ?... Aux galères ! . . . En prison ! . . .
D'un portefeuille armorié en maroquin vert,
le vénérable gérant retira des adresses et un passeport : il lut le nom qui s'y trouvait écrit.
— Arnaud d'Ancourt, fit-il, et comte, en outre... Parfait!... Eh bien, monsieur le comte Arnaud d'Ancourt, il faut sortir, je vous prie, et ne plus jamais vous représenter ici. Si vous y reveniez, l'établissement porterait plainte, cette fois. Allez, monsieur Arnaud d'Ancourt, allez... Garçons, emmenez-le.
Les trois garçons de salle s'emparèrent de Rodolphe, lui mirent qui son chapeau sur la tête, qui sa redingote au dos, qui la main au collet, et l'on expulsa sous les huées, par une porte de service, le malheureux petit comte ahuri, hébété, sourd, aveugle, à demi évanoui — perdu !
Il se trouva tout seul sous les galeries du Palais-Royal, ayant laissé sa canne dans la bagarre, les bras ballants, rhabillé tout de travers et le chapeau campé de guingois. Il demeurait immobile et les larmes aux yeux, marmonnant avec volubilité :
— C'est indigne ! c'est indigne !..,
Il songeait à remonter, à se ruer là-haut, à tuer, à mordre, à faire un procès, à mettre le feu... Et puis, quoi!... un cercle se formait peu à peu autour de cet halluciné qui parlait tout seul : il s'en aperçut soudain, et s'en fut droit devant lui, en chancelant. On s'écria :
— Il est gris... Bon voyage... Attention aux trottoirs... Tu n'as plus tes gants jaunes, mon petit?... Encore une bouteille, ça forme la jeunesse ! .
Mais il allait, il allait, sans même entendre les quolibets. Il gagna la Seine, suivit le quai, sortit de Paris, marcha sur la berge... Peu à peu, il s'était calmé, et reconstituait à merveille, maintenant, ce qui s'était produit.
Parbleu ! l'affaire était claire : le chenapan , le nommé George Dawes, avait laissé tomber par mégarde les cartes qu'il voulait passer au banquier, sans nul doute de connivence avec lui ; après quoi, dans le tohu-bohu et la lutte, le gredin avait trouvé moyen de glisser les autres cartes préparées et marquées qu'il portait encore sur lui dans la poche de son voisin,
Rodolphe : ces gens-là sont tous habiles prestidigitateurs, et le petit comte se rappelait maintenant l'étrange manière dont il avait été bousculé pendant le tumulte.
Fouillé ensuite, et trouvé porteur des jeux suspects, comment Rodolphe aurait-il pu se disculper? Et même, à présent qu'il revivait clairement toute la scène, que faire ? Revenir, crier sur les toits sa bonne foi, donner sa parole d'honneur, parler de sa vie sans tache ? Mais la bonne foi et les paroles d'honneur, on sait ce que cela vaut, au tripot...
Quant à la vie sans tache, hélas ! il était vrai jusqu'à présent. Mais demain matin l'huissier entrerait chez Rodolphe, qui, saisi et insolvable, irait assurément à la prison pour dettes. Certes, l'on s'y trouvait parfois en fort bonne compagnie : pourtant, le bel effet que produirait, venant par là-dessus, cette accusation de tricherie, accusation mensongère et infâme, et dont pourtant il lui était impossible de se justifier ! Car la nouvelle avait dû s'ébruiter rapidement, colportée de bouche en
bouche au Palais-Royal, et de là gagnant le boulevard :
— Un certain comte Arnaud d'Ancourt avait triché au jeu !
Cinq cents personnes le disaient peut-être dans Paris, à cette heure...
Évidemment, il eût fallu de toute nécessité faire un procès, exiger une enquête sur la vie privée de ce George Dawes, sur le passé du banquier douteux, sur l'honnêteté du jeu dans ce tripot n° 36. Évidemment... ^lais quels témoignages en sa faveur eût pu trouver Rodolphe? Tout le chargeait. Et quand on saurait que, le lendemain matin, le comte Arnaud d'Ancourt allait être saisi, comment essayer même de se défendre? Toutes les vraisemblances seraient contre lui...
Une chaleur écrasante étouffait bêtes et gens, par cette torride journée d'août. Parvenu au village de Passy, toujours en suivant machinalement la Seine, le malheureux Rodolphe, découragé, épuisé de détresse et recru de fatigue, se laissa tomber contre le talus d'un
chemin, se mit à pleurer de toute son âme, comme un enfant qu'il était encore ou presque, et peu à peu, ainsi qu'il arrive également aux enfants, tout en pleurant il s'endormit.
Quand il s'éveilla, il faisait un peu moins chaud déjà. Une brise fine courait çà et là sur l'herbe. Rodolphe mourait de soif.
Des jardiniers, des maçons, un batelier, sa rame sur l'épaule, passèrent sur le chemin, regagnant Passy. Le jeune homme envia tous ces gens-là. Eh quoi ! ne pouvait-il être courageux, lui aussi, quitter le boulevard, disparaître et gagner sa vie? Un postillon, à son tour, défila devant lui, retournant au pas à la ville ; il chevauchait sur un roussin gris, tout harnaché de vieux cuirs poussiéreux, menait en main une grosse jument pacifique, et chantait à tue-tête. Rodolphe le suivit longtemps des yeux, puis se leva, marcha encore jusqu'à une auberge, où il se désaltéra et dîna. Après quoi, hélant la première carriole qu'il aperçut, il se fit pour une pièce blanche ramener à
LE PAVE DU ROI /i
Paris jusqu'à sa porte, rue Saint-Honoré. Son domestique Prosper dormait, bouche bée, dans un fauteuil, quand Rodolphe rentra au logis.
— Prosper, fit-il, éveille-toi, allume les bougies... Bien... Maintenant, je te dois des gages, il me semble. Combien ?
— Quatre mois, monsieur.
— Les voici. Ce n'est pas tout. Tu as des papiers, des lettres de tes anciens maîtres, certifiant que tu t'es bien conduit dans leurs maisons ?
— J'en ai cinq, monsieur, une qui me recommande comme aide-jardinier, une comme palefrenier, une comme tigre-jockey, et une comme deuxième cocher. Elles sont, monsieur le sait bien, de madame la duch...
— Il suffit. Je t'achète les trois dernières, et je t'en donnerai une autre, magnifique, certifiant que tu es resté à mon service tout ce temps-là. Cela te va-t-il?
— Monsieur me renvoie donc ?
— Non, seulement je vais voyager On ne sait ce qui peut arriver.
— Mais...
— Je te paierai ces lettres cinquante francs Tune.
— D'accord, monsieur, d'accord! Je vais les chercher.
— Va.
Prosper reparut bientôt avec les papiers dans la main. Son patron écrivait.
— Attends ! lui commanda-t-il.
Rodolphe rédigea d'abord la lettre promise,
et la remit ainsi que la somme convenue.
Ensuite le comte Arnaud d'Ancourt réunit plusieurs paperasses, des liasses de billets liés avec des rubans fanés, des titres anciens de propriété, le plan d'un vieux château, des actes de mariage, de naissance, de baptême, une bague armoriée, un sceau, et l'une des deux miniatures pendues au mur, celle qui représentait une dame en costume du Consulat. Il fit de tout cela un paquet volumineux, qu'il cacheta.
Prenant alors une deuxième feuille de papier, Rodolphe écrivit :
« Monsieur,
« Pour une raison qui ne vous importerait guère, je dois quitter Paris. Or, de tous ceux que j'ai connus sur le boulevard, vous êtes sans contredit le plus singulier, le plus énigmatique, et par conséquent le plus capable sans doute de garder un secret. Je vous demande de me conserver fidèlement ce paquet : ce sont mes papiers de famille. Peut-être vous les réclamerai-je un jour. Peut-être mourraije au loin sans vous avoir revu. Soyez, de grâce, muet comme la tombe, et oubliez-moi. Si vous avez quelque place en vos écuries, vous y pourriez employer celui qui vous portera ces papiers : c'est un garçon qui sait monter un cheval à l'anglaise.
« J'ai l'honneur, monsieur, de me dire votre sincèrement affectionné,
<( Rodolphe Arnaud d'Ancourt. »
Le jeune homme mit l'adresse et appela de nouveau son domestique.
— Prosper, lui dit-il, prends ce paquet avec cette lettre. Tu iras porter le tout demain matin, dès l'aube, chez le major Frazer, à la chaussée d'Antin. Maintenant, va te coucher, je n'ai plus besoin de toi... Prosper !
— Monsieur !
— Donne-moi une poignée de main.
— Monsieur veut. . .?
— Oui, imbécile, je veux! Donne... Là... Au revoir, Prosper, dors bien.
Rodolphe était un peu ému, tout de même. Prosper parti, le comte Arnaud d'Ancourt dormit quelques heures. Puis comme l'aurore allait poindre, il sauta du lit, se rasa barbe et moustache, se coupa les cheveux par grosses mèches, passa une vieille culotte de peau jaune, épave du temps qu'il chassait à courre dans les Ardennes, joignit à cela une blouse et des galoches de tireur aux canards sauvages, et une toque écossaise qu'il traîna dans la cendre du foyer pour la bien salir.
Il posa cent francs sur la cheminée avec une carte : Pour M. l'huissier, y inscrivit-il.
Puis, empochant quatre autres louis, les derniers qui lui restassent, il descendit sans bruit, demanda le cordon, et s'en fut dans la rue.
Il se rendit à pied, par la ville encore déserte, à l'hôtel des Postes, et se présenta au bureau des enrôlements qui ouvrait à peine :
— Monsieur, déclara-t-il au commis, je puis faire un bon postillon. J'ai été garçon d'écurie, palefrenier, jockey...
— Xous avons peu de places disponibles, mon ami. On demande pourtant, je crois, des postillons dans le Cher, l'Allier, l'Oise...
— J'irai n'importe où.
— Eh bien, on va voir. Comment vous appelez-vous ?
— Je m'appelle Prosper Ombredane. Voilà mes papiers...
;ODOLPHE, ou, de son autre nom, le postillon Prosper, ne souffrit pas trop de son nouvel état.
Et d'abord on l'avait incontinent dirigé vers le relais d'Herblay, en Seine-et-Oise, ce qui était déjà une bonne fortune, car ce bourg correspondait à trois autres relais point trop éloignés : ceux de Courbevoie et de Saint-Denis d'une part, de l'autre celui de Pontoise, le premier distant de trois petites lieues sur une bonne route, le second de quatre, et de deux et demie seulement le troisième. En outre, à Pontoise et à Saint-Denis, de vraies villes, les maisons de poste se trouvaient toujours bien fournies en chevaux : il n'y avait jamais lieu d'aller plus loin ; que si
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par contre le relais de Courbevoie ne valait pas grand'chose, et que faute d'animaux ou de personnel il fallût parfois, disait-on, le dépasser, l'on arrivait, en ce cas, au bout de deux lieues encore, jusqu'à Paris : et le postillon Prosper Ombredane se résignait assez bien, puisqu'il vaut mieux rire de tout, à fouler quelque jour au petit trot modeste de la poste cette route de Xeuilly et cette allée des Champs- Elysées, que le jeune comte Arnaud d'Ancourt avait naguère si fréquemment parcourues au galop élégant de la souple Preity Bell.
Puis Rodolphe éprouva d'une autre manière encore la bienveillance particulière du destin à son sujet. Il restait en effet trois paires de bottes disponibles au relais, lorsqu'il y arriva par la diligence, le soir même de son engagement. Or, de ces trois paires, l'une, hors d'usage, faisait eau et bâillait de partout ; l'autre ne se composait plus que de deux pieds dont on avait coupé les tiges, et la troisième était par miracle toute neuve. Le maître de poste la remit à Rodolphe, qui se pensa cloué
au sol quand il se sentit les jambes prises dans ces énormes machines, mais qui ne fut tout de même point fâché, pour un ancien dandy, de ne pas chausser le rebut de Marie-Pierre, de Brin d'Amour, ou de tel autre routier du roi.
Pour un dandy également, Rodolphe ne s'écorcha point trop sur les rudes selles postières. Il était d'abord accoutumé à monter à cheval chaque jour. Ses longues chasses d'autrefois lui avaient, révérence parler, tanné le cuir. Ajoutons que ces grosses bottes, si larges, ne pouvaient offenser aucun pied, et que Rodolphe portait une culotte jadis faite à sa jambe. Elle avait assez bon aspect, cette culotte, trop bon même, bien qu'elle fût en vulgaire cuir jaune et presque réglementaire. Quand ses nouveaux camarades la lui virent : « Où que tu as volé ça, Prosper ? A ton ancien patron?... » Tel fut le premier mot. Et plutôt par prudence que par nécessité, Rodolphe prit soin d'y coudre çà et là des pièces et d'épais morceaux, de vrais emplâtres.
Au surplus si, la chaleur aidant, le postillon Prosper eût craint pour sa peau, n'avait-il point le « baume Saint-Antoine » à sa disposition ? L'on nommait ainsi un pot de graisse, placé dans l'écurie de tous les bons relais : à quiconque cuisait tel ou tel point que vous devinez, vite ! un tour à l'écart, les chausses en bas, et une bonne tartine d'onguent placée où il fallait. Après quoi La Fleur ou Séraphin repartaient dispos.
D'ailleurs, le métier de postillon n'était point si dur. au fond, qu'on l'eût pu croire. Il consistait à mettre en hâte des chevaux sur une voiture qui s'en venait, puis à mener au trot le plus raisonnable celle-ci jusqu'au relais suivant, c'est-à-dire faire ainsi deux à cinq lieues au plus; se trouvait-on parvenu là. qu'il restait à dételer, puis à ramener tout doucement ses bêtes au pas, après avoir, comme on disait, longuement « rafraîchi ». Les deux lieues et demie se trottaient dans l'heure. En y ajoutant le rafraîchissement et le retour au pas, chaque postillon n'avait donc à sortir, même en cas
de presse, que pour deux courses, Tune au matin, la seconde après midi, et, une fois sur trois, pour quelque dernière encore, après le soir tombé.
Or, loin que Rodolphe redoutât ces trajets nocturnes, il les recherchait au contraire, et volontiers priait ses camarades de lui céder leur service de nuit. Au lendemain de ces nuits-là, en effet, le maître du relais reconnaissait au postillon qui avait veillé le droit de ne point descendre, à l'aube, pour panser les chevaux : et c'était précisément là ce qui chagrinait le plus notre petit comte, à savoir de se lever avec le soleil pour étriller ces animaux au poil rustique, et de soigner à grand renfort de seaux d'eau cette plèbe, cette populace, cette canaille à quatre jambes, les roussins et les bidets de la poste. Combien mélancoliquement se rappelait-il alors la robe en soie dorée de sa Pretty Bell, née à Newmarket et princesse du sang !
Car, il faut en convenir, guider un courrier à franc étrier, ou trotter sans fin, même par
ces étouffantes journées d'été, sur les gros limoniers d'un carrosse ; allons même plus loin, se perdre les mains à décrasser durant des heures de grossiers harnais lourds de crotte ; et pis encore, vivre dorénavant tout le jour, dîner, souper, boire, dormir en la seule compagnie de vils palefreniers, d'ignobles rouliers et de cochers sans politesse, — c'étaient là des contraintes pénibles, dont un comte Arnaud d'Ancourt pouvait souffrir assez, sans aucun doute, mais qu'il acceptait pourtant faute de mieux, en essayant de siffloter et de trouver l'aventure plaisante.
Néanmoins, il en rabattait sitôt qu'il s'agissait d'aller quarante fois de suite à la fontaine, afin d'emplir les grands seaux d'eau nécessaires à ces damnés chevaux, dont la toison hirsute ressemblait à l'herbe des places publiques, tant elle contenait de terre, de vase, de tourbe, de crasse et d'une poussière dont le déluge même n'eût su venir à bout. Et encore, sous le soleil d'août, l'eau ruisselaitelle douce et fraîche sur les doigts déjà tout
noirs et crevassés du nouveau postillon. Mais l'hiver, par la neige et la gelée, le sang, parbleu ! vous devait couler des ongles. Rodolphe en frissonnait d'avance. Toutefois, bah ! il tâcherait de s'y accoutumer. Il n'avait pas le choix, d'ailleurs...
Et peut-être même s'y ferait-il encore plus vite qu'il n'avait pu s'habituer à recevoir les « guides ». On appelait ainsi le pourboire des postillons. Qu'on eût, dès son arrivée, donné mille ordres différents au pseudo-Prosper, qu'on l'eût fait aller, venir, revenir, de-ci, de-là, et virer comme un toton, soit! Mais la première fois qu'un voyageur avait mis les doigts au gousset pour lui donner les guides, dame! l'affaire n'avait point été toute seule. La main de Prosper ne s'était pas tendue trop vite. Il avait fallu qu'un : « Eh bien ! prends donc, mon garçon !... » un peu impatienté lui vînt rappeler son rôle. Enfin, il avait reçu la pièce, et même remercié d'assez bonne grâce, puisque en définitive c'était là son métier et son gagne-pain aujourd'hui. Cepen-
dant, il lui en coûtait toujours un peu, et l'argent de ses gages, que lui remettrait le maître de poste à la fin du mois d'août, lui semblerait certes meilleur à toucher que le franc de rencontre tendu par des passants.
Sans compter que pour un voyageur paisible, discret et de bon ton, il s'en rencontrait quatre qui criaient comme des parvenus et juraient en diable. Au relais d'Herblay passaient les routes menant à Rouen, au Havre, et vers Dieppe ou Calais. C'est dire qu'on y devait servir nombre de marchands, d'armateurs etdegentillàtres picards ou normands, à qui le voyage en poste coûtait cher, mais qui pourtant se fussent crus déshonorés s'ils eussent pris la diligence commune, et qui aussi tempêtaient contre les chemins, hurlaient aux chevaux, bousculaient les postillons et faisaient les quinteux pour leur argent. Rodolphe leur eût bien jeté vingt fois par le nez son fouet ou son chapeau de toile cirée, n'eût été qu'il craignait les gendarmes et voulait garder sa place.
Le plus insolent, à son gré, fut cependant un certain M. de Choulot, gentilhomme du duc de Bourbon. Celui-là s'en était venu de Saint- Leu, qui est tout proche, sur un cheval anglais fort beau et, semblait-il, des plus nerveux. A Herblay, il avait demandé une monture et un postillon pour gagner Courbe voie et Paris. L'anglais retournerait au château, mené en main par un palefrenier. Mais, au désespoir du maître de poste, il ne restait en ses écuries qu'une seule bête prête à être sellée. Or, les règlements s'opposaient à ce qu'un vo3^ageur, même au service d'un prince du sang, et qui, par conséquent, eût ordinairement privilège d'estafette, fît route sans être précédé d'un postillon chargé de le guider et de régler l'allure.
— Si monsieur y consent, fit Rodolphe, je pourrais l'accompagner jusqu'à Courbevoie et, de là, ramener son cheval en même temps que notre bidet. Il se trouvera bien, là-bas, des montures et un autre postillon.
Mais M. de Choulot regarda Rodolphe- Prosper avec dédain :
— Es-tu fou, mon ami ? lui dit-il. Depuis quand les gars de poste savent-ils monter les chevaux anglais, et surtout ombrageux comme celui-ci. Il aurait tôt fait de te mettre par terre.
Blessé au plus vif de sa vanité, le postillon Prosper était devenu tout rouge.
— Monsieur, répliqua-t-il vivement, voulezvous enfourcher le bidet ? Moi, je monterai dès maintenant votre cheval, sous votre surveillance. Xous verrons bien si je tombe, et, de cette façon, vous pourrez partir sur-lechamp.
— Ma foi. fit M. de Choulot, le coquin paraît sûr de lui. Essayons toujours...
Changeant seulement les étriers, où ne fus- - point entrées les bottes énormes, Rodolphe se mit fort aisément en selle malgré deux ou trois sauts que lui fit l'anglais, et bientôt, sur la route de Courbe voie, M. de Choulot eut la vive surprise de voir son cheval se calmer, cesser ses cabrades, arrondir peu à peu le cou, puis trotter haut et bien sagement, cependant
que la veste commune, à retroussis rouges, s'enlevait avec beaucoup de grâce sur la selle en cuir fin.
A Courbevoie, M. de Choulot, tout à fait charmé, tint à connaître le nom d'un cavalier si habile, et lui demanda chez qui donc il avait appris à monter de la sorte :
— Je me nomme Prosper Ombredane, monsieur, et me suis instruit chez M. le comte Arnaud d'Ancourt. A présent, on m'appelle surtout, pour vous servir, le postillon n° 7, du relais d'Herblay.
M. de Choulot inscrivit nom et numéro sur son carnet.
Après quoi, il doubla les guides, ce qui, contre la vraisemblance, fit pester en secret cet étrange postillon n° 7, dont tout, jusqu'au langage correct et au salut du meilleur ton, était pour donner une haute opinion de M. le comte Arnaud d'Ancourt, capable de dresser avec tant de style un simple palefrenier, né cependant Français, absolument Français.
Torée du bois de Montmorency, une
,; J^SJi allée, ou moins encore, un chemin
couvert, une sente, s avançait sournoisement vers un mur. On s'engageait dans ce layon, dont l'ombre et la fuite vous attiraient : puis, subitement, on se cognait contre une grande muraille versant le lierre à flots, et Ton s'arrêtait court devant une petite porte. C'était la clôture du parc de Saint-Leu. Sans doute ne la passait-on guère souvent, car la clef tournait à peine dans la serrure, et il fallait saccager des fougères si Ton voulait que cette porte dérobée s'ouvrît tout à fait.
M. de Choulot, capitaine des chasses du duc de Bourbon, parvint néanmoins à faire tourner le pêne rouillé, et pénétra dans le parc, en
tirant son cheval après lui. Là, il s'assit dans l'herbe encore humide, cependant que sa pauvre monture, trempée à la fois par la sueur et la rosée comme si elle fût à l'instant sortie de l'eau, se mettait, sans plus remuer une patte, à brouter les branches. M. de Choulot luimême, plutôt corpulent, bien qu'inlassable cavalier et veneur émérite, semblait peu soucieux de quitter cette belle herbe fraîche, où ses houseaux de coutil et les pans de son habit s'étalaient voluptueusement et semblaient se complaire.
Il était à peine sept heures du matin, mais à ce moment même, à la fin d'août, le soleil tiédit déjà, et M. de Choulot s'en venait tout droit de Chantilly. La route est fort longue jusqu'à Saint-Leu, il avait fallu partir avant le jour : notre gentilhomme n'en pouvait plus. Il élargit du doigt sa haute cravate qui lui enfermait le cou, et, tout en soupirant, se mit à rêver au temps charmant du moyen âge et du roi Henri IV, où ce n'était certes point pour préserver un prince du sang contre
les griffes et la tyrannie d'un affreux souverain constitutionnel que Ton faisait tant de lieues à cheval, mais seulement pour courir sus aux ennemis derrière le panache blanc, ou bien encore pour s'en venir plus vite à l'appel d'un mouchoir bien-aimé voletant, comme une colombe, à la fenêtre en ogive d'une tourelle vertigineuse... Hélas!
Cependant que le sentimental capitaine des chasses se perdait en ces songeries mélancoliques, son cheval, qui dépouillait de jeunes tilleuls, releva soudain la tête et pointa ses oreilles. Quelqu'un marchait au loin. M. de Choulot fut debout en un moment. On s'approchait, on allait tourner au coin de l'allée ; enfin parut un vieil homme, grand et maigre, sur la main gantée duquel s'inclina notre capitaine. Le duc de Bourbon, courtois comme un prince, arrivait poliment à l'heure dite au rendez-vous. Il était seul et s'aidait, ainsi que de coutume, d'une canne à bec de corne.
— Monseigneur doit être las ! fit M. de Choulot avec beaucoup d empressement, et d'un
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ton sincèrement affectueux... Traverser tout le parc à pied, à cette heure ! Je pourrais desseller mon cheval, mettre la selle sur l'herbe, et Votre Altesse s'assiérait en s'y appu3rant commodément, peut-être?
Mais Monseigneur secoua sa tête blanche, avec quelque vanité, parut-il.
— Merci, mon bon Choulot, merci, je ne suis pas fatigué. Je suis vieux, mais j'ai du sang de soldat dans les veines, et, Dieu merci ! je tiens encore...
De fait, coiffé d'une casquette en velours, sous laquelle tombaient ses cheveux de neige galamment noués par un petit ruban, aux pieds des guêtres de drap et une ceinture autour du gilet, le prince vous avait ce matinlà un air assez dispos. N'eussent été ses épaules voûtées et ses yeux éteints, si tristes, on ne lui eût pas donné tout son âge. Il prit grand soin, du reste, d'ajouter :
— Avant-hier, alors que vous étiez à Chantilly, j'ai fait, malgré la chaleur, découpler quelques chiens sur un daim, rembuché en
TIsle-Adam. Vous savez ce que c'est qu'une chasse d'été : les chiens se couchaient et ne voulaient rien entendre. Eh bien, je suis, mon cher, demeuré six heures à cheval. Allez me quérir beaucoup de mes contemporains qui en feront autant... Du reste, nous ne partirons pas en voiture, demain, n'est-il pas vrai ? Donc, il s'agira de trotter ferme en selle. Je serai votre homme, Choulot. et pour tout le temps qu'il vous plaira.
Le capitaine des chasses contemplait son maître avec un tendre respect. Brave Choulot ! Pas très intelligent, mais dévoué comme un gars de Vendée, il croyait, en organisant le départ précipité, ou mieux, la fuite du vieux prince, consolider au péril de sa vie l'édifice tout entier de l'ancien régime et le trône ruiné des Bourbons. Il répondit d'un trait, à voix haute et ferme, ainsi qu'une sentinelle expliquant la consigne :
— Tout est réglé. Monseigneur. Demain matin, une voiture en poste se trouvera commandée à Moisselles, toute prête pour Calais,
et des passeports seront préparés. Louis, votre valet de chambre, qui a votre taille et porte la même coiffure, vêtu comme vous, partira d'ici et arrivera à Moisselles au petit jour ; notre bon Manoury l'aura précédé. Quand Louis arrivera, la portière sera ouverte, le marchepied rabattu, le cocher sur son siège, et Manoury, monté derrière, donnera Tordre du départ et indiquera tout haut la route de Calais...
— Fort bien. Et nous ?
— Nous, Monseigneur ?... Eh bien, nous gagnons la Suisse d'abord, sur votre ordre, et ensuite Rome, ainsi qu'il est convenu. Votre Altesse daignera se trouver, avant l'aube, à l'angle du grand boulingrin, dans le parc. Je serai là, avec un postillon tenant trois chevaux... Nous nous mettons en selle, nous sortons du parc à travers la haie de Saint-Priest, et fouette, routier ! nous gagnons tous trois Villejuif par Argenteuil et le bois de Boulogne. L'étape est des plus longues, mais nous serons très bien montés. A Villejuif, Votre Altesse
trouvera une petite calèche, et, sur la route du Bourbonnais, des châteaux d'amis qui ne s'enquerront même pas du nom porté par mon compagnon de voyage. A Bâle, M. de Rothschild, qui eut l'honneur de vous le proposer naguère, vous fera tenir deux millions, et Manoury nous rejoindra...
— Mais, pardon, à Villejuif, cela ne semblera-t-il pas étrange et suspect, ces vovageurs si pressés qui sautent éperdument dans une calèche? On nous demandera des passeports...
— Nous en aurons ! Un bon passeport en due forme coûte un écu. En outre, Villejuif est un relais important, et quoi d'étonnant à ce que deux gentilshommes — révérence parler, Monseigneur! — courent la poste précédés, comme il convient, d'un postillon portant régulièrement sa plaque au bras et sa veste bleue...
— Disposez-vous d'un vrai postillon ?
— Tout ce qu'il y a de plus vrai ! Et fin cavalier, de plus, je me permets d'en donner l'assurance à Monseigneur. C'est un garçon
qui s'appelle Prosper Ombredane, employé depuis peu à Herblay. Je réponds de ses talents. Pour ce qui est de se taire, il n'aura, mon Dieu, guère le temps d'être indiscret.
— Cependant, cependant... on ne comprendra pas, à Villejuif, qu'un postillon s'en vienne de si loin, d'Herblay, songez-y donc!
— Que Votre Altesse veuille bien m'excuser, on le trouvera tout naturel, si je justifie d'un contrat passé avec le maître de poste. Il est toujours loisible de traiter ainsi à l'amiable, le cas se trouve prévu au règlement. Or, le patron du relais à Herblay, me connaît bien : il sait que j'accomplis volontiers des courses forcées dans le pays, souvent pour acheter des chevaux. Je lui ai dit que je lui abandonnais les trois bêtes, en l'état où elles seraient à Villejuif, s'il me prêtait son jeune Prosper. Celui-ci les ramènera donc au pas, en deux jours. Ce sont des montures de piqueux, choisies entre toutes, Monseigneur. Si l'une boite en route, nous la changerons. Mais j'en serais plus que surpris.
Tout ce plan, si bien combiné d'avance, enchantait le prince, et peut-être, au fond, l'amusait assez. Comme un très vieil enfant, il pensait faire une sorte d'escapade en se sauvant ainsi du royaume.
Pourtant, M. de Choulot, inquiet malgré tout, et considérant le grand âge de son maître, n<>n moins que sa propre et très lourde responsabilité, l'honnête et soigneux M. de Choulot s'était juré à lui-même de tenter un suprême et dernier effort auprès du duc de Bourbon, afin que celui-ci envisageât bien nettement les hasards qu'il allait affronter. C'était là, sans doute, formalité pure, mais le capitaine des chasses s'était donné sa parole qu'il s'y contraindrait. Rassemblant donc tout son courage et rougissant un peu, il balbutia, plutôt qu'il nedit:
— Monseigneur... Monseigneur, l'affaire... il me semble que l'affaire est grave. Mais... certes... bien grave. Que Votre Altesse... c'est une affreuse supposition, et que Dieu l'écarté ! . . . mais enfin, que Votre Altesse vienne à tomber malade... en route...
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— Je me porte à merveille, Choulot ! Et je veux partir ! J'en ai assez ! Vous ne savez donc pas ? On veut faire de moi un mannequin. On veut que j'aille à la Chambre des pairs. Cela, non, non, jamais !... J'ai déjà subi d'écrire au duc d'Orléans comme au roi légitime. J'ai souffert que mes gens portassent la cocarde tricolore. J'eus la faiblesse, une fois, de me la laisser attacher à moi-même, alors que j'en avais la honte au cœur... Non ! assez, assez ! Je ne siégerai pas à la Chambre des pairs ! Je partirai ! C'est dit.
Le prince s'échauffait, ses mains tremblaient, une colère de vieillard le saisissait. M. de Choulot osa prononcer, non sans crainte, le nom de M.m8 de Feuchères. Monseigneur s'exclama, haussa la voix, à la fois puéril et pitoyable :
— Ne me parlez point de la baronne ! Ne m'en parlez point, Choulot, vous me peineriez! C'est une méchante femme. C'est elle qui me force à toutes les compromissions avec l'usurpateur, avec le roi de Juillet ! Songez bien que je n'ai plus, à mon âge, une minute de repos.
On me met le Couteau sous la gorge, on veut m'effrayer, peser sur moi. La baronne est capable de tout, vous entendez, elle me fait des scènes, elle me tourmente, Choulot, et même, vous le dirais-je? elle me bat... Oui ! Elle me bat... Voyez ce coup d'ongle et cet œil contus : c'est elle, mon cher, c'est elle...
Il semblait hors de lui, et frissonnait. M. de Choulot. ému, n'ajouta plus un mot, mais se jeta sur les mains du prince :
— Monseigneur, fit-il, à demain ! Demain comme aujourd'hui, ma vie vous appartient !
Le vieux prince se sentit touché ; il releva et attira vers lui son plus fidèle ami, puis, d'un geste très noble, il l'embrassa.
— A demain, lui dit-il, mon compagnon ! Je me remets à vous.
.Hais il ne partit pas encore tout de suite. Une tristesse immense et comme une angoisse assombrissaient son maigre et blanc visage. Il passa son bras sous celui de 31. de Choulot et lui parla d'une voix lente et si basse, qu'il
semblait plutôt se parler à lui-même ou converser avec des souvenirs :
— J'ai connu, fit-il, l'émigration, ses deuils, ses mélancolies... Tout vieux que je suis, je les connaîtrai encore... J'ai vu mon père inconsolable, humilié, mis en fuite par des paysans... Celui que j'aimais plus que ma vie, mon cher fils, si jeune, et qui permettait tant d'espoirs, Bonaparte me l'a fusillé sans jugement valable, dans les fossés d'une prison... Mon souverain Charles X m'avait rendu non le bonheur, mais la paix : on me l'a chassé comme un manant ! J'ai les yeux pleins de larmes, vous le voyez, à ce seul nom. Je quitterai donc, à l'exemple du roi, cette France ingrate. Rome et les grilles d'un cloître, monsieur de Choulot, c'est ce que la Providence me laisse... J'avais un devoir ici-bas : je l'accomplirai. L'héritier légitime de Charles X doit être mon fils d'adoption. Eh ! sans doute, le petit Chambord : que deviendra cet enfantlà?... Cette nuit même, j'ai rédigé de nouvelles dispositions, je m'entends, je m'entends... Et
demain, au départ, je brûlerai mon premier, mon vil testament que j'ai relu tout à l'heure avec surprise, monsieur, et dont j'ai demandé pardon à Dieu...
Sur quoi le prince salua doucement M. de Choulot et s'éloigna pensif et branlant la tète, revoyant en sa mémoire soit le visage charmant du petit duc d'Enghien, soit le roi Louis XVI, et l'ancien Versailles, et 3Lnie de Lamballe, et Lauzun, et la reine...
Tout à coup, une voix le fit tressaillir! C'était un accent britannique, c'étaient des intonations à la fois impérieuses et caressantes :
— Eh bien, dearest friend, vous voilà donc courant les bois, de si grand matin ?...
de Feuchères, obèse et offensante à voir dans un corsage cerise à gigantesques manches, et sous un chapeau de pastourelle en paille d'Italie, faisait justement, elle aussi, son tour de parc à la fraîche, les pieds dans la rosée : il y a de ces coïncidences... Et par une vraie chance, son heureuse fortune venait de la mettre — bien par hasard ! — sur le chemin
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de son vieil ami, de son cher prince et bienfaiteur, de son père adoptif.
Elle le ramena jusque dans l'intérieur du château, en le tenant solidement sous le bras.
epexdant il est juste de dire que si ■ M.m" de Feuchères ramena de la sorte,
sous sa bonne garde, le dcarest friend au château, ce ne fut point toutefois sans faire quelque détour. L'allée qu'ils suivaient tous deux, en effet, passait non loin des Écuries de Saint-Leu, et la baronne craignait sans doute que Monseigneur n'y voulût par hasard entrer, ainsi qu'il faisait souvent.
Non content alors de traverser la cour où s'élevait un grand fracas de seaux, mêlé aux jurons des hommes et au trépignement des chevaux, non content de répondre aux saluts des palefreniers en sabots ou des piqueurs en veste écarlate, de natter çà et là une crinière onduleuse. une croupe musclée, ou de désigner
sans mot dire, du bout de sa canne, quelque limonier mal ferré ou quelque berline lavée sans soin, il pouvait arriver que le prince gagnât les remises et les selleries, ou encore le chenil, sinon les deux immenses bâtiments où les bêtes de selle et d'attelage, innombrables, rêvaient, somnolaient, mâchaient leur foin, secouaient les oreilles, fouaillaient les mouches, s'ébrouaient, raclaient du pied et tiraient sur leurs chaînes sous les voûtes sonores.
Car le duc de Bourbon aimait de passion tout ce qui regardait à ses équipages, qu'il fussent de vénerie, de route ou de parade. Il se plaisait à surprendre le zèle de ses petits jockeys, et y donnait volontiers de sa personne : Son Altesse ne dédaignant pas de vérifier la contenance des picotins ou l'éclat des brides, comme de plonger parfois un auguste doigt dans l'eau fraîche des abreuvoirs.
Or, que par hasard le prince fût allé ainsi faire sa ronde aux écuries, et il eût bien certainement remarqué l'absence de Boyard, l'un des meilleurs parmi ses bons chevaux, celui
qui peut-être était capable d'accomplir le plus vite le trajet de Saint-Leu à Paris. Il eût donc fallu en ce cas s'empêtrer en des mensonges que le moindre laquais pouvait dénoncer. Comment dissimuler, en effet, que le valet de chambre Dupré, esclave confident de Mme de Feuchères et de son neveu James, baron de Flassans, avait tout à l'heure même fait jeter une selle sur le dos de Boyard, et ceci en telle hâte que le pauvre cheval, bousculé, sanglé tout de travers, venait de ruer dans sa stalle et de défoncer deux planches, d'ailleurs pourries depuis longtemps?
Etait-il possible, en vérité, d'expliquer au duc de Bourbon et ce départ subit et cette précipitation ? Dupré avait reçu mission de couvrir à fond de train ses cinq ou six lieues, et il trottait comme un possédé, en ce moment, sur la route de Paris... Mais Son Altesse eûtelle deviné qu'elle venait à peine, ce matin, de quitter sa chambre, lorsqu'une femme inquiète, fébrile, s'y était aussitôt glissée pour ouvrir furtivement, comme chaque jour, le
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grand secrétaire d'acajou, et vérifier les papiers secrets ? Miséricorde ! cette fois, il n'y avait plus à douter, le prince avait relu ses volontés dernières, car les cachets n'étaient plus intacts! Et bien mieux, voici un autre projet de testament, hâtivement rédigé de sa propre main, qui se trouvait lu plié à côté du premier : par cette nouvelle pièce, à laquelle sans doute il se proposait de donner plus tard une forme définitive, le prince annulait toutes ses anciennes dispositions, réduisait à presque rien la part de M,ne de Feuchères, et instituait le petit comte de Chambord pour son légataire universel !...
D'autre part, Son Altesse sortait seule à une heure indue, et courait le parc en grand mystère. Sans doute, le dearest f ri end prétendait-il tenir des conciliabules cachés, et machiner quelque complot. Et pourquoi faire, sinon s'évader probablement, et quitter la France, après avoir détruit ce premier testament, si difficilement obtenu à force de prières, d'intimidation, d'intrigues, ou par d'autres
moyens moins avouables encore. M"ie de Feuchères aurait donc ainsi perdu sa peine. Le fruit dû à sa ténacité, à sa ruse, à ses complaisances, à ses innombrables, longues et sourdes manœuvres, lui échappait. Son orgueil tomberait à plat, sa fortune serait défaite. Le roi Louis-Philippe lui allait retirer tout son appui, ceux qu'elle avait humiliés se dresseraient contre elle, bientôt on l'insulterait, on la bafouerait, et c'en serait fait, hélas ! des soirées triomphales aux Tuileries, et des robes de cour, et des barbes de dentelles, et de la revanche tant espérée sur les petites pecques, les vieilles pimbêches et les révérends viédazes du faubourg Saint-Germain.
Impossible ! Il fallait agir, agir au plus vite, sur-le-champ ! M",e de Feuchères était revenue, pareille à une démente, dans ses appartements, y avait mandé incontinent son neveu, 31. James de Flassans, puis aussitôt après le fidèle Dupré : et c'était à la suite de cet entretien que le Dupré, se ruant plutôt qu'il ne courut aux écuries, avait fait seller si rudement Bavard
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que le noble animal, indigné, en brisa les parois de sa stalle, à défaut du palefrenier trop familier.
Sur quoi la baronne, s'affublant sans plus attendre d'une robe cerise et d'un chapeau de bergère des Alpes, s'en était allée à travers le parc, cherchant le prince qui ne pouvait cheminer loin, le pauvre homme, sans se voir suivi et surveillé avec une sollicitude dont il se fût fort indigné, s'il l'eût connue. Lorsque M'"0 de Feuchères, souriante, eut retrouvé son dearest friend, elle le reconduisit d'autorité au château ; mais on comprend désormais qu'elle eût ramené son prisonnier en faisant maints détours par les allées, et en suivant, comme on dit, le chemin des amoureux, plutôt que de l'induire en la tentation d'aller examiner aux bâtiments des Écuries si les voitures étaient bien en place, les chevaux nourris à souhait, les litières épaisses et les stalles en bon état.
Cependant nions Dupré, qui brûlait les étapes, ne tarda guère à franchir, sur Bayard
hors d'haleine et blanc d'écume, les grilles de Paris.
Après quoi il descendit au petit trot jusqu'au Palais-Bourbon, et gagna ensuite à pied une hôtellerie assez sordide située derrière Saint-Germain-l'Auxerrois. Là, au sixième, dans une chambre mansardée, un gaillard trapu, dont le nez rougeoyait, dormait encore a poings fermés. Il s'éveilla en sursaut, assez inquiet — sait-on jamais ? — au bruit que faisait Dupré à la porte.
— Qu'y a-t-il? Qui est-ce?...
— Monsieur, c'est Dupré.
— Dupré !... Entrez ! Entre, mon brave, entre donc...
— Monsieur l'écuyer est en bonne santé !
— Monsieur l'éc... Assieds-toi, mon bon Dupré. Tu as l'air las. Veux-tu un verre de vin? Il y en a là. tiens, sous ce coffre.
— Par obéissance, monsieur 1 écuyer. Si je 3 las et fait comme vous me voyez, c'est que
j'arrive à l'instant de Saint-Leu. Je vous apporte une lettre.
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— De la baronne, Dupré !
— Non pas, mais de M. de Flassans.
— De mon frère! Donne vite...
George Dawes portait sur la tête, pour dormir, un foulard dont les cornes, mêlées à des mèches de cheveux, lui retombaient sur le front, et tandis que le drap fort jaune du lit couvrait mal ses jambes et son ventre, sa chemise également bâillait sur son poitrail velu : il ressemblait à une grosse bête embusquée sous des chiffons.
La lettre de James était rédigée en anglais. Dès les premiers mots qu'il y lut, George s'écria :
— Oh! oh! dear James...
Puis il leva les yeux et considéra Dupré. Le gaillard savait-il de quoi il s'agissait ? Mais non, sans doute : en ce moment même, il buvait son vin avec placidité. George poursuivit sa lecture : on le mandait à Saint-Leu, avant la nuit; il devait y arriver secrètement; on lui rendrait son titre, son traitement, il pouvait s'attendre à toutes les surprises heu-
reuses — et quoi donc! allait-il être riche?... En tout cas, il devait d'abord brûler cette lettre. . .
A mesure qu'il lisait, sir George se sentait redevenir un personnage. Un de ses sourcils s'abaissait, l'autre se relevait, un demi-rire insolent lui gonflait les lèvres. Dupré, rendu de fatigue, s'était assis : peu s'en fallut qu'il ne le fît lever.
Mais l'autre fouillait sans s'émouvoir dans le gousset de sa culotte : il en tira une bourse de laine qui avait été bleue, et que la crasse avait teinte en un doux violet épiscopal.
— Vous serez obligé, monsieur, de prendre la poste...
Puis il ajouta :
— Monsieur le baron de Flassans vous fait tenir, par mes mains, quelque avance sur votre pension.
Et quinze ou vingt beaux louis de s'empiler sur la table bancale.
Allons ! sir George s'épanouissait.
— C'est bien, fit-il de tout son haut à Dupré, tu peux te retirer, mon garçon.
Et comme le courrier, dans ce taudis où l'on n'y voyait guère, heurtait de sa botte un vieux pot au lait vide, posé devant la porte :
— Coquin ! s'écria George, ne peux-tu faire attention? Tu mets tes damnés pieds partout, ma parole !... Où se croit-il?
Comme on le lui avait commandé, George Dawes loua un bidet de poste dans la journée, et se trouva le soir à Saint-Leu. Un homme dépêché par M. de Flassans l'attendait sur la route. Mettant pied à terre, sir George le suivit. Mais il se félicitait à tel point d'être redevenu gentilhomme, qu'il n'avait pu se tenir d'injurier très magnifiquement, durant tout le trajet, le postillon qui lui servait de guide, sous prétexte que celui-ci l'eût aveuglé par sa poussière. Si bien que ce dernier se plaignait fort, au relai d'Herblay où il rafraîchit, d'avoir eu charge d'un voyageur bien impérieux, dont il décrivit tout son soûl la contenance, la taille, les traits et l'accent britannique. Enfin, et quoique nul ne l'eût aperçu, l'arrivée à Saint-Leu d'un « goddam » corpu-
lent, robuste, pourpre de nez et fort en gueule, se trouva néanmoins signalée à la maison de poste.
Un autre postillon, le n° 7, c'est-à-dire Prosper Ombredane, n'y prit point garde surle-champ : il s'occupait à tresser coquettement la queue d'une jument dont il aimait la robe, pommelée comme un ciel d'orage. Il écoutait à peine les gronderies et les jurons de son camarade.
— Les voyageurs qui crient, iit-il à la fin, ce sont des rustres.
— Il faudrait pendre aux lanternes ceux qui insultent le peuple. C'est dans la Charte !
— Je ne l'ai pas lue, mon gars.
— Moi, je la connais! On la récite dans les cafés. Vive la Charte, sang-Dieu! Quand on refera jamais des barricades, on y plantera mon fouet tout en haut...
Le n° 7 nouait autour de la queue son dernier brin de paille. Il sifflotait, mâchonnait une pipe en terre brune, et comme un bon postillon, jurait affectueusement le saint nom
de Dieu pour un crin qui s'échappait, pour une mouche qui passait, ou parce que la brise exquise du soir embaumait, pleine de langueurs, d'arômes et de caresses, telle enfin qu'on la sentait par les plus belles nuits, naguère, là-bas, à Tortoni...