VI
3E lendemain matin, devant qu'il ne fit Lyïl!) ^en jour, le postillon n° 7, avec ses vi^-^a trois chevaux, se trouva dans Le parc à l'angle du grand boulingrin, comme il était convenu. Mais il avait plu dans la nuit, l'aube était sale et terne, on avait peine à se diriger. En passant la haie de Saint-Priest, que Ton traverse aisément par une brèche, Prosper mal éveillé avait pensé demeurer pris dans la broussaille, lui, son chapeau, sa monture et celle qu'il menait en main. M. de Choulot luimême, qui marchait devant, avait sans nulle vergogne sacré comme un païen, et indécemment pesté contre le brouillard, la boue, les branches et la responsabilité qu'il avait prise, mais surtout contre le gouvernement des jaco-
ii4 LE PAVE DU ROI
bins orléanistes, cause évidente de tous ces maux.
De fait, M. de Choulot avait sujet de juger sa vie pleine de labeurs et d'amertume, depuis une semaine. Toujours par les chemins, courant de Saint-Leu à ChantilVy, de Chantilly à Paris, il avait organisé dans le plus grand détail l'évasion, plutôt que le départ, du duc de Bourbon, son maître. Rien n'était laissé au hasard, tout se trouvait prévu et combiné : la fausse piste de Moisselles vers Calais, la calèche à Villejuif, les passeports, l'envoi des deux millions à Bâle, les étapes aux châteaux sur la route de Suisse. Ce plan de campagne n'avait pas été sans causer bien des soucis, comme aussi bien des fatigues à notre capitaine des chasses.
Cette nuit encore, n'avait-il pas dû luimême escorter secrètement trois chevaux, choisis parmi les meilleurs, les plus robustes, les plus sûrs et les plus sages, au relai d'Herblay, où le pauvre homme ne s'était pas reposé plus de deux ou trois heures avant de
repartir à petit bruit pour Saint-Leu, en compagnie du postillon Prosper, à travers cette obscurité grise, dans cette aurore glaciale et triste... M. de Choulot avait sommeil, froid et faim. Mais il était heureux de servir un Bourbon ! Il se croyait Ba3'ard, Dunois, un héros et presque un martyr. De nouveaux troubadours chanteraient un jour cette équipée. Fris* sonnant sous son triple collet, mais formant des pensées glorieuses, M. de Choulot redressait sur la selle son torse un peu replet, et n'enfonçait pas sans fierté, sur ses chevaux en coup de vent, son chapeau, dont l'aigre zéphyr du matin rebroussait impertinemment le poil.
Parvenu enfin au lieu du rendez-vous, le capitaine des chasses venait de mettre pied à terre, et avait disparu dans la direction du château : il allait chercher Monseigneur.
Le postillon Prosper attacha deux des chevaux à un arbre, le troisième au pied d'une grande urne en marbre qui, s'élevant, livide, dans la brume, marquait l'angle du boulingrin.
n6 LE PAVE DU ROI
Puis il se mit à faire les cent pas. Il eût grelotté à rester immobile.
On n'y voyait pas à trente pieds devant soi. Au delà de l'urne pâle s'étendait un lac de lait, la pelouse. Au-dessus de Prosper montait dans le jour clignotant une sorte de cathédrale en coton gris, des arbres, une futaie. Plusieurs oiseaux lançaient bien quelques notes, par-ci, par là, mais à regret : le jour n'en finissait pas de naître dans ce parc engourdi, et l'on n'entendait guère qu'un coq, au loin, on ne sait où, qui sonnait éperdument sa diane, mais fort en vain, d'ailleurs, car rien ne bougeait à son appel, absolument rien.
A peine si l'un des trois chevaux s'ébrouait, par instant, grattant un peu le sol, essayait de tourner sa croupe. Prosper secouait ses bras pour se réchauffer, puis se remettait à marcher, l'oreille au guet...
Tout à coup il lui parut qu'il entendît des pas. Et, en effet, une forme s'avançait à n'en point douter, là-bas, à travers le brouillard. Cependant il ne semblait pas qu'elle marchât
très franchement. On voyait bien qu'elle hésitait un peu, ou du moins qu'elle allait doucement, comme si elle eût craint de perdre sa route. Devant le boulingrin tout blanc, dont on n'apercevait ni la limite, ni même les bords, la forme s'arrêta : elle s'orientait probablement, ou bien avait à son tour remarqué Prosper et les trois chevaux. Le postillon pensa que ce fût M. de Choulot qui le cherchait et ne retrouvait plus sa route; encore une fois, l'on ne distinguait rien, ce matin-là. Il appela :
— Par ici, monsieur, par ici !
La forme demeura quelques instants encore immobile, puis Prosper redoublant ses appels et ses signaux, elle finit, quoique incertaine toujours, par se diriger vers lui, non sans prudence.
Pourtant le postillon demeurait immobile maintenant, et muet. A mesure que s'approchait l'ombre, voilà qu'il ne la reconnaissait plus pour M. de Choulot. C'était celle d'un homme assez corpulent, lui aussi, mais plus
nS LE PAVE DU ROI
grand, et taillé comme un débardeur. Il ne portait ni la tunique à triple collet, ni le chapeau en tromblon de M. de Choulot, il marchait à plus grandes enjambées... Bref, il n'avait rien de commun, en somme, avec le capitaine des chasses. Non, c'était plutôt une manière... il avait l'air, oui, il ressemblait... Soudain, Prosper se sentit le cœur sauter dans la poitrine !
— Misérable ! hurla-t-il, lâche coquin ! Ah ! je te retrouve, cette fois, voleur !...
Et il se rua en avant, les doigts ouverts, les yeux injectés, rêvant rouge et souhaitant du sang! Il venait de se voir subitement nez à nez devant l'infâme gredin qui l'avait fait soupçonner de tricherie et jeter à sa place hors du tripot, au Palais-Royal ! Le pauvre Prosper délirait de rage. Toute sa vie compromise et perdue, l'insulte ignoble de ce seul souvenir, la honte, pire qu'un soufflet!... Les deux hommes roulèrent sur le sol boueux.
Mais que pouvait Prosper, tout agile qu'il fût, contre ce colosse ? George Dawes devait
LE PAVE DU ROf 119
l'emporter, grâce à son poids même. Le postillon l'avait bien saisi à la gorge et renversé du coup. D'une main lui serrant le col, il immobilisait de l'autre l'un des bras de son adversaire. Toutefois ce dernier, des plus robustes, parvint à se dégager soudain, et se retournant, pesamment, irrésistiblement, il se releva enfin par surprise. Prosper s'agrippa, se crispa, tâchant de le retenir par son vêtement. Mais en vain ! Georo-e Dawes s'arrachait bientôt de ses mains trop fines encore — c'étaient les mains d'un vrai Prosper qu'il eut fallu, non celles du comte Arnaud d'Ancourt ! — et s'enfuyait en courant de toutes ses forces dans une allée.
Fou de colère, de désespoir, Prosper se mit sur les genoux, puis debout. Il vacillait comme un homme ivre. En outre, quoi! pouvait-il courir avec ses énormes bottes de postillon ? A peine si l'on marche aisément dans ces énormes bûches creuses ! Et puis les chevaux, irrités par tout ce bruit, s'inquiétaient : l'un d'eux tirait sur sa bride, il allait la briser...
Prosper était de service commandé, on l'attendait ici. Abandonner son poste eût été s'exposer à un renvoi, à pis encore peut-être. Et aussi bien, son larron d'honneur courait toujours : où le retrouver en ce parc inconnu et perdu dans la brume?
Prosper demeurait là, désolé, découragé, stupide, les poings encore tout frémissants et serrés à se briser. Ce fut au bout de plusieurs minutes seulement qu'il s'avisa d'ouvrir sa main droite, et de regarder un bout d'étoffe resté entre ses doigts ; c'était un petit morceau, large comme un écu, arraché à l'habit de son adversaire. Un bouton tenait à ce lambeau de vêtement. Prosper le mit machinalement dans sa poche, et s'en fut calmer les chevaux. Il avait les larmes aux }Teux.
Mais une bien autre catastrophe encore fit diversion ! Comme Prosper venait tant bien que mal d'apaiser ses bêtes, de les changer de place et de les mieux attacher, M. de Choulot lui-même, cette fois, sortit là-bas du brouillard. Il se hâtait.
— Eh! monsieur, qu'avez-vous? fit Prosper.
Il était en effet tout pâle, et ses mains tremblaient.
— Mon ami, fit le capitaine des chasses, prenez les trois chevaux, et retournez à Herblay par le même chemin. Je n'ai plus besoin de vous. M. le duc de Bourbon vient d'être assassiné. On l'a trouvé pendu, les pieds traînant sur le sol, à l'espagnolette de sa fenêtre...
— Pendu !
— C'est un cruel, un horrible malheur!... Déjà, la chambre était pleine de monde quand je suis arrivé... Allez, allez, mon ami, rentrez, la nouvelle est publique, hélas ! ce n'est plus un m}'stère...
.M. de Choulot s'exprimait tristement, sourdement. Une douleur véritable l'accablait.
— La race de nos rois, fit-il, est malheureuse...
Le postillon Prosper mit le chapeau à la main, et dit :
— Dieu ait Son Altesse en sa garde, monsieur !
M. de Choulot salua et fit le signe de la croix. Puis il reprit le chemin du château.
'ES qu'il y avait en un bourg une maison de poste, bien vite un cabaret ou une auberge, et parfois les deux, s'établissaient dans le voisinage. A Herblay, le cabaret du Grand-Saiiit-Eloi se dressait juste en face du relais, de l'autre côté de la route. Imaginez une gargote fort enfumée. La salle commune y empestait à la fois la bière sûrie et le vin répandu, sans préjudice des brûle-gueules qu'allumaient les rouliers. et des fricots à l'oignon qui mijotaient à la cuisine, dont jamais la porte n'était close. Mais si l'hiver on mettait une poule à la broche, on la rôtissait devant la grande cheminée, et les gueux en goûtaient le parfum : c'était un luxe ! L'été, un ou deux mauvais toits de chaume, dressés
dans un petit clos d'arbres fruitiers, figuraient des tonnelles. Les postillons, selon le hasard de leurs courses, mangeaient là pour quelques sous, le maître de poste ne les nourrissant point.
Chaque fois qu'il pouvait, Prosper Ombredane avalait seul, en un coin de l'écurie, la miche de pain et le bout de fromage ou de jambon qu'il avait achetés à l'auberge. Car il redoutait les mains pleines de sauce qu'on lui tendait au Gr and-S aint-Eloi , les verres de vin bleu que lui offraient ses camarades, politesse qu'il devait rendre, et certains propos à l'ail dont il se trouvait fort incommodé. Ce que c'est que d'avoir été dandy ! On ne sait plus vivre, après cela; on craint l'ail; on craint tout.
Les employés de la poste aimaient assez Prosper, le trouvant doux, serviable et bon enfant. Ils mettaient sa réserve sur le compte de sa pauvreté ; et aussi bien, ce n'était pas non plus si mal raisonné : le n° 7, plus dénué qu'aucun d'eux, ne tenait guère à dépenser au
cabaret les malheureux écus qu'il gagnait en son nouveau métier.
Cependant, le matin qu'il revint de Saint- Leu avec ses trois chevaux, et le lendemain de ce jour, il ne put quitter le Grand-Saint- Eloi : il y passa toutes ses heures libres, et y prit deux repas. La mort mystérieuse du duc de Bourbon déliait toutes les langues. Prosper ne donnait point son sentiment, se disant trop nouveau dans le pays pour voir clair en une affaire si délicate : mais il écoutait de toutes ses oreilles — passionnément !
Dès le second jour après le crime, d'ailleurs, chacun avait pris parti. Des messieurs venus - n poste de Paris, et des médecins de la Cour parlaient bien, disait-on, de suicide. Mais il n'eût point fallu débiter cette sornette devant le postillon n° i par exemple, le père Séraphin, le meilleur routier du département. Séraphin avait jadis fait campagne en Italie,
oo battu pour la liberté à Montebello, à Marengo, et servi dans les écuries du maréchal Ney. Il savait qui avait fait le coup.
— Et qui donc, Séraphin ?
— Les jésuites !
— Bah!
— Comme je te le répète, mon fils. Les jésuites, parfaitement! Ces vipères sont partout, que je te dis. C'est eux qui ont assassiné l'Empereur, à Sainte-Hélène. On ne se méfie pas d'eux, et puis ils sont à ta porte, dans ta maison, partout. C'est eux qui ont forcé Polignac à publier les Ordonnances. Ils veulent le sang des Français, à cause que les Français sont un peuple libre. Ils ont tué le duc de Bourbon parce qu'il avait accepté la cocarde tricolore, et parce qu'il avait laissé ce coquin de Charles X émigrer seul en Angleterre. Ça ne pardonne pas, ces suppôts-là !...
« Suppôts » était l'injure la plus affreuse que connût Séraphin. Il ne disait pas « suppôts du trône », ou « suppôts de l'Église », mais « suppôts » tout court : cela retentissait mieux.
Cependant le postillon n° 6, qu'on appelait Daguet, un ancien valet de chiens dans l'équipage de Son Altesse, portait un autre
jugement, dont rien ne l'eût fait démordre :
— C'est sa Feuchères qui Ta tué, je vous le garantis ! Mais comme c'est une personne du sexe, malgré qu'elle soit grande autant que moi et épaisse à ne pas tenir dans un fût, eh bien ! elle s'aura fait aider par un homme à elle, et celui-là, je le connais, vingt dieux! je le connais entre mille gredins, tonnerre !
— Nomme-le, Daguet, pour voir?...
— C'est le gros Dawes, c'est le George, comme ils disent !
Daguet haïssait George Dawes. Il jurait tous ses « vingt dieux ! » que ce maudit écu}*er l'avait fait, sur un faux rapport, chasser du chenil princier.
— Il m'en voulait, expliquait-il, parce que je lui ai dit un jour que les tendrons d'un cheval, et que ceux d'un homme...
— Tendons, corrigea doucement Prosper Ombredane.
— ...Ça nétait pas construit en fer. C'est vrai, aussi, lourd comme il était, il massacrait les chevaux à la chasse, et il voulait que les
hommes à pied courent aussi vite que lui. Et ça ne savait pas distinguer un ragot d'un dixcors ! . . .
Daguet ne se souvenait pas sans regret des quatre années pendant lesquelles il avait porté chez Monseigneur la tunique ventre de biche, les culottes rouges et les gros bas blancs. Sa plaque de postillon l'humiliait. Il considérait comme une déchéance pour un fin veneur qu'il était naguère, de charrier aujourd'hui des marchands et autres « pékins » entre Pontoise et Paris, entre Herblay et Saint-Denis. Sir George lui paraissait l'auteur de tous ses maux — et Ton sait si la haine rend clairvo}rant !
— C'est lui, déclara-t-il encore une fois, qui a tué le prince.
— Mais tu es fou, Daguet ! Il n'est plus au château depuis longtemps, ton George ! Le jockey de M. de Choulot nous le disait, il n'y a pas huit jours.
— Il n'y est plus?... Ah! vous croyez ça, troupe de fûtes que vous êtes?... Eh bien! et
le mi lord que notre camarade Jérôme — le 3, de Courbevoie — a guidé l'autre jour jusque auprès d'ici ? On a dit qu'il s'appelait Jackson, il a montré à Courbevoie un passeport au nom de Jackson : mais vous savez ce que ça vaut, pas vrai, les passeports? Et où est-il descendu le milord? Ici, au relai, comme tout le monde? Pas de danger ! Il est descendu un peu avant, sur la route, où un homme l'attendait...
— C'était peut-être son domestique, voyons, Daguet...
— Vous ne voulez pas me croire ? C'est bon... Pourtant, et rapport à ce milord-là, qu'est-ce que Jérôme nous a dit, quand il a rafraîchi chez nous, vous le rappelez-vous? Qu'il lui avait donné quelques sous de guides, comme un grigou, et que pourtant il n'avait pas cessé de crier, de sacrer en anglais, et de l'injurier tout le temps de la route... Eh ! bien, quoi ! ça n'est pas de mon Dawes tout pur, ça, non?... Et puis, qui se souvient de son sale jargon d'angliche, au Dawes ? Le « goddam » de Jérôme avait le même. Je m'ai bien infor-
mé, moi, tiens! Ça m'intéresse... Et qui se rappelle sa vilaine figure, à monsieur l'écuyer, ses épaules de bouclier, ses yeux d'ivrogne, son nez comme une tomate...
A ces derniers mots, Prosper ne put s'empêcher de tressaillir. Une joie cruelle et violente l'envahit. Il fut sur le point de s'écrier :
— Un o-rand, gros et robuste gaillard, aux yeux troubles, au nez rouge?... Mais je sais qui c'est ! Mais je l'ai vu, errant dans le parc, le matin même du crime! Mais j'ai dans ma poche un bouton de son habit ... Vite, mes amis, où habite-t-il ? Nous allons le faire condamner!... C'est d'autre part une canaille et un voleur, qui m'a -déshonoré !...
, Hélas ! oui!... Et toutefois, le pauvre Prosper s'arrêtait là, tout bas, dans son discours. Comment prouver son innocence dans l'affaire du tripot ? Et s'il témoignait en justice, Userait amené forcément à se démasquer. Le faux Prosper apparaîtrait : non seulement il perdrait la place qui le faisait vivre, mais encore il irait en prison pour dettes et usurpation d'un
faux état civil, pis même encore que cela, pour faux en écritures publiques ! Dame ! n'avait-il pas en somme signé Prosper Ombredane, et non Rodolphe Arnaud d'Ancourt, son acte d'engagement dans les Postes ro3*ales ?
Allons ! le malheureux était réduit à se taire, coûte que coûte ! La plus belle, la plus savoureuse, la plus juste de toutes les vengeances lui échappait ainsi! Quelle torture!...
Il se reprit du mieux qu'il put, se maîtrisa de force, certes, et de haute lutte! D'ailleurs, il lui fallait d'autres détails.
— Daguet, dit-il, je ne suis au courant de rien, moi, dans le pays. Renseigne-moi, veuxtu, puisque tu connais le dessous des cartes, toi. C'est plaisant, pour un bon citoyen, d'apprendre les manières des grands seigneurs.
— Tu me fais jaser, l'apprenti ! Mais qu'estce que tu nous offVi
— Une bouteille.
— Tope ! Fais-la venir...
— Et où habite-t-il, d'abord, ton Dawes ?
— Ça. je l'ignore. Mais c'est facile à savoir :
il n'y a qu'à demander dans les tripots, à Paris.
— Dans les tripots !
— Oui, donc ! Et par exemple, tiens, au 36 du Palais-Ro3Tal...
— Au 36!!!
— Mais oui, au 36. Qu'est-ce qui t'étonne ? Quel innocent!... Tout le monde y va, au 36. Mais Dawes, il y couche, lui ! Mon beau-père, qui est mercier rue de la Victoire, perd à ce 36, que le diable emporte ! tout l'argent de sa fille : chaque fois qu'il y est entré, il a trouvé le George attablé...
Prosper Ombredane, la poitrine haletante sous sa veste bleue, ne faisait pas un mouvement. Il ne vivait plus que pour entendre. Et Daguet ne se laissait pas prier : il bavardait, bavardait toujours, soulageant sa rancune. Si bien qu'il en oubliait l'heure.
— Eh ! Daguet ! lui cria de la route un palefrenier qui marchait entre deux seaux pleins, appuyés sur un cercle en bois, tu pars en course dans un moment, tu n'y penses plus, non ?
Daguet eut peur d'être puni : il ne fit qu'un bond, et gagna d'un saut le relais, courant mettre ses bottes.
Prosper aussi se leva. Il était en sabots. Il allait panser des chevaux. De rage, il serrait les poings. Et son cœur aussi se crispait, comme une main, sur un secret cuisant.
kEPTEMBRE vint. Le tissu des feuilles commença de pâlir un peu. Entre chien et loup, déjà, les fenêtres rougissaient dans les villages, et, dès quatre heures, les lapins effrontés traversaient les chemins. Les hommes rentraient plus tôt des champs, par groupes de deux, de trois :
— Qu'en dis-tu ? se demandaient-ils. Pas vrai qu'on l'a tué ?...
Devant la soupe fumante, mêmes propos.
On eut de quoi parler en Ile-de-France, cette année-là, du moins entre le clocher de Saint- Leu et celui d'Écouen, entre les futaies de Montmorency et le désert d'Ermenonville. Feu Monseigneur fit les frais des veillées. L'opinion commune, c'était qu'on l'eût assassiné.
M"" de Feuchèrcs n'avait su se concilier personne. Et les bonnes femmes la vouaient tout bas à l'enfer, quand elles se reconduisaient l'une l'autre, après souper, par les rues des hameaux, en balançant, pour s'éclairer, une étoile dans leur lanterne.
Cependant le maire de Saint-Leu, le juge de paix d'Enghien, les magistrats du parquet de Pontoise, les médecins experts, tout le monde officiel enfin décrétait, déclarait et soutenait opiniâtrement la version du suicide. C'était l'avis, par les campagnes, du garde champêtre et du vicaire chargé du catéchisme, de tout ce qui émargeait au budget de l'Etat. C'était encore celui de la haute domesticité du château, aux gages de la baronne, et des courtisans qui s'attachaient à sa fortune. Mais les paysans haussaient les épaules. Un prince septuagénaire, et si riche, qui se fût tué ? Allons donc! Il vivait avec une vilaine femme, sans doute ssée d'hériter, voilà le vrai pot aux roses, parbleu !
A Paris, dans tous les journaux et les salons
d'opposition, il n'y eut qu'un cri. Et de même en fut-il au faubourg Saint-Germain comme au vertueux Marais, au «boulevard » qui pensait toujours savoir le fin mot de tout, comme chez les boursiers qui appréciaient en connaisseurs les millions du dernier Condé ; et à la Chaussée-d'Antin aussi, dans les petits hôtels, où plus d'un héritage s'était pareillement détourné de sa voie, quoique de façon moins tragique, heureusement !
Mais c'étaient surtout les gens de Saint-Leu et d'Herbla}^ à qui l'on n'en pouvait conter. Là, trop de laquais, trop de palefreniers, de jardiniers, de marmitons et de servantes avaient entendu, vu et compris tant de choses ! On murmurait presque haut dix ou vingt noms d'assassins, et parmi ceux-ci les frères Dawes, mais principalement sir George, ce brutal aux mauvaises façons, dur aux petits, grondeur avec tout le monde. On l'exécrait, on le croyait capable de tout. Du reste, pourquoi donc avaitil disparu aussi brusquement ? Rien de plus louche ! On le disait chassé par la baronne ?
Fausse colère!... Et les cancans d'aller, courant par les champs et les carrefours. Le postillon Prosper n'en perdait rien.
Ajoutons qu'un honnête homme, l'abbé Pélier de la Croix, aumônier particulier de feu Monseigneur, faisait grand bruit de cette affaire. La Feuchères exécrait l'abbé Pélier. Il savait qu'il ne pouvait attendre d'elle ni bienfaits, ni quoique ce fût d'honorable ou de juste. Après l'enterrement public de Son Altesse, il ne devait plus jamais paraître au château où durant dix années, le prince, qui l'aimait, l'avait si difficilement fait tolérer par la terrible baronne. Enfin ce prêtre était un honnête homme, répétons-le. Pourquoi se fùt-il donc tu? Il avait cru voir un coupable; et il avait constaté dès la première heure, au matin même du crime, d'indiscutables preuves d'assassinat. Il les crierait à la face des juges!... Eu attendant, il les énumérait. dans le bourg, à qui voulait l'entendre.
L'abbé Pélier de la Croix logeait non très loin de Son Altesse, au château de Saint-Leu,
en un coin de l'aile principale dans laquelle se trouvaient les appartements du prince et ceux de la baronne. Ayant un instant quitté sa chambre pendant la nuit du 26 au 27 août, il y retournait en longeant un long couloir : tout à coup, à la lueur incertaine de la chandelle qu'il tenait en main, l'abbé pensait bien avoir aperçu là-bas l'une des portes qui s'ouvrait, tandis qu'un grand et gros gaillard ressemblant fort à sir George Dawes, frère de M. de Flassans, se montrait sur le seuil, puis aussitôt, comme si la vue de l'abbé l'eût épouvanté, refermait précipitamment la porte et ne bougeait plus. Dans l'instant, l'aumônier ne s'était guère troublé : une porte qui s'ouvrait la nuit dans un château habité par cent ou cent cinquante personnes, qu'y avait-il là d'extraordinaire ? L'abbé lui-même ne se trouvait-il pas en train d'errer là — mystérieusement, pour peu que l'on y tînt — dans ce couloir?...
Quant à la ressemblance avec sir George, elle était entièrement fortuite sans doute ; quelque hôte accidentel de Saint-Leu qui avait
l'aspect de l'ancien écuyer, et voilà tout. Car M de Feuchères elle-même avait chassé son ivrogne de neveu, l'aumônier ne l'ignorait pas. Quelle apparence que ce coquin de George fût donc ainsi revenu soudain au château, et mieux encore, qu'il y couchât? Puis le fantôme n'avait paru qu'un moment et la chandelle éclairait bien mal jusque là-bas... Non, l'abbé ne pouvait rien affirmer ; à peine s'il avait entrevu, ou cru entrevoir. Il était donc revenu se coucher, et s'était rendormi sans y plus songer.
Mais quand, réveillé en sursaut et mandé en toute hâte, l'abbé Pélier de la Croix avait au matin pénétré dans la chambre sinistre, où Monseigneur, étranglé, pendait à la fenêtre, un affreux soupçon s'était immédiatement emparé de sa pensée. Toutes les personnes appelées là comme lui, parlaient déjà de suicide, sous le regard aigu de Mmo de Feuchères qui, affalée comme il convenait dans un fauteuil, avait l'air de pleurer derrière son mouchoir. Seul, ou presque seul, l'aumônier osa faire à part lui de terribles remarques. C'est ainsi que
i |o LE PAVE DU ROI
Son Altesse était bien attachée par le cou à l'espagnolette de la fenêtre : mais ses pieds touchaient à terre, et les deux mouchoirs — dont l'un passait sous le menton — qui tenaient le prince suspendu, se trouvaient si peu serrés qu'on y pouvait glisser le doigt sans nulle peine. La langue n'était point sortie : elle poussait seulement les lèvres. Sur la nuque se voyaient des marques rouges, la peau semblait froissée, meurtrie. Et quand on déshabilla Monseigneur par la suite, on lui trouva des ecchymoses aux jambes, comme si on les eût piétinées ou griffées.
En outre, le lit, repoussé le soir, comme toujours, au fond de l'alcôve, s'en trouvait distant d'un demi-pied. Les pantoufles, dont le prince ne se servait jamais parce qu'il faisait usage d'un pantalon à pied aux semelles de cuir, avaient été placées devant le lit, contrairement à toutes les habitudes. La couverture, que Monseigneur dérangeait à peine en se tirant du lit, était relevée et rejetée jusqu'au pied. Le valet de chambre Lecomte observa
lui-même tous ces détails le matin du crime, et s'en ouvrit ensuite à l'abbé Pélier. Ajoutons que ce dernier pensa voir distinctement sur le matelas, aussi distinctement du moins qu'il est possible, des traces de souliers.
Puis, comment donc Monseigneur eût-il pu, s'il s'était lui-même pendu, repousser du pied assez loin, sans la faire choir sur un parquet recouvert d'un épais tapis, la chaise lourde, massive, tapissée et rembourrée, que les premiers arrivants virent près de la fenêtre, et dont on voulut supposer qu'il s'était aidé pour mettre son cou à la hauteur de l'espagnolette ? Et les nœuds compliqués de ces deux mouchoirs, les pouvait-il faire, alors que par suite d'une fracture de la clavicule gauche, il avait beaucoup de peine, nul ne 1 ignorait, à élever l'un de ses bras et à effectuer certains mouvements ? De plus, n'eùt-il point allumé les bougies du secrétaire ou de la cheminée, que l'on reconnut intactes, plutôt que d'accomplir tout ce travail à la lueur d'une seule bougie placée en veilleuse dans l'intérieur de la che-
minée, derrière un garde-feu opaque en fer plein, sans découpures ni dentelures d'aucune sorte ?
Enfin, dans la soirée du 27 août, alors que personne jusque-là ne s'en était aperçu, ne s'avisa-t-on pas de découvrir tout à coup dans la cheminée des fragments d'un papier déchiré, dont la contenance pouvait paraître justifier un suicide? Chose encore plus admirable, le lendemain matin 28, on recueillait dans la même cheminée des fragments qui complétaient ceux de la veille ; or, l'on y avait fait du feu, en cette cheminée, pour les gens qui veillaient le corps, durant la nuit du 27 au 28 !
A cause de toutes ces raisons, l'abbé Pélier de la Croix, chargé par ses fonctions de prononcer le 9 septembre à Saint-Denis, au jour de l'enterrement solennel, l'oraison funèbre du duc de Bourbon, ne craignit pas de s'écrier publiquement que Son xVltesse Sérénissime était « innocente de sa mort devant Dieu ».
Vaine parole d'ailleurs. On n'y prit point garde. Les bons esprits affirmèrent que ce
prêtre consciencieux avait ainsi prétendu justifier l'Eglise, dont les prières doivent être refusées à ceux qui se donnent volontairement la mort. L'abbé Pélier passa pour un esprit scrupuleux, et il n'en fut que de cela.
Trois jours après, comme l'aumônier, chassé de Saint-Leu, prenait la poste à Herblay pour gagner Paris, le postillon n° 7, remplaçant pour une pièce blanche le n° 4 commandé la veille, se mettait en selle devant la chaise.
Pendant longtemps il trotta, le dos rond, sous de fines gouttelettes de pluie qui. par moments, tombaient en hésitant, puis s'arrêtaient, craintives. Les épaisses crinières des chevaux semblaient se gonfler d'aise sous une poussière de cristal, et leurs grosses queues nattées portaient des perles d'eau.
Soudain, le postillon s'arrêta et mit pied à terre. C'était contraire à tous les règlements. L'abbé, stupéfait, passa la tète à la portière. Le n° 7 s'avançait néanmoins, fort poli, le chapeau à la main et, s'exprimant d'une voix
châtiée, ainsi qu'un homme, en vérité, bien audessus de sa condition :
— Monsieur l'abbé, fit-il, sait comme tout le monde que Msr le duc de Bourbon a été bel et bien étranglé, puis pendu...
— Mais, répondit l'aumônier fort déconcerté, je... je le crois, mon ami... et même... j'en suis sûr... Cependant...
— C'est le neveu de Mmu de Feuchères, n'estce pas, sir George Dawes, qui est l'assassin ?
— Il se pourrait... Mais...
— Vous l'avez accusé devant plusieurs personnes.
L'abbé Pélier, rassuré devant l'air modeste et pacifique du postillon, voulut en finir.
— Eh bien ! oui, reprit-il un peu impatiemment, c'est lui, je crois pouvoir presque l'affirmer. Pourtant, que signifie?... Enfin, qu'est-ce que vous voulez, postillon? C'est inconcevable, cette scène !
— J'ai la preuve, il me semble, que c'est bien ce Dawes qui est l'auteur du crime.
— Vous avez?... Parlez, parlez vite, mon
ami!... Ou plutôt, courons chez le prochain juge de paix!... Ou mieux encore, retournons à 1 1 erblay , et avisons le parquet de Pontoise ! . . . Je ne veux rien entendre que devant un magistrat ; en selle, mon ami, en selle!...
— Xon, je ne veux point comparaître devant un magistrat. Je ne veux point qu'on m'appelle en justice. Je n'y puis aller.
— Allons donc !... Vous moquez-vous de moi ? Mettons un terme à tout ceci ! C'est un cas de conscience : si vous savez quelque chose, vous devez parler!
— Monsieur l'abbé, voulez- vous m'entendre en confession ?
— En confession !
— Je vous le demande comme une grâce, et jure de m'en remettre à votre avis... Courbevoie est tout proche. Là, mes chevaux doivent rafraîchir, et nous trouverons une église.
— Le cas... avouez... que le cas est au moins bizarre...
— Monsieur l'abbé, c'est au prêtre, au ministre de Dieu que je m'adresse !
— Eh bien ! c'est dit. Allez !
Le postillon se remit en selle, et les chevaux ayant soufflé, il les sangla d'un bon coup de fouet ! « Pull up ! » cria-t-il. Si la route n'eût été déserte, le n° 7 eût risqué sa place à mener ce train-là : la poste en effet doit trotter, et non galoper ainsi follement sur le pavé du roi, au risque de tout briser ! Jamais pénitent n'avait conduit d'une telle allure son confesseur au saint tribunal.
Peu de minutes après, les chevaux dételés et hâtivement séchés reposaient au relai ; et dans l'église de Courbevoie, trois dévotes se désignaient Tune à l'autre, d'un doigt scandalisé, d'énormes pieds à éperons qui soulevaient le rideau léger d'un confessionnal, comme les bottes martiales d'un prélat-capitaine eussent relevé jadis la jupe trop courte d'une soutane de cour.
^E roi devait ce matin-là passer en revue quelques bataillons de ligne dans la cour des Tuileries.
Prosper Ombredane, ayant obtenu du maître de poste congé pour un jour, était venu à Paris, afin d'assister à cette fête. Laborieux plaisir ! Debout depuis deux heures, il lui avait d'abord fallu attendre longtemps devant la haute grille d'entrée, hermétiquement close. Plusieurs centaines de badauds, de fainéants en bourgerons sales, de traîne-savates et de femmes à bonnets, encombraient déjà la rue. Le factionnaire avait grand'peine à monter sa garde : toute cette canaille l'entourait, lui parlait. Ils lui eussent tapé sur l'épaule. Telles étaient les nouvelles coutumes : le roi entendait que les citoyens ne fussent plus traités du haut en bas.
et qu'ils se sentissent bien à Taise dans leur bonne ville. Lui-même ne voulait être que le premier d'entre eux.
Enfin une marche militaire se fit entendre, et arrivant de la rue Saint-Honoré, une première troupe de fantassins parut. Ficelés par leurs buffleteries, ils s'en venaient bien alignés, bien au pas derrière les tambours : toutes les jambes droites des pantalons blancs s'avançaient à la fois, puis toutes les jambes gauches, et les hauts pompons des shakos oscillaient en mesure. Le peuple enthousiasmé cria : « Vive la Charte ! », et fit place tumultueusement pour laisser passer les héros.
Un beau drapeau tricolore, un drapeau de juillet, tout battant neuf, cliquetait au milieu d'eux.
La troupe défila longuement, tourna sous 1( petit arc de triomphe, et s'alla ranger dans le cour des Tuileries, où elle s'arrêta comme ui seul homme, talons joints, immobile. Les commandements s'élevaient, nets et brefs, cependant qu'au dehors les braillards s'ége
sillaient toujours. Peu après, une seconde file arriva, puis une troisième, d'autres encore. Une compagnie de gendarmes à pied survint la dernière, pour assurer l'ordre. La cour était remplie d'uniformes. Alors on permit aux badauds d'entrer à leur tour, deux à deux, par un guichet ; ils allèrent s'entasser aux deux bouts, derrière un cordon de gendarmes. Ceux qui étaient restés dans la rue, plus nombreux de minute en minute, voyaient beaucoup mieux à travers la grille. Mais les autres se félicitaient d'avoir conquis l'accès aux Tuileries : ils se regardaient triomphalement les uns les autres. On en laissa pénétrer jusqu'à ce qu'ils fussent serrés et pressés à ne pouvoir plus faire un mouvement. Au premier rang se trouvait Prosper Ombredane. Il avait quasi sur les pieds le fusil d'un gendarme, et presque sur dos un marmot qu'une commère élevait aule. Un gars en veste grasse, le cou nu dans un foulard, l'incommodait à gauche. Un petit vieux à parapluie se débattait à sa droite. Prosper songeait, hélas!
aux belles routes, où Ton trotte en liberté... C'était, il faut le dire, la première fois de sa vie qu'il se trouvait au milieu d'une foule, d'une vraie foule. Jusque-là il n'avait connu que les soirs où l'on s'étouffait un peu, mais poliment, à l'Opéra, et certaines bousculades discrètes devant les restaurants du boulevard ; on se marchait encore assez sur les pieds dans tels ou tels salons trop étroits, pourtant avec combien d'excuses ! Il y avait aussi Long-champ, chaque année : cependant les chevaux seuls y couraient des risques. Jamais le dandy Rodolphe, depuis les temps de sa jeunesse où il parcourait derrière son oncle et tuteur les forêts sourcilleuses des Ardennes, jusqu'aux jours tout récents où il avait tué tant d'heures entre les boudoirs des belles incomprises, les cafés à la mode et les promenades où la « gentry » erre avec langueur, jamais le comte Arnaud d'Ancourt n'avait exposé son odorat aux haleines du peuple, compromis ses redingotes dans le voisinage des guenilles, ni gâté ses gants jaunes sous l'étreinte des mains cal-
leuses. Ce n'était point orgueil ni dédain : mais on a des devoirs envers ses habits.
Durant les « trois glorieuses » même, il avait écouté siffler les balles du haut de sa fenêtre, et dépensé ses derniers écus à souper finement chez lui, comme un philosophe, tandis qu'en bas la canaille hurlante se faisait tuer pour lui donner un nouveau roi.
Aujourd'hui néanmoins il en allait tout autrement pour le postillon Prosper Ombredane. Comprimé, houspillé, suffoqué, écœuré surtout par l'ignoble odeur de linge sale, de sueur et de vin que répandaient les vainqueurs de Juillet, il eût souhaité de se trouver bien loin d'ici, à travers les grands champs labourés et les boqueteaux roux, voire dans l'écurie même du relai, là-bas : jamais fumier ne dégoûta jeune homme bien né, et le crottin est fashionable.
Aussi bien était-ce dans une intention déterminée qu'il assistait à cette revue : il voulait se jeter aux pieds du roi, et lui présenter une supplique. Cette tentative indiquée, ordonnée presque par l'abbé Pélier de la Croix, pouvait
d'une part échouer, certes, mais peut-être d'autre part, — qui sait? — lui permettre de reparaître quelque jour, le front haut et l'honneur sauf, parmi les poupées de Paris...
L'abbé s'était montré fort net. Ayant longuement médité, dans la pénombre de son confessionnal :
— Eh bien ! mon fils, prononça-t-il enfin, j'entends toutes vos raisons. En accusant cet homme, il est certain que vous vou., perdrez. Or, Dieu ne peut exiger que vous réduisiez vous-même à néant le grand effort d'humilité, de résignation, de retour au bien que vous vous êtes imposé. Vous avez choisi, pour racheter vos erreurs passées, une vie pénible mais droite, modeste, courageuse et bonne Cela est d'un honnête homme et d'un chrétien Et mieux vaut sans doute un crime impuni devant les hommes, qu'une bonne volonté perdue. Plutôt qu'à l'horrible action qui nous occupe, songeons à votre âme de pécheur qui ne fut que faible, étourdie, imprudente, hélas bien, bien imprudente!... Il serait inhumain-
LE PAVE DU ROI iyô
de sacrifier celle-ci à celle-là... Sans doute... Cependant le devoir commande aussi de ne point tolérer une autre injustice. La mémoire d*un prince auguste et malheureux est en ce moment souillée par le soupçon d'un suicide : pourtant Son Altesse fut misérablement assassinée, vous en avez la preuve!... S'il est inhumain d'exiger que, pour laver la mémoire d'un mort, vous vous offriez vous-même en victime à la justice brutale des tribunaux, je vous adjurerai du moins, mon fils : courez aux pieds du roi, oui, du roi lui-même. Tâchez qu'il vous entende. Renouvelez devant lui — devant lui seul ! — l'aveu que vous avez fait au saint tribunal de la pénitence. Ne lui celez rien de votre vie passée. Il décidera... Voilà, mon fils, la voie qu'il faut suivre. Remettezvous-en. pour le reste, à la très miséricordieuse Providence. Elle saura bien aplanir le chemin devant vous, ou vous en détournera, si sa divine volonté vous ménage une autre route... Fidèle à la parole qu'il s'était à lui-même donnée, le postillon Prosper avait obéi au
prêtre. Apprenant qu'une revue passée par le roi devait avoir lieu le dimanche suivant à Paris, il avait sollicité la permission de s'y rendre. Le maître de poste appréciait son n° 7, dont les talents équestres l'étonnaient : aussi se fût-il fait reproche de refuser la première faveur que ce dernier eût encore osé demander. Prosper Ombredane ne possédait, outre sa culotte de peau jaune, qu'une vieille blouse en peau de phoque et des sabots. Il décida donc de se présenter aux yeux du roi vêtu de sa veste de postillon. Pour signaler seulement qu'il n'était point en service, il avait retiré sa plaque de cuivre. Moyennant douze francs, arrachés, hélas ! au fin fond de sa pauvre bourse, il avait fait emplette, à Pontoise, d'un pantalon de drap bleu, pareil à sa tunique, et de souliers neufs. Le voici honorable, convenable, presque propre. Et dans sa poche, sur son cœur qui battait un peu fort, il tenait son placet, recopié la veille de sa plus belle écriture sur une grande feuille de fort papier, cacheté de trois grands sceaux rouges.
« SIRE, avait écrit Prosper, un malheureux se jette aux pieds de Votre Majesté, et n'attend plus rien que de Sa clémence et de Sa bonté ! J'ai la preuve positive que Son Altesse Sérénissime le duc de Bourbon a été assassinée dans la nuit du 26 au 27 août. Je puis dire le nom de l'assassin et démontrer matériellement sa culpabilité. Mais des circonstances particulières, dont je suis résolu à ne faire l'aveu que devant Votre Majesté, m'ont empêché jusqu'alors et m'empêcheront toujours de livrer mon secret devant les tribunaux.
« Je conjure donc instamment Votre Majesté de daigner m'entendre touchant l'horrible crime qui a mis fin si cruellement aux jours de Monseigneur le duc de Bourbon,
et La supplie de croire au profond respect avec lequel je suis
de Votre .Majesté, le très humble et très obéissant sujet.
« Prosper Ombredaxe, postillon n° 7, au relais d'Herblay. »
i5b LE PAVE DU ROI
Allons ! le roi pouvait venir. Prosper était prêt. Les croquants qui l'offusquaient et l'écrasaient à droite, à gauche, derrière son dos, il ne s'en souciait guère maintenant. Il ne les sentait même plus. Il ne songeait qu'au geste qu'il ferait tout à l'heure, pour tendre sa supplique.
Et du reste, il n'attendit plus longtemps. Une patrouille de gardes nationaux, portant le bonnet à poil, s'avança hors des Tuileries et barra les rues du côté de la Seine, comme du côté des affreuses masures qui encombraient la cour du Louvre. Fiacres et omnibus s'arrêtèrent, les piétons firent la haie, ou s'aplatirent contre les maisons et contre la grille, cependant qu'un grand piétinement de chevaux naissait là-bas, sur la place du Palais-Royal. Enfin on aperçut les casques à chenilles de quelques dragons et, derrière, le roi lui-même, à cheval, suivi de ses deux fils aînés et de plusieurs officiers.
Sa Majesté, portant les épaulettes de général et le grand-cordon de la Légion d'honneur.
arrivait au pas. tout doucement. Elle souriait entre ses petits favoris, et soulevait son bicorne à plumes chaque fois qu'un groupe criait «Vive la Charte ! » ou « Vive le roi ! » ou « Vive la Liberté ! » Une grisette ayant lancé sous les pieds de son cheval un méchant bouquet de géraniums et de roses d'automne, enveloppé dans un papier à dentelles, Louis-Philippe fit avec bonhomie un signe de la main. Le jeune duc d'Orléans, mince et charmant dans sa tunique étroite, se retourna en riant vers la grisette, qui était devenue plus rouge qu'une cerise. Quant au duc de Nemours — un page! — il avait l'air déguisé en hussard, avec ce long shako qui se plantait si drôlement sur sa figure imberbe, et cette grande chabraque brinqueballant sur son cheval gris. Comme tous les enfants costumés, il se fût bien gardé de rire, lui : il était sérieux comme un évêque.
Le cortège s'engagea sous l'arc de triomphe, devant lequel les dragons firent halte. Puis. Sa Majesté mit pied à terre dans la cour, avec toute sa suite, et commença de passer très
lentement devant les rangs des fantassins. Le roi parlait aux soldats, de-ci, de-là, d'un ton très simple et bienveillant. Il s'arrêtait parfois, posait à l'un d'eux des questions, soupesait son sac, lui adressait une petite phrase, reprenait sa marche, s'arrêtait de nouveau...
Prosper était au supplice. Au bout de chaque file d'hommes, il revo}Tait le pantalon rouge du roi et les plumes blanches de son bicorne. Le souverain tournait, s'éloignait, revenait. Enfin, il inspecta la dernière rangée. Prosper, pâle d'émotion, observait les plumes qui s'approchaient, s'approchaient... La gorge du postillon se contractait : s'il allait manquer son effet, se faire arrêter, ou chasser, sinon voir sa pauvre supplique dédaigneusement recueillie par un aide de camp qui, en rentrant, la classerait dans quelque portefeuille, et l'y laisserait pour l'éternité...
Sa Majesté n'était plus qu'à cinquante mètres, qu'à vingt, bientôt qu'à dix... Prosper tout à coup fit un bond, passa sous le bras du gendarme, et vint tomber un genou en terre,
en tendant éperdument son papier, devant le roi.
Presque en même temps, deux gendarmes avaient rejoint Prosper et lui mettaient lepoing à l'épaule. Les officiers de la suite esquissaient tous un brusque geste de secours ou de défense. Quelques exclamations, un léger brouhaha, un peu de désordre ..
Mais ce fut bref. On comprit aussitôt que ce jeune postillon à genoux, tête nue, présentait respectueusement une supplique, et voilà tout.
— Laissez, laissez, fit le roi, c'est un placet.
Puis se tournant vers le duc de Nemours :
— Prenez-le, dit-il.
Et à Prosper :
— Allez, mon ami, relevez- vous.
Déjà les plumes blanches s'éloignaient, suivies par les uniformes. Aucun officier ne retournait même la tête : ils causaient discrètement entre eux, tout en marchant.
Le petit Nemours seul était fort contrarié :
i6o LE PAVE DU ROI
car, ayant essa3^é de mettre le placet dans la poche de sa chabraque, — à la guerre, les hussards ne rangent-ils point là leurs plans et leurs cartes ? — il faisait les plus vains efforts : la belle agrafe dorée refusait absolument de s'ouvrir. Alors, furieux et confus, il finit par passer le papier de Prosper dans son ceinturon. Mais ce carré blanc faisait tache sur son dolman à brandebourgs : sa matinée était perdue, et sa revue gâtée.
Le métier de prince a bien ses amertumes.
Iaxdé par le roi au Palais-Royal, Pros- | per Ombredane, muni d'une carte d'audience, se présenta au jour dit devant le factionnaire qui se promenait à la porte. Celui-ci le renvoya au corps de garde, qui le dépêcha vers une sorte de suisse, lequel lui indiqua un escalier, en haut de quoi se trouvait un bureau où un huissier prit la carte et fit conduire par un valet le postillon dans une petite salle, ornée d'une horloge immense, d'une table ronde et de dix chaises en acajou rangées contre le mur : rien de plus triste.
Abandonné là. tout seul. Prosper écouta palpiter le cœur sonore et grave de l'horloge durant cinq minutes, dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure... On l'oubliait, sans doute.
i62 LE PAVE DU ROI
Un sentiment bizarre d'humilité, presque de honte, l'envahit. Quoi ! que venait-il donc faire, lui, cito}~en infime et déclassé, dans ce palais où tant d'affaires considérables se traitaient désormais ? Par la fenêtre qui donnait sur la cour, Prosper voyait à chaque minute entrer et sortir des hommes de tout âge et d'aspects divers, mais généralement soucieux et le front penché vers le sol ; des officiers en uniforme se hâtaient d'une porte à lautre ; un cavalier apportait un pli ; une voiture pénétrait sous le porche, venant de la rue, et s'arrêtait devant un perron : le valet déphyvait le marchepied, et un monsieur chenu, décoré, ou une dame, descendaient... Et ce mouvement discret et continuel ne cessait joas un instant. Il semblait que l'on se trouvât dans une usine, l'usine à gouverner la France. D'immenses intérêts devaient être débattus, et de vastes combinaisons établies, et des calculs gigantesques effectués dans les bureaux innombrables d'un tel bâtiment. Que signifiaient donc, au prix de cela, ce médiocre incident de Saint-
Leu, et le chétif secret détenu par un obscur postillon du relais d'Herblay? Voilà qui importait beaucoup à l'État, en vérité !
N'eût été sa carte d'audience et l'impossibilité dans laquelle il était de retrouver son chemin, Prosper se fût sauvé. D'autant que le battant doré de l'horloge continuait d'aller, d'aller... Certainement, nul ne songeait plus à l'humble sujet prisonnier entre ces quatre murs et ces dix chaises d'acajou...
Et puis, plein d'éloquence en quittant Herblay et tout à l'heure encore en entrant au Palais-Royal, Prosper ne se sentait plus à présent aussi maître de lui. Ce n'était pas qu'il fût très intimidé. Le comte Arnaud d'Ancourt n'éprouvait point, sur les parquets cirés, l'embarras qui eût été trop naturel à un croquant de postillon. En outre, il avait déjà vu le souverain, l'autre jour, à la revue des Tuileries, et celui-ci lui avait semblé fort simple, avenant, bon homme au besoin. La personne même du roi ne l'effrayait point. Pourtant le silence, la voix solennelle de l'horloge, les soldats, le
i64 LE PAVE DU ROI
suisse, les huissiers, la solitude, l'attente, tout cela énervait à la longue...
Prosper se sentait las de se répéter tout bas, pour la centième fois, les phrases qu'il avait préparées d'avance... Il allait à la fenêtre, suivait dans la cour le va-et-vient des passants, reprenait ses rêveries plus sombres, s'alanguissait, bâillait... Tout à coup, la porte s'ouvrit, on appela, il se trouva poussé dans une grande pièce claire où le feu pétillait. Devant un énorme bureau surchargé de papiers, un homme écrivait.
— Que voulez-vous, mon ami ?
— Sire...
C'était le roi !
Et voici que soudain les mots s'arrêtaient dans la gorge de Prosper. Jeté si brusquement en face du souverain, il perdait tout à coup la tête.
Sa Majesté, qui n'avait point quitté sa plume, ne levait qu'à peine et par instants le regard. Prosper voyait seulement les cheveux gris déjà, qui s'élevaient et déferlaient comme
une vague au-dessus du front et autour des oreilles, cependant que de courts favoris bouillonnaient sur les joues.
— Remettez-vous, mon ami, et dites-moi ce que vous désirez. Je vous écoute.
La voix de Louis-Philippe résonnait, midouce, mi-forte, surtout nette et paisible. Elle rassurait. Prosper regarda s'agiter les lèvres fines qui, le dernier mot prononcé, se refermaient soigneusement et comme hermétiquement. Le roi des Français n'avait point la bouche molle des distraits ni des étourdis. En balbutiant d'abord, puis avec plus d'aisance, Prosper enfin répondit :
— Sire, j'ai... j'ai la preuve... j'ai sur moi la preuve matérielle... que MBr le duc de Bourbon a été... assassiné par son ancien écuyer George Dawes...
Mais Louis-Philippe coupa court :
— Mon ami, je fais droit, autant que je le puis, à tous les vœux des citoyens. Vous m'avez remis un placet. Souhaitez-vous quelque chose ? En ce cas, dites-le-moi sans
i66 LE PAVE DU ROI
crainte : nous verrons... Quant à l'affaire dont vous m'entretenez là, elle regarde la justice du ro3Taume. Si vous apportez quelque révélation, adressez-vous à M. le procureur général près la cour de Paris. Il poursuivra. Laissons donc cela, et encore une fois, mon brave, exposez-moi ce que vous demandez.
Le roi n'avait point cessé d'écrire cependant qu'il parlait. Prosper, en revanche, avait à peu près surmonté son émotion, et quelque sang-froid lui était revenu. Ayant dès longtemps prévu cette réponse, il changea aussitôt sa tactique et débita tout d'un trait ;
— Ce n'est pas réellement Ombredane que je me nomme, comme Votre Majesté le croit. Non, je ne suis pas Prosper Ombredane, postillon n° 7 au relais d'Herblay, mais bien le comte Rodolphe Arnaud d'Ancourt, d'une notable et, j'ose y prétendre, assez bonne famille ardennaise. Mon père mourut capitaine à la Bérésina, lorsque j'étais en bas âge, et j'eus un grand-oncle qui jadis s'illustra dans
les Iles. Tous mes papiers se trouvent actuellement chez M. le major Frazer, à la chaussée d'Antin. De coupables légèretés de jeunesse et un mauvais sort m'ont contraint à changer et de nom et d'existence. Je suis prêt à faire devant Votre Majesté, si elle daigne m'en donner l'ordre, ma confession franche, véridique et repentante...
Il y a, grâce au ciel, un ton qui est celui des cabarets, des écuries et des carrefours, et un autre qui appartient à quiconque sut, dès l'enfance, dire « 31ille grâces, madame » ou « Sauf, monsieur, votre respect ».
La manière dont ce postillon s'exprimait, la forme même de ses phrases correctes, faciles et achevées, venaient de frapper Sa Majesté ; et le roi avait, cette fois, levé les yeux, — des yeux admirables ! Etonnamment attentifs . luisants, profonds, d'une intelligence volontaire, et comme entreprenante, ils pénétraient ce qu'ils regardaient. Prosper se sentit scruté jusqu'au fond de l'âme,
— Voilà bien du mystère, fit le roi.
i68 LE PAVE DU ROI
— Sire, c'est un mystère qui me remplit de honte !
— Parlez donc... je vous prie... Oui, parlez. Dites-moi l'histoire de votre vie.
— Votre Majesté veut la connaître tout entière ?
— Mais oui... je veux... tout entière.
Le roi avait posé sa plume. Longuement, scrupuleusement, il entendit la confession du jeune homme, depuis ses premières années dans les forêts jusqu'à ses folies de débauche et d'oisiveté, jusqu'à sa ruine finale, et les dettes, et la scène du tripot, l'accusation infamante, le faux nom, la fuite, l'engagement dans les postes royales, l'existence au relais d'Herblay, la connaissance de M. de Choulot... Arrivé là : *
— Sire, poursuivrai-je ? fit Prosper.
— Poursuivez, commanda le roi.
Celui-ci écoutait avec méthode, prenant garde à toutes les circonstances, observant sans trêve le narrateur, posant parfois une question pour préciser quelque détail. Il apprit
ainsi l'évasion projetée du duc de Bourbon, l'étrange rencontre de George Dawes fuyant par le parc, au matin du crime, la lutte entre les deux hommes, le bouton arraché, puis les soupçons de Prosper, sa certitude enfin.
— Que Votre Majesté ordonne une perquisition chez le sieur George Dawes, et l'on vérifiera si ce scélérat ne possède point quelque habit dont le drap est pareil à ce lambeau-ci, dont les boutons sont identiques à celui que voilà !...
Et le postillon brandissait triomphalement son petit bout d'étoffe. Mais le roi ne le prit point, ne le regarda même pas.
Il se leva subitement et se mit à marcher de-ci, de-là, au travers de la pièce.
Louis-Philippe était grand et semblait de tous points robuste. Un gilet roux croisait sur son ventre, et son visage trop large, bien que les traits en eussent une extrême finesse, s'appuyait parmi les plis d'une ample cravate noire. Comme sa redingote lui battait les jarrets et remontait sur la nuque un peu massive,
il ressemblait assez, de dos, à un gros hanneton. Mais ses mains, qu'il tenait croisées derrière lui, sortaient, nerveuses et bien découpées, des manchettes plissées : mains qui s'animaient, qui pensaient, mains racées. C'était entre des doigts de gentilhomme, certes, que le roi maniait son parapluie légendaire.
Cependant Sa Majesté arpentait sans arrêt le cabinet. Prosper ne soufflait plus mot. On n'entendait que les chuchotements, les ragots, les murmures, les plaintes discrètes, tout le commérage enfin du feu qui jasait en la cheminée.
Le roi reprit enfin la parole :
— Monsieur..,, commença-t-il.
Prosper tressaillit. Le roi ne l'appelait plus « mon ami », mais « monsieur ». C'était donc au comte Arnaud d'Ancourt qu'il s'adressait à présent, et non au postillon n° 7.
— Monsieur, le cas est clair. En paraissant comme témoin, en révélant ce que vous estimez un fait nouveau dans l'accident déplorable de Saint-Leu, vous révélerez aussi du même
coup votre véritable personne. Dettes impayées, faux papiers, fausse signature ; malgré toutes les excuses que personnellement je vous trouve, vous irez en prison. Je n'y pourrai rien. Je ne suis point le juge. J'estimerais peu un gouvernement qui se ferait juge... N'est-ce pas ?... N'est-ce pas ?...
— Sire... sans doute... La justice...
— Elle est plus puissante que moi. Et cela est bien ainsi... Vous irez donc en prison. Mais vous aurez accompli votre devoir d'honnête homme. Je suppose donc que vous serez satisfait.
— Je remercie Votre Majesté de me juger ainsi.
— Je crois à votre délicatesse, à votre vertu native. Vos fautes, assurément, ne furent qu'imprévoyances de jeunesse, et non malices préméditées. Vous voudrez donc agir selon votre conscience. Bien... Toutefois, que vous commande-t-elle plus exactement, plus profondément, votre conscience ? Le savez-vous, en vérité ? Y avez-vous assez songé ? La justice
est impérieuse, certes ! Mais au-dessus de cet idéal, de tout idéal, monsieur, il y a la France! Au-dessus de votre devoir d'honnête homme, il y a votre devoir de Français... Le royaume est à peine délivré d'une angoisse terrible. Elle a déchiré mon cœur de citoyen, avant de solliciter toute la pensée et le zèle ardent du souverain. Des flots de sang ont, hélas! coulé dans les rues. On a tué, massacré. Le peuple enfin nous crut appelé à lui rendre la liberté, le bonheur et la richesse. Nous y travaillons jour et nuit, et de toute notre âme...
Le roi s'arrêta. La tête levée maintenant, impérieux, dominateur, maître chez lui, il fixa Prosper dans le blanc des )reux :
— Faut-il tout vous dire, monsieur ? Je crois fermement, si même je ne sais, que cette misérable Mme de Feuchères est capable du crime qu'on lui impute. Elle a tué ou fait tuer le duc de Bourbon, soit, il se peut. Y tenezvous ? Cela est indiscutable, cela est prouvé. Mais une chance, une chance sur cent permet de déclarer que le prince s'est tué... Or,
LE PAVÉ DU ROI i73
Mme de Feuchères a pu se prévaloir naguère de notre appui. L'un de nos fils est l'héritier du prince. Empècherez-vous donc la foule, qui ne raisonne point, de soupçonner son roi, si cette femme est accusée d'assassinat ? Ne fera-t-on point de viles autant qu'absurdes et puériles suppositions ?... Eh bien, l'honneur de la couronne, quelque éclatant qu'il en dût sortir, risquera-t-on de le compromettre dans cette abjecte affaire criminelle ? Au moment où notre malheureuse patrie, encore frémissante et blessée, a fait reposer tant d'espoirs en ses libertés conquises et dans le gouvernement dont je suis le garant, voulez-vous risquer de tout aventurer encore et de tout jeter bas peutêtre, pour la vaine et vulgaire satisfaction de faire condamner un coupable ? Car il ne s'agit même pas de relever un innocent, ce que l'humanité commanderait. Non, ce n'est qu'un coupable à livrer. Allons donc! Dressons-nous plus haut, et voyons plus loin. Qu'importent l'innocence ou la culpabilité d'une femme flétrie ! Il y va peut-être du repos national...
La voix de Louis-Philippe avait tremblé d'une émotion réelle en prononçant ces dernières phrases. Dominé par ce regard pénétrant, par cette parole à présent vibrante, par le geste, l'autorité, l'allure, Prosper se sentait comme emporté au gré d'un enthousiasme obscur et secret. Il ne répondait plus, et regardait silencieusement le roi, son roi.
— La France, poursuivit Sa Majesté, la France ! . . . J'ai combattu pour elle à Jemmapes, à Fleurus. Et je l'ai désirée et pleurée dans l'exil pendant vingt douloureuses , vingt odieuses années... Ah! vous autres qui avez toujours dormi au pied de votre clocher, vous ne connaissez pas l'amour immense que le proscrit ressent pour son pays ! . . . Savez-vous l'ennui cruel, la honte d'être errant, chassé, suspect?... Mais brisons... Aujourd'hui, par une étrange fortune, voici que le peuple de France m'appelle à sa tête... Je lui consacrerai jusqu'à ma vie. Je ne me soucie ni des assassins, ni de mes ennemis. Mais j'espère, après ma mort, laisser mon pays plus heureux, plus
puissant, et riche, et libre... Va-t-on donc mettre à cela un premier et peut-être très grave obstacle, pour le vil intérêt qu'il pourrait y avoir à condamner une Feuchères ou un Dawes ?. ..
Le roi se tut, considéra de nouveau Prosper et lui dit :
— Monsieur le comte Arnaud d'Ancourt, je vous pose à vous-même cette question. Vous la résoudrez en sortant d'ici. Vous vous rendrez à votre souhait, avec vos pièces à conviction, chez M., le procureur général. Ou bien, vous retournerez à Herblay trotter en paix sur les grandes routes...
Et Louis-Philippe, fermant ses lèvres sinueuses et graves, se rassit. Mais il releva le front aussitôt, surpris : Prosper venaitMe lancer au feu le bouton de George Dawes ! Puis, se jetant aux pieds du roi, le jeune homme s'écriait, de toute son âme jeune, généreuse, charmante :
— Que Votre Majesté veuille n'y plus penser ! Je poursuivais une vengeance sans hon-
neur. J'y renonce ! Je reprendrai simplement mon fouet et mes chevaux — si je suis libre...
Il avait les larmes aux yeux, notre postillon !
Le roi, peu accoutumé à ces mouvements si spontanés du cœur, le roi, encore plus séduit peut-être qu'étonné, souriait. Il était de nouveau le chef paternel et bon enfant qui soupesait, dans la cour des Tuileries, le sac des soldats.
— Relevez-vous, fit-il à Prosper, relevezvous... C'est bien... C'est bien, et noble...
Ajoutons que, fût-on le roi des Français, on a, sans qu'il y paraisse, ses \^anités. Louis- Philippe aimait à parler. Il s'estimait bon orateur. Nul doute qu'il ne fût flatté d'avoir persuadé, se figura-t-il, par son seul talent, ce jeune homme.
— Relevez-vous, et retournez donc, mon ami...
Ah ! le comte Arnaud d'Ancourt était redevenu postillon... Mais le ton du roi indiquait aussi que le n° 7 se trouvait bien en cour.
— Retournez donc à Herblay. Servez-y de votre mieux celui qui vous emploie... Vous n'y resterez guère... Oui, je m'entends... Enfin, je veux dire que les relais, dans le royaume, se trouvent vacants parfois... Il se pourrait que l'on vous aidât un jour, et même bientôt, j'espère, à devenir maître de poste... Eh bien, eh bien, qu 'avez- vous ? C'est tout simple... Ce sont les échelons de votre carrière... Nous essaierons de vous y pousser.
Le roi, gaîment, ajouta :
— J'ai quelque influence dans les bureaux...
Prosper, tout interdit, marmottait des remerciements. Le roi reprit, en souriant toujours :
— Seulement, je ne connais pas Prosper Ombredane. Il n'est point légal. Il mourra. Le nouveau brevet sera fait au nom de Rodolphe Arnaud. Le maître de poste Arnaud, un bourgeois, s'enrichira, j'y compte...
Sur quoi, faisant de la main un geste de congé, Sa Majesté conclut :
— Si bien qu'il paiera finalement les dettes
de son aîné le comte cTAncourt ; il lui fera ce présent-là.
Quand Prosper passa pour la seconde fois, en quittant le Palais-Royal, sous l'œil du factionnaire qui montait la garde, il admira celuici, lui trouva l'air martial et le regarda sympathiquement. Il eût voulu l'encourager, et aller vérifier s'il se trouvait bien dans sa giberne toutes les cartouches réglementaires. Car la vie du roi importe à tous les Français. Un loyal, un bon sujet y veille par lui-même.
décembre. Le froid, la bise, les gelées, B)\ la neige, l'affreux dégel, puis le froid encore, toujours le froid...
Il n'est point question d'autre chose au relais d'Herblay. Palefreniers, postillons, voyageurs, courriers, mendiants qui cheminent ou grands seigneurs qui passent avec leurs valets, chacun n'est plus occupé que du froid, ne songe qu'à ses doigts gourds ou à son nez qui gerce, n'a point d'autre entretien. Hier, on grelottait cruellement, aujourd'hui c'est pire, demain on ne pourra tenir dans les voitures, et encore moins, parbleu! sur les chevaux. Durant l'hiver entier, il n'est plus souci dans chaque relais que de savoir si le sol sera bon tout à l'heure, et si le vent va souffler de
l'est ou du nord, apportant la pluie ou déposant la glace.
Quand la neige tombe, quelle catastrophe ! La vie s'arrête dans tous les pays. Jusqu'au dégel, il devient impossible aux grosses voitures de rouler, les chevaux s'abattraient. Puis, dès la fonte, il faut trotter à travers une boue gluante, sur une monture mal assurée, glissant, buttant ! Et encore Cela vaut-il mieux que les mêmes trajets sous une pluie serrée qui vous transperce, malgré tous les collets du monde, ou bien sous l'assaut et l'insulte du vent qui lance brutalement les feuilles mortes contre les vitres des berlines, coupe comme avec une épée les mains et les visages, se glisse, semble-t-il, dans la chair et jusqu'au cœur des hommes.
Le postillon Prosper ne s'accoutumait pas au froid. Non qu'il n'eût, à la rigueur, supporté les courses sans trop de mal : il s'entortillait dans toute la laine et les chiffons qu'il pouvait trouver, disparaissait, à la lettre, sous des peaux de mouton. L'argent qu'il gagnait
ne lui servait qu'à s'acheter ces nippes. Mais une fois de retour à l'écurie, force lui était de panser les chevaux, de tremper ses pauvres mains dans l'eau froide. Le n° 7 comptait éperdument, en secret, sur la reconnaissance de Sa Majesté...
Car, enfin, tout semblait apaisé. L'abbé Pélier de la Croix, appelé à d'autres fonctions, se consacrait avec zèle à son nouveau ministère et aux pauvres de sa paroisse, plutôt qu'à de vaines œuvres de justice. La Feuchères, retirée dans ses terres d'Ermenonville, y vivait en repos et en silence. Le roi régnait heureusement, on l'acclamait, il était populaire... Mais Prosper, lui, graissait cependant les paturons de ses chevaux avec du saindoux rance, et peinait dans la cour d'une maison de poste, l'éponge ou l'étrille en main, décrassant des bètes rustiques.
Bien qu'il se fût résigné à se taire par générosité pure, ou parce que son souverain l'avait convaincu, sinon charmé, ou plutôt encore par un juvénile et joli mouvement de bon patriote,
il s'interrogeait néanmoins, et ne pouvait s'empêcher de songer :
— Mais enfin, le roi est le roi. Il peut bien des choses. N'espérais-je pas un peu sa faveur, en lui cédant si vite?... Et puis, va-t-il m'oublier là, enfin?...
Bah ! il étrillait plus fort l'alezan ou la rouane, et il s'efforçait de n'y plus penser. Pourtant, le froid piquait, la neige tombait encore, les jours coulaient...
Une fois, passant à Courbevoie, il conduisait jusqu'à Paris un étranger, un Hollandais philosophe qui, du fond de sa chaise, prenait des notes au cours du chemin. Comme l'équipage descendait les Champs-Elysées, un carrosse montait la même avenue, précédé par quelques lanciers : c'était le roi qui se rendait à Neuilly. Prosper, en croisant Louis-Philippe, salua très haut et cria de toutes ses forces :
— Vive le roi ! !
L'avait-on remarqué? Il ne sut. Mais notre Hollandais tira pour la centième fois son carnet de sa poche, et nota :
« Les Français du bas peuple sont exubérants. On les voit très attachés à leur gouvernement. La personne même du souverain leur est sympathique, et l'ère des révolutions paraît définitivement close en ce pays. »
Puis décembre tourna, ce fut bientôt Noël... Un beau soir enfin, et comme Prosper venait de rentrer avec ses deux chevaux, le maître de poste se présenta lui-même dans l'écurie. C'était un petit homme rougeaud, à parole sèche, point méchant d'ailleurs, maisquinteux par contenance :
— Hé, Prosper !
— Monsieur?
— Tu nous quittes, mon garçon...
— Est-ce que vous me chassez?
— Non pas, mordieu ! Chasser un ami du roi ! Le diable m'emporte, tu me desservirais au palais...
— Que voulez-vous dire ?
— Voyez l'innocent ! Je veux dire qu'on te protège sans doute, et que tu le sais bien!... Enfin, une estafette qui allait à Rouen a laissé
i84 LE PAVE DU ROL
un ordre pour toi. Tu es nommé courrier aux Écuries. Tu dois te présenter après-demain, à huit heures du matin, au Palais-Roj'al. Le premier piqueur de Sa Majesté t'attendra... Voilà qui s'appelle aller vite en besogne, à la bonne heure. Mes compliments, mon garçon.
— Mais je vous jure...
— C'est bon, c'est bon. On ne te demande pas tes secrets...
Et le maître de poste repartit, maussade et grincheux, comme il était venu, mais pourtant tout rempli d'un obscur respect pour ce postillon singulier qui parlait d'une voix châtiée, montait si bien à cheval, et s'entendait à sauter si lestement d'un petit relais provincial jusqu'aux antichambres de Sa Majesté.
Un seau de bois se trouvait posé par terre aux pieds de Prosper : celui-ci alla non sans allégresse le remplir à la fontaine.
Puis il rentra en traînant ses sabots dans l'écurie chaude, dont une lanterne éclairait la pénombre. Heureux comme un page, le postillon n° 7 sifflotait, cependant que le citoyen
Arnaud, nouveau courrier de l'État, s'exclamait tout bas : « Vive la Charte ! » — et que le jeune comte Rodolphe s'oubliait au point de crier en anglais, dans la stalle où l'énorme jument pommelée tapait de son large pied, toutes sortes de « Pull up ! » de « Oh ! maid ! » et de jurons en « God », directement importés de Xewmarket, en passant par le bois de Boulogne et le café de Paris.