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LE COURRIER

L'engagement du comte Rodolphe Arnaud cFAncourt dans les postes royales, et le récit des circonstances imprévues qui lui révélèrent le grave non moins que tragique secret de Saint- Leu, ont été rapportés d'après des notes écrites par lui-même, lors d'un séjour à l'hôpital, en novembre 1884.

Ces notes sont nombreuses, mal classées, et ne consistent à vrai dire qu'en une suite confuse de mots en abrégé. Toutefois, on y trouverait encore nombre de renseignements touchant l'histoire des mœurs et plusieurs personnalités curieuses de ce temps-là. Un historien de la Restauration, M. Léon Séché, ou tout antre, n'y glanerait pas sans profit. Nous les communiquerons volontiers.

Outre ces notes, le lot des papiers Arnaud d'Ancourt contient aussi les documents de

igo LE PAVE DU ROI

famille confiés par lui an major Frayer avant rengagement dans les postes, deux miniatures de femmes enveloppées dans du papier fin, et un cahier manuscrit oii se lisent les histoires qui vont suivre.

Dans ce cahier même, nous découvrîmes entre les pages, quand nous les feuilletâmes pour la première fois, une sorte de carte d'identité, en parchemin bordé de cuir. Cette carte porte le signalement de Rodolphe Arnaud, courrier aux Écuries royales, avec un timbre du Palais, la date du 2g janvier i832, et la signature de M. Casimir Périer, ministre de l'Intérieur.

Il n'y avait que trois ou quatre courriers de Sa Majesté, attachés aux Écuries. Ils remplissaient des missions de confiance, chargés qu'ils étaient de porter à destination, autour de Paris et jusque dans les plus lointains départements, les ordres et lettres particulières que le souverain et les personnes de son entourage immédiat préféraient ne point confier à la poste, afin que ces épîtres ou avis parvinssent soit plus vite, soit plus sûrement.

Les courriers cependant ne transmettaient point les missives officielles, besogne oit s'employaient des officiers. Mais ils amenaient à destination, le plus rapidement possible, les billets privés du Roi ou de sa famille. Fonction discrète qui les plaçait, on le voit, bien au-dessus des simples piqueurs.

Aussi leur fallait-il se trouver toujours prêts à sauter en selle, toujours bottés ; de même quils étaient tenus, sur la route, à brûler le pavé. Ils avaient, pour les y aider, le rang d'estafette : cela signifie qu'aux relais de poste ou devait les servir avant les autres voyageurs. Ils n attendaient jamais, et prenaient le premier cheval disponible, quand bien même celui-ci eût été retenu et promis : on eût été en train de le mettre a quelque voiture, que le courrier pouvait le faire dételer séance tenante, et se sauver dessus.

Enfin, avoir rang d'estafette signifiait aussi que l'on eût le droit — avantage inappréciable ! — de faire l'étape tout seul, et sans qu'un postillon vous précédât, soi-disant pour montrer

la route, mais en réalité -pour régler Voilure et empêcher que les cavaliers voyageant en poste n allassent trop vite, au grand détriment des chevaux. Aussi les estafettes et courriers étaientils redoutés par les maîtres de poste, ceux-ci pestant contre ces voyageurs privilégiés, bourreaux de montures, à ce qu'ils prétendaient.

Les courriers du roi ne devaient faire la route qu'à cheval. L'usage de toute voiture de poste leur était interdit.

Ils ne portaient aucun uniforme. Nonobstant leurs bottes à revers épais et à triple semelle, contre la boue et V orage, et une boucle de ceinturon à fleurs de lys qu'ils agrafaient par-dessus leur gilet, rien ne les distinguait de quelque autre coureur des grands chemins. Ils n'avaient souci que de se vêtir au mieux des saisons.

Rodolphe Arnaud d Ancourt mourut en service commandé, et pour ainsi dire à son poste. Pendant la malheureuse revue du 28 juillet 1 835 , suivant à pied, par ordre, le cortège royal qui défilait devant la garde nationale rangée sur les boulevards, le courrier Rodolphe Arnaud

tomba, ainsi que le maréchal Mortier, ainsi que de nombreux officiers et tant d'autres personnes, parmi les victimes de V attentat Fieschi. Il avait, quand on le releva, la figure et la gorge labourées par les balles : il râlait, et rendit peu d'instants après le dernier soupir.

Louis-Philippe pleura sincèrement les dévoués sujets et amis qui lui furent enlevés en ce jour fatal. Rodolphe Arnaud d'Ancourt s'était montré l'un et l'autre, sa vie durant.

l'oici, fidèlement transcrits, les récits du cahier manuscrit. Le courrier conte ses souvenirs de route.

Novembre 1834.

Le pire fléau dont j'aie souffert sur la route, en somme, c'est le vent. La pluie a beau tomber, il faut bien des heures avant qu'elle ne perce un bon manteau. Or, je portais l'hiver une de ces longues et lourdes vestes à plusieurs collets, dont la doublure en peau de mouton et le drap épais d'un doigt eussent défié tous les froids de la Sibérie, tous les déluges de l'Ancien Testament. Au relais de nuit, vous mettez bottes et vêtements devant le feu d'une auberge, et tout cela sèche vite.

Mais la bise d'hiver poursuit, bouscule, taquine, environne le cavalier, le brutalise, l'insulte, lui jette au nez des trombes d'eau ou des flèches de glace, lui arrache la peau du visage et lui ampute les doigts. La main crispée douloureusement sur la bride, le pied mort dans letrier, les yeux en larmes et le crâne comme vidé sous le bonnet dont la four-

rure même, semble-t-il, se hérisse et frissonne, il faut aller, avancer, trotter toujours. Et le cheval glisse, patine, butte dans les ornières gelées. C'est une rude épreuve. L'été même, le vent donne à la moindre giboulée l'aspect d'une catastrophe.

Par la neige ou le verglas, il ne pouvait être question de courir la campagne. Mais, en tout autre temps, les courriers du roi portaient des plis hors Paris.

J'étais le plus jeune et le dernier nommé. Aussi n'avais-je pas droit aux missions lointaines. Je ne dépassais guère la Normandie ou la Touraine. Trois ou quatre fois, je courus en Champagne, assez souvent vers Lille et Calais, à chaque instant vers Le Havre, Boulogne, Caen, Orléans. Point de semaine que je ne fusse envoyé à Eu, à Fontainebleau, à Chantilly. D'autres, plus fortunés, voyageaient aux confins du royaume. J'aurais souhaité de toute mon âme porter quelque dépèche dans les Ardennes, où j'avais passé mon enfance. Mais ce plaisir ne me fut pas accordé. Il n'y

avait nulle hiérarchie parmi les courriers, et des trois ou quatre que nous étions, nul ne parlait plus haut que le voisin : toutefois, aux plus anciens les plus longs voyages. Je maraudais, moi, non loin de Paris.

Et cependant il me fut donné d'assister à quelques scènes singulières, au cours de mes missions, çà et là ; je rencontrai certains personnages dont je n'oublierai de sitôt l'aspect ni les discours. Sans le vouloir, et sans même m'en être douté, par une nuit de tempête, au fond d'un vieux logis normand, il m'est arrivé de tuer un homme. J'ai vu naître une émeute en d'étranges circonstances. Je sais par aventure la vérité touchant le procès du major Frazer. Enfin, je ne mourrai pas sans souvenirs, et serai conteur, ainsi que tant d'autres, en ma vieillesse.

Puisqu'aussi bien me voici dans un hôpital, contraint à contempler par la croisée les tours Notre-Dame, et réduit à ne point bouger tant que ma damnée cheville cassée me refusera service, c'est-à-dire, semble-t-il, durant quel-

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que huit semaines, je prétends, pour me distraire, mettre en ordre plusieurs papiers et fixer des dates, en ce qui concerne la première partie, si troublée, de ma vie. Puis je rédigerai sans façon le récit des faits qui m'ont frappé, depuis que je fus nommé courrier.

Si je manie la plume, et verse maintenant la poudre à sécher sur ces feuillets couverts d'encre fraîche, la faute en est à ce maudit verglas de novembre qui nous a pris en traître avanthier, mon cheval et moi, et nous a si bien jetés bas sur la route ! Ne fût cet accident, je ne serais point là, le pied dans une gouttière, à griffonner des anecdotes. La sœur Saint-Trophime, qui veille en notre salle, a le geste caressant et la voix la plus agréable sous sa moustache grise : mais au lieu d'attendre tristement que par faveur insigne elle m'apporte une chandelle, car voici venir le soir, combien j'aimerais mieux approcher au bon trot d'un village inconnu, dont les fenêtres clignoteraient déjà dans le brouillard, et dont chaque maison, couvant sa marmite, fumerait tout doucement....

Août 1852.

Quelle importunité que les chevaux peu sûrs!... On en plaisante, on ricane dans les relais : « Ah ! ah ! c'est notre meilleur, ce rouan-là, monsieur le voyageur : il ne manque pas une ornière, et butte dans tous les cailloux ! Et pourtant, vous verrez, jamais il ne tombe ! . . . »

Oui, mais en attendant, moi, j'ai tué un homme, un jour, à cause d'un cheval qui buttait de la sorte, et buttait même si bien qu'il se couronna jusqu'à l'os...

Il m'en coûte un peu de narrer cette histoire-là. Je n'y joue pas un brillant rôle. J'y fus le niais dont on se sert, le niais, hélas ! qui tue... Mais quoi! il n'y eut certes point de ma faute : on en jugera.

C'était par une tombée de nuit très sombre, sur la route de Rouen au Havre. Je montais une bête qui avait fait mes délices au départ,

car elle avait un je ne sais quoi de cheval anglais. Cependant, et bien que ravissant au galop, cet animal tapait, au trot, dans la plus menue pierre du chemin : la moindre taupinière l'eût fait choir sur le nez. Je veillais de mon mieux, mais le soir venait vite, on y voyait de plus en plus mal, si bien qu'à la fin, sur une espèce de grande dalle rugueuse qui couvrait un ruisseau en travers de la route, il nous fallut bien céder au destin, ma monture et moi, et ce fut une chute magnifique et mémorable ! . . .

Je me relevai sans aucun mal : mais je reconnus à la lueur d'un briquet que l'imbécile de cheval était couronné à faire peur. Son sang coulait comme par une rigole, et il boitait sans merci. Me voilà donc à pied, et conduisant ma damnée bête par la figure, sur une route déserte qui n'en finissait plus. Sans une petite lanterne sourde que je portais toujours en poche, je ne sais ce que je fusse devenu. Il pouvait être neuf heures du soir environ...

Pour m'achever, il faisait une chaleur péni-

ble, énervante, et il ventait à briser les chênes. C'était à la mi-août, l'époque des gros orages. Je ne marchais pas depuis dix minutes qu'il se mit à tonner, et bientôt des ruisseaux, des fleuves d'eau se sont rués du ciel sur la terre. J'avais bien un surtout de cuir, mais il n'y a pas de vêtement qui tienne contre un déluge pareil; j'étais trempé comme un noyé! Et je marchais, je marchais toujours... Je vous prie de croire que je maudissais le métier de courrier, cette nuit-là, et la poste, et les chevaux, et tout l'univers d'ailleurs...

Enfin j'aperçus au bas d'une côte deux ou trois lumières : un village, enfin... Mais, ma foi, ce refuge était encore loin, et comme je passais devant un haut porche de ferme, je n'y pus tenir et cognai à tout hasard. On verrait bien... Des aboiements furieux me répondirent. Je redoublai mes coups, j'appelai, je criai. Au bout d'un temps qui me parut interminable, un paysan abrité sous une couverture finit par entr'ouvrir prudemment la porte, puis, voyant ce qu'il était de moi :

« — C'est bon, entrez, fit-il, je vas vous conduire au château. »

Le château? Où diable pouvait-il être ? A la lueur de ma lanterne, je n'apercevais confusément qu'une cour de métairie, une mare, du fumier, des chariots.

Dans une écurie de fortune, je prodiguai d'abord à mon pauvre cheval ruisselant de pluie les soins que voulaient son état et sa blessure. Après quoi, répandant moi-même l'eau par toutes les coutures, je suivis le paysan, qui me fit traverser la ferme, puis un bout de parc, et m'amena devant une assez grande maison. Je montai l'escalier d'un perron et pénétrai dans une antichambre ornée de bois de cerfs, où un gros garçon rougeaud me reçut. Sans guère me saluer, il me dit :

« — Vous avez été pris par l'orage ! Je connais ça... Et une chute de cheval, en outre?... Ces coquins de maîtres de poste ne vous donnent que des rosses!... Allons près du four, voulez-vous ; c'est encore là que vous vous réchaufferez le mieux ; le feu ne doit pas

être tout à fait mort ; on va faire sécher vos vêtements... Je suis le comte de Morvanneau... »

Je me nommai à mon tour. Sur quoi, saisissant une lampe, mon hôte m'introduisit luimême dans la cuisine silencieuse et vide.

« — Je vais, me dit-il, vous faire donner une limousine et des sabots. Laissez votre culotte et vos bottes devant le four... Voulezvous manger quelque chose?... Victor, tu conduiras monsieur dans la salle à manger... »

Et il me laissa seul. C'est ici que le drame commence...

Au bout de quelques instants et avant même que Victor ne fût revenu avec sa limousine et ses sabots, M. de Morvanneau reparut. Mais il portait cette fois des bottines à la main, ainsi que des hardes sur le bras, et un autre gars l'accompagnait qui lui ressemblait comme un frère. Aussi bien, c'était son frère, en effet. Il me le présenta :

« — Le comte Hilaire de Morvanneau, fit-il, mon cadet. »

Puis il ajouta :

« — Je vous ai apporté de quoi vous vêtir. Vous aimerez mieux cela que des guenilles de paysan. Ce sont des habits et des chaussures à moi. Comme je suis plus grand et plus fort que vous, j'espère que vous ne serez pas gêné làdedans. Habillez-vous, monsieur, et venez souper. Mon frère et moi, nous boirons un coup avec vous. »

Bah ! l'aventure était plaisante après tout : cette gentilhommière, ces deux hobereaux, l'orage, l'imprévu... Sans oublier que la pluie m'avait engourdi le corps et creusé l'estomac. J'acceptai de très bonne humeur le souper de ces messieurs de Morvanneau.

Ce qui me surprenait, par exemple, c'était que l'aîné m'eût apporté un frac noir comme nippes de rechange.

« — Que voulez-vous, me dit-il, ma garderobe n'est pas riche ! Nous sommes des paysans. Je ne puis vous offrir que cela de présentable. »

A table, vous savez ce que c'est. Le vin délie

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les langues. Je me trouvais assis entre mes deux gaillards, devant un fromage de porc, du veau froid et une piquette qui vous faisait tressauter la cervelle. On causa. En moins de temps qu'il n'en faut pour déboucher deux bouteilles, je connus leur généalogie, leurs alliances, leur genre d'existence, leurs amis, leur famille...

« — Nous vivons, m'apprit l'aîné des Morvanneau, avec un vieil oncle paralysé qui est là-haut, dans son lit. Voulez-vous le voir? Il sera heureux de votre visite, le brave homme. . .

— Mais je serai fort honoré, répliquai-je poliment. »

Est-ce que je me suis trompé ? Mais il me sembla qu'à ce moment les deux gros gars s'étaient regardés drôlement. Ils avaient du reste, l'un comme l'autre, de vilains yeux gris et sournois.

N'importe ! il fallait satisfaire au désir d'hôtes si accueillants et, le dernier verre de cognac bu, je leur dis :

« — Allons donc, messieurs, saluer votre

oncle maintenant. Après quoi, je vous demanderai la permission de me coucher, puisque vous voulez bien m'héberger cette nuit, car je vous avoue que je dors debout. »

A ces mots, MM. de Morvanneau se lancent encore un regard, et je jure que le visage de l'un d'eux avait nettement pâli. Puis ils se lèvent tous deux ensemble et, l'aîné me précédant, nous montons un étage.

Devant une porte, mon hobereau s'arrête, ouvre, s'efface, me laisse entrer, pénètre derrière moi, et j'ai la stupeur indicible de l'entendre me demander :

« — Eh bien! docteur, comment le trouvez-vous? »

. Dans le lit, il y avait un pauvre vieux tout décrépit et qui semblait n'avoir plus que le souffle. A ma vue inopinée et à la brusque question de son neveu, les yeux lui sortirent de la tête, sa bouche s'ouvrit et il se renversa sur l'oreiller, suffoquant et comme râlant. Hilaire me saisit par le bras et me tira hors de la chambre.

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« — Venez vite, monsieur, s'écria-t-il, venez, sortons d'ici, mon oncle se trouve mal!... »

Puis, dans le couloir, il appela en se penchant sur la rampe de l'escalier : « Victor ! Victor ! . . . Françoise ! . . . »

Le lendemain matin, j'appris que le vieux avait trépassé presque aussitôt après cet évanouissement.

« — Et de quoi est-il donc mort ? demandai-] e à Victor qui pleurait.

— Mais, monsieur, de sa maladie de cœur... Il y avait des mois qu'il la traînait... Ces messieurs ont bien du chagrin... Tout de même, à ce coup-là, ils héritent de tout ici : on avait si peur que l'oncle, dont Dieu ait l'âme ! ne laisse le château, la ferme et le reste à Mme de Ribadière, sa vieille amie... »

Je profitai de la carriole qu'on mettait à ma disposition et me sauvai sans plus attendre. L'affaire était claire, parbleu ! Les deux misé-

rables m'avaient déguisé en médecin, à mon insu, et avaient escompté que ma venue subite et leur brusque question porteraient le dernier coup à leur oncle moribond.

Encore une fois, je le répète, il faut se garder des chevaux qui buttent !

/or janvier 1833.

L'un des avantages de ma nouvelle carrière fut assurément qu'elle m'affranchit d'une pénible contrainte, à savoir d'accepter des pourboires sans me plaindre, et même avec un plaisir feint. En tant que postillon, j'y étais obligé : et pour le comte Arnaud d'Ancourt, l'épreuve était roide.

Or, comme courrier, je ne craignais plus cette atteinte. A quiconque eût cru mieux agir en m'offrant quoi que ce fût, je pouvais répondre fièrement. D'ailleurs, on n'y songeait pas : malgré mes hardes, je n'avais point l'air d'un homme que l'on fait attendre aux communs. Nul ne m'a reçu qu'en son cabinet, à défaut du salon, où je savais dès longtemps m'asseoir.

Toutefois, j'acceptais, comme les autres, le présent du roi. Au nouvel an, cet obligeant

souverain faisait remettre à ses courriers l'étrenne. J'ajoute qu'à mon égard Sa Majesté daigna toujours y joindre quelque mot gracieux, qu'elle me disait elle-même à l'occasion.

Ce fut ainsi qu'au jour de l'an 1833, je me trouvai nanti de quelque argent de poche : l'aubaine était rare. De l'argent de poche!... Luxe inouï !... Précisément il neigeait sans discontinuer : aucun voyage n'était possible sur les routes recouvertes et disparues. Je me trouvai donc flânant par les rues à onze heures du matin quasi riche, ô merveille ! et désœuvré, ô plaisir, ô cher souvenir!

Vers midi, ne sachant trop où aller, pataugeant et transi, je vins à passer devant le restaurant du Bouquet d" Anacrcon. Ce n'était point là l'un de ces lieux de délices où un pain de deux sous, comme au Café Riche ou au Café Hardy, en coûtait vingt. J'entrai donc...

Et bien m'en prit, certes ! Car il m'advint de rencontrer là l'un des hommes les plus illustres de ce temps : je vivrais bien vieux que je le verrais toujours ainsi qu'il m'apparut alors.

accoudé noblement à une table, entouré de convives et de pieux auditeurs, sur la fin d'un déjeûner dont le moins qu'on puisse dire est qu'il avait été copieux et animé, à en juger d'après le nombre des bouteilles.

Je m'étais assis modestement à la table voisine. Ne l'eussé-je pas voulu — et ce n'était pas à beaucoup près mon cas ! — qu'il m'eût fallu entendre néanmoins tout ce que disait l'étonnant orateur. . . ou plutôt l'étonnant acteur, car il mimait aussi, comme sur la scène, et jouait tous ses récits. Son masque expressif, admirable, son geste ample et pour ainsi dire somptueux, l'énergie, l'action, la majesté qu'il puisait en outre dans son verre si souvent rempli et vidé, tout ajoutait à l'émoi répandu par son nom seul. Car ce n'était autre, en effet...

Mais mieux vaut que lui-même révèle ici ce nom fameux. Voici comment il le fit en contant une histoire de sa toute jeunesse. Je répète après lui, et, je l'espère, dans les mêmes termes, ce qu'il... interpréta devant un audi-

toire idolâtre et muet d'amour, en ce Ier janvier de l'an 1833.

« Par un délicieux soir de juillet, commença-t-il... »

Puis il but un grand coup de bourgogne, et poursuivit :

« On sait ce que c'est qu'une suave soirée d'été. Une émotion violente qui nous envahit, une sorte d'ivresse pendant laquelle on se truuve à la fois poète, amoureux et glorieux héros, et tout cela pourquoi ? Pour quelques cigales qui auront chanté à l'heure où le soleil déclinait, pour une brise plus fraîche qui embaumait, pour deux ou trois arbres qui se balançaient, pleins d'oiseaux, pour moins encore, un murmure d'herbes ou d'eaux vives, un nuage au ciel, un frisson dans les champs de blé !

En proie donc à ce trouble savoureux, un jeune homme marchait, au soir du 20 juillet 18 19. entre les carrés de choux, d'avoines et d'épis mûrs, parmi les vergers et les métairies qui bordaient, à droite et à gauche, la longue route de Neuilly. Il avait, dans la jour-

née, visité un parent logé sur le bord de la Seine, au diable vauvert, et s'en revenait à pied vers la porte Maillot.

Soudain naquit au loin un grand fracas, troublant la solitude charmante de la plaine. Le bruit se précisa : c'était, là-bas, une chaise lancée au trot furieux de deux puissants chevaux, couverts d'écume.

Le jeune homme, messieurs, s'arrêta contre le talus de la route, regarda non sans dépit ses guêtres poussiéreuses, puis passa en grande hâte des gants rapiécés, porta le poing à sa hanche et s'appuya fièrement sur sa canne, tout en assurant, parmi ses cheveux, un grand chapeau malheureusement roussi par l'injure du temps. Sait-on jamais si la chaise qui passe, légère, ou la diligence qui roule lourdement sur le grand chemin, ne contiennent pas la jolie femme qui vous aimera, que l'on séduira, en dépit de tous les obstacles, et que l'on enlèvera enfin à la barbe de cent rivaux?... En outre, notre Lovelace n'avait pas encore vingt ans, n'oublions point cela.

Il attendait là, immobile et déjà prêt à sourire, que la chaise le rejoignît, quand, à son trouble extrême, une personne ravissante, frisée, coiffée de plumes, et toute pâle, parut à la portière, donnant un ordre : après quoi, la voiture s'arrêta précisément devant lui. Deux yeux suppliants le fixaient. « Monsieur, fit une voix tremblante, monsieur, je vous en prie, montez auprès de moi ! » Et le laquais abattait en même temps le marchepied.

Le clampin, fou de joie et le cœur battant la chamade, mit le chapeau à la main et se trouva d'un saut dans la chaise de poste. Il ne savait que dire, sinon que le parfum dont il se sentit soudain tout pénétré lui semblait venir du paradis même. D'ailleurs, la jolie dame ne lui eût point laissé placer un mot :

« — Monsieur, s'écria-t-elle aussitôt en lui prenant les mains, sauvez-moi, sauvez-nous ! Mon mari conspirait à Dieppe; une dette sacrée fait de lui le séide et l'esclave de l'Empereur exilé. Or, la police du roi a surpris làbas l'un des conciliabules. M. de Belfeuil,mon

mari, se trouve actuellement en fuite vers les rives anglaises. Mais on l'a vu, peut-être, on le soupçonne... Que d'angoisses, monsieur!... Un courrier, venu de Dieppe à franc étrier, m'apporte cette nouvelle tout à l'heure... J'étais en mon château de Neuilly : j'y possédais par bonheur mon passeport et celui de Sosthène, mon mari, qui voyageait sous un faux nom. Voulez-vous être Sosthène de Belfeuil, monsieur, pendant un instant, afin que l'on vous voie, que l'on vous signale à Paris ?... Il y a un corps de garde à l'Étoile, nous ferons visiter les passeports. Vous ressemblez un peu au comte de Belfeuil... Cela créera l'alibi, comprenez-vous?... Et vous le sauverez... Mais je tremble, hélas! vous avez l'air si jeune, monsieur, si jeune...

— Si jeune, madame? Rassurez-vous. Je prendrai l'air qu'il faudra. Je serai tout ce qu'il me plaira, ou mieux, tout ce qu'il vous plaira. Qu'est-ce ceci? Simple question de voix et d'attitude. Allons donc! Une bagatelle! Parlons d'autre chose, et ne vous mettez plus

en peine. Le parfum dont vous usez est, Dieu merci, des plus délicats... »

Au corps de garde, tout se passa le mieux du monde. La physionomie du faux comte de Belfeuil changea subitement. Un air d'ennui, de vieillesse prématurée, se répandit comme par enchantement sur ses traits. Il refusa de descendre, manda l'adjudant de garde, le salua de haut, et présenta les deux passeports en les tenant entre deux doigts d'un air dégoûté. On lui fit signer à lui-même un autre papier :

« Ta plume crache, coquin! » dit-il au soldat qui tenait l'écritoire. Puis au laquais, d'un ton excédé : « Donne un écu à ces genslà. » Ensuite, et toujours sans bouger de place : « Fouette! » cria-t-il au postillon.

La comtesse de Belfeuil contemplait avec stupeur cet adolescent qui savait, en quelques minutes, vieillir de vingt ans, et qui sauvait peut-être là, joliment et galamment, vous l'avouerez, la vie, ou du moins la liberté de son époux très cher et très aimé.

Quand, peu après, il prit congé d'elle devant

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l'un des hôtels du faubourg Saint-Honoré : « — Mais, monsieur, lui demanda-t-elle, qui êtes-vous donc? Vous avez bonne façon...

— Malgré mes gants percés, n'est-il pas vrai, et mes souliers qui ne valent pas mieux?

— Mon Dieu...

— Me croyez-vous au moins gentilhomme, et peut-être, qui sait, l'égal du comte de Belfeuil?

— Assurément !

— Eh bien, madame, je ne suis rien qu'un humble fantoche, qui fait des singeries et figure aux représentations du cirque Franconi.

— Est-il possible?... Mais je veux en tout cas connaître votre nom, celui d'un homme de cœur, celui...

— Il est tellement obscur, tellement inconnu !

— Je vous en prie !

— Eh bien, soit. Je m'appelle Frédérick- Lemaître, madame. »

Sur quoi, il salua, puis, mélancolique et noble, s'en fut... »

Après ces derniers mots, notre homme lampa un second verre de Bourgogne, et ajouta du ton le plus imposant : « Ce jeune homme alors ignoré, c'était moi-même en effet, messieurs. »

Et il continua de discourir...

J'en avais depuis plus d'une heure fini avec ma côtelette, mes figues sèches et mon verre de punch, que j'écoutais encore, transporté de plaisir, parler notre grand Frédérick-Lemaître. Jamais il n'eut plus de talent. Jamais du moins je ne le revis tel, chaque fois que je pus l'applaudir — du haut des troisièmes galeries...

Février 1833.

Comme si les chevaux n'étaient point suffisants pour transporter les gens, comme si l'on n'avait point assez des voitures, chaises, berlines, cabriolets, diligences de toutes sortes, que celles-ci s'appelassent Omnibus, Dames blanches, Favorites, Écossaises, Béarnaises, Parisiennes, Accélérées, Jumelles, Célérifères ou Vélocifères, comme si enfin les innombrables carrosses, calèches et pataches, qui roulent sur le pavé du roi ne pouvaient arriver à contenir le peuple errant des voyageurs — certains savants habiles en mécanique ont formé, comme chacun sait, le projet de faire en outre courir à travers la campagne des chariots à vapeur traînant d'autres chariots. Ils appellent cela le « chemin de fer ».

C'est une chimère. Il faudrait des lieues et des lieues de « rails » en acier, ainsi qu'un nombre inouï de ponts et de galeries souter-

raines, pour que cette invention pût jamais servir à quelque chose. L'État ne saurait posséder les trésors d'Ali-Baba avec lesquels il achèterait tant d'acier, tant de terres, et paierait des travaux de Romains...

Cependant certains amateurs de nouveautés se divertissent à faire glisser sur quelques kilomètres de fer bien lisse de petites machines locomotives, qui soufflent comme des phoques et crachent des torrents de fumée. Un ingénieur nommé Dubron, à Chartres, remorque des voiturines chargées de curieux et de marchandises, à l'aide d'un pyroscaphe terrestre, construit à l'exemple de ceux qu'a frétés, si je puis dire, la Compagnie de Saint-Étienne, à Lyon.

J'ai vu trois fois, en passant par Chartres, manœuvrer ces machines. Elles vont d'un assez bon train, mais font peu de chemin, et terrifient tous les chevaux du voisinage. L'entreprise Dubron amuse fort et ceux qui se risquent à se faire enlever par les machines à vapeur, et ceux qui, de la route, les regardent passer.

Cependant c'est un jeu qui ne va pas sans danger. La troisième et dernière fois, en effet, que je rencontrai la locomotive de Chartres, elle éclata précisément tout près de moi, et réduisit en miettes les trois voitures qui la suivaient. Ce fut miracle si j'en revins sauf! Le trajet du « chemin de fer » côtoie la route, ou peu s'en faut : rien de plus périlleux pour les passants !

Quoi qu'il en fût, je ne relèverais même pas cet accident, s'il n'avait donné naissance au plus singulier des prétendus complots...

J'étais en selle, et trottais doucement, long'eant un petit bois, non loin des fameux « rails ». Il faisait tiède. Dans la campagne, pas un bruit, sinon là-bas, derrière nous, le chuchotement peu à peu grandissant de la machine qui s'en venait.

Tout à coup, un fracas épouvantable déchira l'air, et une pluie de petits corps solides tomba autour de moi : une averse de cendres après l'éruption...

Cela n'avait duré qu'un instant, mais j'en

avais frissonné des pieds à la tête, et d'instinct, mon cheval s'était comme assis sur ses jarrets! A côté de moi, un paysan, blanc comme un linge, balbutiait stupidement : « Ah! par exemple... ah! par exemple... » Puis, après une seconde de profond silence, tout un concert de gémissements et de clameurs s'éleva soudain, s'amplifia, monta... Nous laissâmes tout et courûmes, grimpant le talus du chemin de fer . . .

Quel spectacle ! La machine, privée d'une roue, penchait sur le côté, et son tuyau crevé, cassé, semblait en ribote au travers de la prairie ; elle avait répandu sous elle son charbon embrasé, dont une partie brûlait encore. Sa chaudière venait d'éclater : ses deux conducteurs gisaient à terre, inanimés. Les trois voitures suivantes grimpaient les unes sur les autres ; mais la première, entièrement mise en pièces et réduite en planches et en débris, fumait comme une mauvaise baraque après un incendie, et les cris, les plaintes ne cessaient point.

Ils s'espacèrent pourtant peu à peu, ou plutôt se localisèrent autour du premier chariot, plein de blessés dont on entrevoyait, de ci de là, soit un bras qui remuait, soit un chapeau de femme, soit une tête qui se tournait. La place maintenant, était noire de monde : tous les voyageurs du convoi, heureusement saufs, à quelques évanouissements et foulures près, organisaient le sauvetage de la voiture en péril. On en tira neuf personnes, dont cinq avaient qui la jambe cassée, qui le visage ensanglanté par des éclats de verre ; plus deux morts, hélas ! et enfin des lambeaux informes, affreux, qui avaient pu être les corps d'un homme et d'une femme.

J'aidai au sauvetage de mon mieux. Quelqu'un partit à toute allure sur mon cheval pour la ville voisine, d'où il ramena sans tarder un pharmacien, un docteur et le procureur du roi.

Celui-ci eut bientôt fait de reconnaître les morts, y compris la femme mutilée, dont on retrouva l'adresse sur un étui à chapelet...

Quant à l'homme, il n'avait plus ni traits, ni vêtements ou presque, il était complètement méconnaissable : à peine put-on remarquer que ce qui restait de ses habits venait sans doute d'Italie. Le nom du tailleur, au moins, était italien. Par conséquent, l'homme lui-même... Ce fut à ce moment qu'un gamin s'approcha du procureur : « Monsieur ! monsieur ! j'ai trouvé ça sous les planches de la voiture !... » Et il brandissait un méchant petit portefeuille.

Le procureur le prit, l'ouvrit : toutes les pages étaient blanches, sauf la première, couverte de notes griffonnées au crayon et rédigées précisément en italien. Point de doute, ce carnet appartenait au malheureux inconnu!

« — Messieurs, demanda — fort imprudemment peut-être — le magistrat, quelqu'un ici sait-il l'italien ? »

Je m'offris, parlant un peu cette langue. Il me remit le portefeuille, je l'ouvris... Miséricorde ! je pensai le laisser tomber, saisi de stupeur !...

Que Ton juge, en effet, voici le mystérieux, raffolant questionnaire que je déchiffrai bien clairement, malgré la mauvaise écriture et les abréviations :

« /° Peut-on pénétrer an Palais-Royal par les caves, ou par le toit, ou par le jardin ?

« 2° Comment sont gardées les issues du jardin ?

«y Se renseigner sur la façon dont on place les sentinelles?

« 4° Plan sommaire des appartements?

« 5° Topographie du jardin. Un enlèvement, ou une fuite, sont-ils possibles par là?

« 6° Description et hauteur des grilles et des murs ? »

Le procureur blêmit quand je lui fis part de ma découverte. Dès les premiers mots, il m'emmena bien vite à l'écart : « Parlez bas, au nom du ciel, me supplia-t-il, parlez bas ! » Et quand j'eus tout traduit : « Mon ami, me dit-il précipitamment, je suis en faute ; je devais

prendre moi-même connaissance de ce document... Je vais le communiquer en haut lieu. Vous en sentez la gravité... Du moins, donnezmoi votre parole d'honneur que vous vous tairez... »

Je la lui donnai, et ne soufflai mot de cette affaire, ma foi! durant plus de quarante-huit heures. Mais d'autres furent sans doute moins réservés.

Puis vous connaissez les badauds : l'incident du portefeuille avait été remarqué, raconté, l'on m'avait vu déchiffrer les notes, les communiquer tout bas au procureur, on avait observé son trouble... Il n'en fallait point davantage et les curieux aussitôt de publier mille extravagances !...

On voulut les faire taire, une indiscrétion légère fut commise, puis deux, puis trois. Le récit courut bientôt Paris, son romanesque amusa, passionna, terrifia délicieusement. Bientôt il ne fut bruit, à travers la France entière, dans chaque gazette, que du terrible complot fomenté soit par l'étranger, soit par

les républicains, soit par tel ou tel parti politique, soit tout simplement par une effroyable bande secrète de malfaiteurs, complot dont le but était de brûler le Palais-Royal et d'enlever le roi. On s'exaltait, on ergotait, on déduisait, on délirait, on perdait la tête...

Au bout d'une dizaine de jours, néanmoins, le concierge d'une maison sise à Chartres se fit connaître à la mairie, et pria qu'on lui montrât les hardes du mystérieux conspirateur.

A peine eut-il aperçu les souliers, les lambeaux de vêtements, et l'écriture du portefeuille, qu'il s'écria : « C'est lui, messieurs! c'est lui!... c'est le signor Pampanelli !... Il avait disparu depuis dix jours... Un bon locataire, messieurs, et qui payait très bien son terme, quoiqu'il fût bien pauvre, le brave homme... Ces chaussures que voici, c'est moi qui les lui faisais chaque matin... Et ce carnet, messieurs, mais il en a vingt pareils chezlui!... Ce sont ses livres de notes : M. Pampanelli en prenait comme ça toute la journée, quand il allait à Paris, rapport à des contes qu'il fai-

sait, des romans enfin, vous comprenez, des babioles... Il avait un gros tas de feuillets gribouilles en italien sur sa table, et même qu'ils y sont encore... Ça s'appelait, attendez donc... Ah! oui : La Révolution de 1900, qu'il m'avait dit... Oui, oui, c'est rapport à ça; c'était sa marotte, voyez-vous, ses romans... Le pauvre homme connaissait un cuisinier au Palais : sans doute qu'il allait le consulter... »

Évidemment, c'était la solution du problème. Il ne s'agissait là, tout simplement, que des notes d'un rêveur, occupé de romans et d'histoires à dormir debout...

Mais on parla néanmoins longtemps d'un complot. Moi-même, dans les cours des auberges, je donnais mon avis du haut de ma selle, en buvant un joli coup de bière fraîche. Et la vérité, que l'on m'avait pourtant apprise, me faisait hausser les épaules.

Juillet 1833.

Le général Voirol avait envoyé d'Algérie en France une compagnie de la légion étrangère, tout récemment organisée. Commandée par un capitaine Tiercelet, elle apportait aux Chambres des étendards arabes conquis à Médéah, à Bône et à Bougie. Son Altesse Royale le jeune duc d'Orléans devait la passer en revue, aux côtés du maréchal Clauzel, en même temps que la garnison de Vincennes.

Comme l'on n'avait guère de place à Vincennes, et vu la grande chaleur qu'il faisait, la compagnie campait sous la tente, dans le bois, en attendant le jour de la revue.

Le duc d'Orléans, qui voulait être populaire, s'en était allé, la veille de cette revue, demander l'hospitalité aux officiers du fort, et j'avais reçu mission de suivre Son Altesse, afin de porter le lendemain des lettres à Neuilly. Je passai donc également la nuit dans le fort.

Or, qu'arriva-t-il au juste, cette nuit-là, quelle furie, quelle démence s'est abattue sur le petit camp des « lascars » d'Afrique, comme ils se nommaient eux-mêmes ?... Etait-ce l'emportement, l'entraînement, l'habitude de tuer toute cette canaille sauvage qui se défendait si mal, là-bas, cette vilaine chair à fusil et à canon, ces hordes grimaçantes ? Ou bien la griserie d'une contrée nouvelle, l'ivresse de vivre en pays civilisé, après les longues veillées dans les sables blancs de lune, les courses sous les palmiers, la soupe mangée à l'ombre des huttes ? Ou bien plutôt le mauvais « tordboyaux » et les flots de « trois-six » dont on avait régalé à l'envi ces héros ?

Mais quoi ! peu importe la cause !... Logé, comme le prince et moi-même, à 1 intérieur du fort, le capitaine Tiercelet avait dîné de bon appétit avec ses lieutenants. Puis, une partie de cartes, un coup d'œil aux tentes, et bonne nuit! On ne signalait rien d'inquiétant . Le couvre-feu sonna.

Tout à coup, des cris de sentinelles, une

fusillade terrible, un sergent qui court effaré... Le capitaine, déjà couché, saute sur ses pieds, descend dans la cour, le prince l'y rejoint... Non ! la nouvelle n'est pas croyable ! . . . Un officier, très pâle, la confirme cependant, et la redit en propres termes : « Cinq ou six soldats de la compagnie Tiercelet, à peine vêtus, les uns en chemise, les autres nu-têtes ou nupieds, viennent de se jeter comme des cannibales contre le corps de garde... Ils se sont fait tuer jusqu'au dernier... »

Mais pourquoi, grand Dieu, mais pourquoi ce coup de folie, cet accès de démence meurtrière, cette extravagante bravade?... Et contre des Français servant sous le même drapeau !... Et cinq ou six hommes, armés de baïonnettes chétives, attaquer ainsi tout un fort, où les sentinelles veillent, la cartouche au fusil!... Il fallait que ce fût quelque monstrueuse gageure, un suicide collectif, un défi, une orgie atroce et sanguinaire...

Un seul homme, disait-on, était demeuré vivant dans cette déconcertante équipée.

C'était un jeune Suisse, nommé Moisseau, naguère charretier de son état. Une patrouille de sa compagnie l'avait trouvé gisant par terre, à 500 mètres du camp. Il était pieds nus, lui aussi, en capote, coiffé d'un bonnet de police, étreignant encore sa baïonnette. Sans doute n'avait-il point osé ou voulu, au dernier moment, suivre les autres.

« — Eh! Moisseau! » s'était écrié l'adjudant conduisant la patrouille ; « comment, c'est toi, Moisseau, toi, un bon soldat ? »

Pas un mot de réponse.

« — Vous étiez saouls, donc, tas de malheu-

reux ! »

Mais là, Moisseau avait tressailli :

« — Xon pas, qu'ils n'étaient pas saouls !

— Mais alors, mauvais cœur, alors.. Qu'estce que ça veut dire ?..

— C'est une idée de faire le flambard comme ça. . »

Et depuis , on ne lui tira point autre chose : « Faire le flambard... » Il répétait comme une brute ce motif obscur :

« — On voulait se montrer, quoi, faire le flambard !... »

Les cadavres cependant, hachés par les balles, furent alignés en un coin du fort, tous côte à côte, recouverts seulement d'un drap. Le prince demandait, pour la forme, un semblant d'enquête.

Son Altesse eut même la bonté, le lendemain matin, avant la revue, d'aller en personne trouver Moisseau, qui le regardait en dessous, sombre et furieux comme une bête qu'on traque au gîte :

« — Vous allez passer devant vos juges », dit le duc à haute voix. « Je pourrais prononcer quelques mots en votre faveur. Vous étiez un bon soldat. Mais défendez-vous, expliquez quelque chose, donnez une raison, quelle soitelle ! Vous aviez tous bu, n'est-ce pas ?

— Un peu...

— Allons donc !

— Maison avait sa tête. On voulait faire le fl...

— Et pourquoi n'avez-vous pas été au massacre, vous ?

— Ah... »

Moisseau était devenu pourpre. Le prince reprit :

« — Oui. pourquoi ?

— Parce que... parce que... parce que je ne suis qu'un capon ! ! »

Il n'y avait rien a espérer de cet imbécile.

La revue passée, le prince demanda des nouvelles du prisonnier.

« — Il ne mange pas, répondit le sergent. Il grignote un peu de croûte, c'est tout.

— Il laisse son pain ?

— Il ne le jette pas, il fait des tas de mie, de vraies conserves. Il veut garder ça.

— A son aise. Laissez-le tranquille... » Puis Son Altesse quitta Vincennes, et, fidèle

à mon poste, je la suivis. Mais à trois jours de là, envoyé de nouveau vers le fort pour rendre un message, je m'informai de cet étrange .Uoisseau :

« — Ah ! » me répondit un soldat, « il est mort hier !

— Comment ?

— Il est mort étouffé. .. On l'a retrouvé tordu et bleu, la bouche, la gorge, le nez, et jusqu'aux oreilles, tout ça plein à crever de mie de pain, bourré de mie de pain enfoncée à ce qu'on ne puisse pas seulement tout retirer...

— Mais les hommes de garde n'ont donc rien entendu ?

— J'en étais... Il n'a pas plaint. Il n'a rien dit. Il a étouffé à la muette... »

On soutiendra que le soldat Moisseau s'est tué par terreur de la fusillade...

Oui. Je n'y contredirai point. Moisseau était d'ailleurs une brute. Oui, certes !... Mais ce gaillard-là, pourtant, je me rappelle encore sa figure farouche — et je ne me hâte pas toujours de chasser ce souvenir....

Octobre 1833.

Il me fut aussi donné d'assister à une émeute. Il faut s'attendre à tout.

C'était à la foire de Sens, dans l'année qui suivit la mort du duc de Reichstadt. Il y avait là, parmi les échopes et les cabanes enluminées, une sorte de théâtre qui brillait entre toutes les autres baraques. Des affiches et des drapeaux, pendant le jour, des quinquets en nombre, à la nuit venue, le recommandaient aux badauds : et ceux-ci entraient par centaines, curieux qu'ils étaient de voir l'automate jouer sa partie d'échecs.

Car c'était bien l'automate, en effet, le fameux, l'illustre automate, la merveilleuse machine qui naguère encore avait intrigué toute l'Europe, l'extraordinaire assemblage de roues, de fines poulies, de ressorts, de chaînettes et de cadrans, combiné autrefois et construit par M. de Kempelen pour divertir

l'impératrice Marie-Thérèse, et dont successivement Frédéric II, l'empereur Napoléon et le prince Eugène s'étaient montrés curieux, si curieux même que l'Empereur, à Berlin, avait désiré faire contre ce déconcertant chef-d'œuvre de mécanique une partie d'échecs : battu à plates coutures, malgré ses tricheries — l'automate indigné avait un moment renversé toutes les pièces sur l'échiquier — l'Empereur, vexé, eût commandé sur-le-champ de briser cette miraculeuse manivelle, si M. de Maëlzel ne se fût jeté à ses genoux en lui exposant, tout sanglotant, que l'inventeur était mort, hélas ! et que c'en serait fait à jamais de l'œuvre incomparable...

L'automate figurait un Turc revêtu d'une ample robe, et assis sur un fauteuil devant une table qui portait un échiquier. De sa main gauche, il tenait une longue pipe ; le bras droit, la main droite et les doigts de cette main étaient articulés : ils s'allongeaient, se recourbaient et saisissaient sur l'échiquier les pièces qu'il fallait faire avancer. Chaque fois que le

Turc fantastique gagnait un coup, tout le haut de son corps s'inclinait avec raideur pour saluer ; et, à la moindre faute de l'adversaire, on voyait s'agiter de gauche à droite, en signe de désapprobation, la tête de bois.

L'on devine comme une telle merveille faisait courir les gens ! Promenée de foire en foire, elle rendait stupides manants et bourgeois, après avoir troublé les cours, et donné si fort à songer aux rois. Aussi le petit théâtre de toile ne désemplissait-il point. A Sens, notamment, où j'arrivai de nuit sur un mauvais roussin dont il me souvient encore, tant son trot était languissant et incommode son allure, chacun ne vous entretenait que du célèbre Turc joueur d'échecs.

Je devais rester deux jours en la ville. Sitôt faites mes commissions et rendus mes paquets, je courus à la foire. Toute une tribu bavardait et campait devant les tréteaux du mystérieux pantin. Un pauvre diable de physicien, logé en face parmi des chiffons défraîchis et des loques bariolées, 6'en voyait ruiné du coup.

disait-on. Et que valaient en effet ses tours de gobelet et l'humble verroterie de sa lanterne magique, contre le Turc et ses prestiges ? Le malheureux ne ramassait plus un liard, ce dont, ainsi que de raison, il enrageait.

J'entrai bientôt comme les autres, afin de voir l'étrange machine. Elle reposait sur une estrade : raide comme il sied à une poupée, et niaisement souriant derrière son échiquier, l'être incompréhensible attendait. Son front sans rides, ses joues trop roses où quelques traces de coups, quelques balafres noirâtres faisaient tache, l'expression béate de ses lèvres peintes et l'éclat stupide de ses yeux en émail, enfin cette sotte figure de buis indisposait dès lentrée. Un homme assez pauvre de mine, affublé d'un habit jadis bleu, mais blanchi aux coudes, se tenait sur l'estrade, auprès du Turc. Quand la salle se trouva pleine à son gré, l'homme en bleu passa sur ses favoris et dans ses cheveux gras des doigts au demeurant fort sales, encore que couverts de bagues. Après quoi, la main dans son gilet, ainsi qu'un ora-

teur à la Chambre des Pairs, il prit gravement la parole, promettant de nous faire voir l'automate jusqu'en ses derniers rouages, afin de nous convaincre assez qu'il n'y avait là aucune supercherie.

A ces mots, il releva entièrement la robe du Turc : et en effet, celui-ci n'était, jusqu'au cou. rien qu'un enchevêtrement diabolique de pièces et de leviers. D'autre part, la table où se trouvait l'échiquier reposait sur un pied fort mince, que ne cachait aucun tapis. Une sorte de piédestal seulement soutenait le fauteuil où s'accoudait l'automate : dans ce piédestal d'acajou, un torse d'homme à la rigueur eût pu se cacher, mais encore eût-il fallu que celui-ci fût bien petit; et puis, enfin, qu'eût-il fait de ses jambes ?

Par une coquetterie dernière, sans doute, et comme une sorte de défi, l'échiquier recevait la lumière éclatante et crue de deux iampes. Ainsi, rien n'avait lieu dans la pénombre, mais c'était bel et bien en pleine clarté que la partie suivait son cours, et que le Turc, tantôt

saluant, tantôt secouant la tête, élevait lentement son bras droit, quand son tour de jouer revenait, ensuite pliait son coude avec une admirable gaucherie, puis courbait tout à coup et plutôt cassait, semblait-il, son poignet, afin que les doigts articulés pussent saisir les pièces, contre lesquelles ils produisaient un petit bruit sec, celui qu'eussent fait de pinces de langouste se refermant sur des bouts de bois.

Et le Turc jouait à merveille, en outre! Du moins, on l'assurait en ville. Il n'était praticien ou calculateur éprouvé qui ne se vît bientôt échec et mat au combat de la tour et du roi, de la dame et du cavalier. D'autant que l'émotion, et peut-être aussi quelque crainte superstitieuse faisaient trembler les adversaires bénévoles et leur menaient l'esprit au sabbat, dès qu'ils se trouvaient assis à l'échiquier terrible, en face du sorcier de bois et de métal.

En ce jour inoubliable où j'assistai parmi tant d'autres curieux à la partie de l'automate, un bourgeois de Sens, poussé, encouragé du geste et de la voix par un groupe de ses conci-

tovens, s'était enfin décidé, sur l'appel pressant de l'homme en bleu, à gravir l'estrade où l'attendait le Turc immobile, redoutable et benoît. Tel fut le trouble du joueur ainsi prêt à affronter le monstre, qu'il pensa choir en gravissant les quatre marches menant du parterre à la scène.

Ayant pris place enfin, plus inquiet certes que résolu, devant l'infernale mécanique, notre homme se décida bon gré mal gré, choisit une pièce et la poussa. Aussitôt le bras droit du pantin s'éleva, d'une manière un peu saccadée et non sans un furtif grincement des ressorts ; la main se dirigea en trois temps vers l'échiquier, les doigts s'ouvrirent, pincèrent une pièce à leur tour, la placèrent où il convenait. Le duel était engagé.

Il se poursuivit, lent et silencieux, et non moins déconcertant qu'émouvant. L'automate réfléchissait, en effet : ce n'était point tout de suite qu'il mettait en mouvement sa tète sur le pivot de son cou, s'il jugeait son adversaire en faute, ni sans attendre de longues minutes qu'il

réussissait quelqu'une de ces prises après lesquelles il exécutait son salut raide, à la prussienne. Non certes, et cette machine semblait mesurer à loisir tous ses coups. Si bien que peu à peu Ton en venait à l'épier, à chercher ses yeux, à la croire vivante ; on prenait parti pour ou contre elle. La vérité, la vraisemblance faisaient place à je ne sais quelle sorte d'enchantement. Au besoin Ton se fût tâté, voire griffé : « Mais, voyons! est-ce que je rêve?... » Au bout d'une demi-heure peut-être, nous étions tous haletants, nous eussions nousmêmes voulu toucher aux pions. On blâmait telle ou telle fantaisie du Turc ou de l'autre. Le petit théâtre, d'ailleurs, regorgeait ; l'on n'eût pu glisser un fétu devant l'estrade que nous assiégions, debout sur nos escabeaux et nos bancs : et tantôt régnait un silence poignant, dans le temps que se jouait un coup, tantôt des commentaires soudains et tumultueux fusaient de toutes parts, après quelque savante attaque de la dame ou certaine riposte ingénieuse du fou. Et puis, il m'en souvient,

quelle chaleur affreuse sous cette tente de méchante toile qui nous abritait ! Les lumignons et quinquets, dont la lueur éclairait encore trop mal à notre gré cette fantasmagorie, vacillaient, défaillaient au souffle de tant d'haleines, on eût dit qu'ils n'en pouvaient plus. Xos fronts ruisselaient, les femmes passaient le doigt dans leur fichu, des vieux retiraient leurs perruques...

Tout à coup : « Au feu ! ! au feu ! ! » hurla une voix...

Je ne sais, n'a)rant fait la guerre, ce que peut produire une panique en pleine nuit, mais cela ne saurait être pire. Une bousculade sauvage eut lieu, accompagnée de clameurs folles, de vociférations monstrueuses. « Place ! place ! » s'exclamaient les uns, comme si c'eût été possible qu'on les écoutât. Les autres glapissaient, sanglotaient presque, s'appelaient. Ce fut un ouragan subit, une tempête de démence. Les femmes se ruaient vers la porte, leurs grosses manches en lambeaux, le corsage à demi arraché. Un soldat, les yeux hors de la tête, agi-

tait stupidement son schako. Un gros homme, affolé, s'écriait d'une voix éperdue : « Service du roi ! . . . » Un autre empoignait à la gorge ceux qui se trouvaient devant lui...

Enfin, pour augmenter l'horreur et la bagarre, voici que brusquement des cris aigus et déchirants sortirent de l'automate, cependant que l'on voyait la grande poupée s'agiter, semblait-il, bouger sur son fauteuil. Bientôt enfin deux mains s'agrippaient à la robe du Turc, la mettaient en pièces, et deux bras, un cou, un buste apparaissaient enfin, soutenant la plus atroce figure, bien vivante, cette fois, écarlate, hurlante, et toute bouleversée par l'angoisse et l'épouvante ! Ce buste fantastique émergeait du piédestal qui portait le fauteuil...

Le hasard m'avait placé au lieu le plus éloigné de la porte. Je perçus en une seconde tout ce que je viens de décrire, saisi au cœur et tenaillé que j'étais par une terreur assez compréhensible. Le feu, songez-y donc, le feu! On ne médite guère, dès qu'on entend cela. Sauve qui peut ! — et l'on fuit tout d'abord...

Involontairement néanmoins, et ne pouvant avancer, je regardai avec effroi derrière moi, à mes côtés, je levai la tête. Panique bien étrange, à vrai dire : il n'y avait nulle trace de flamme, point même de fumée... Puis, de nouveaux cris... Qu'était-ce?

Braillant plus haut que sa tête, un coquin hâve et minable haranguait à présent la foule en fuite : « Arrêtez!... Citoyens!... Mesdames!... Arrêtez-vous! J'ai voulu seulement démasquer la fraude... Voyez, voyez ce qu'était la machine!... Supercherie, grossière malice !... Arrêtez, il n'y a pas d'incendie, revenez tous ! . . . Mais vengez-vous de l'imposteur : sur la scène, citoyens, sur la scène!... »

Les cheveux épars, cet orateur improvisé ressemblait à quelque prophète en courroux, dénonçant l'Antéchrist!

A ces clameurs inattendues, nombre de fuyards, cessant de s'écraser dans l'étroite sortie, se sont retournés, ainsi que j'avais fait moi-même. On eut compris bien vite : un envieux, parbleu! — l'on sut ensuite que c'était

le malheureux physicien ruiné par l'automate — venait d'imaginer ce stratagème : crier au feu ! S'il y avait un complice enfermé sous la robe, certes il n'y pourrait tenir, et se voudrait coûte que coûte tirer de là...

En un instant l'estrade s'est trouvée envahie par cent énergumènes, indignés qu'on les eût trompés. Sans souci des rouages délicats, le piédestal était brisé à coups de bottes, et, arraché de sa cachette par les bras, les cheveux, les oreilles, on en extrayait quoi — un cul-de-jatte !

Voici donc l'explication du mystère : un cul-de-jatte seul pouvait tenir dans cette boîte, et même à condition qu'il penchât bien fort sa tête sur l'épaule, durant que l'homme en bleu tenait levée la robe du Turc. Cette robe retombée, le compère sans jambes abattait doucement un pan de bois, sortait sa tête de la cache et en tirait ses bras, au moyen desquels il faisait adroitement manœuvrer ressorts, leviers et roues. A travers un morceau de gaze ou de toile fine, masquant un trou de la robe, il lui

LE PAVE DU ROI 2\-t

était aisé de suivre les pions sur l'échiquier fortement éclairé. Cela n'était-il pas simple au possible ?

Un cercle de furieux entourait le pauvre infirme, qui n'en pouvait mais, l'homme en bleu s'étant esquivé le premier, et depuis longtemps.

« — Gredin ! s'exclamait-on. Imposteur!

Rends l'argent! A la rivière le stropiat ! En prison ! en prison!... »

Bah ! il ne faut qu'un trait de génie pour arranger les pires choses. En l'espèce, voici quel il fut. Aussi bien, le cul-de-jatte a-t-il menti, ou bien somme toute a-t-il dit vrai? Est-ce qu'on sait!... Bref, au milieu de ses larmes et de ses supplications :

« — Messieurs, s'écria-t-il soudain, messieurs, n'aurez-vous pas pitié d'un ancien grenadier? J'étais dans la Garde Impériale, messieurs ! Ces deux jambes qui me manquent, elles furent broyées à ^\'aterloo... La misère seule m'a rendu le complice d'un charlatan... Hélas ! messieurs, hélas ! est-ce ainsi que des

Français doivent traiter un vieux soldat, un guerrier malheureux?... »

Le reste ne vaut pas la peine d'être conté. Je le répète, nous étions en 1833, le duc de Reichstadt venait de mourir dans la plus triste servitude. Les hymnes émouvants de M. Béranger travaillaient l'opinion. Partout l'Empereur apparaissait en scène. On ne le voyait pas à Paris en moins de cinq lieux à la fois, aux théâtres de l'Odéon, delà Gaîté, de l'Ambigu, de la Porte Saint-Martin, au cirque Olympique. Notre souverain lui-même, on le disait tout bas, passait pour secrètement bonapartiste.

Puis vous savez ce que c'est qu'une foule : un troupeau de Panurge, versatile et enclin à acclamer n'importe qui. Les mêmes furieux qui avaient envahi l'estrade pour mettre à mal l'infortuné cul-de-jatte, l'empoignèrent sans plus attendre et le portèrent en triomphe, dès qu'il se fût vanté d'avoir perdu ses jambes à Waterloo. Ils sortirent ainsi du théâtre de toile, et parcoururent le champ de la foire en lançant des vivats à tue-tête...

En ville, le tumulte s'accrut. Ce fut ce qu'on nomma l'émeute de Sens. Elle se place entre la bataille du Cloître Saint-Merry et la deuxième insurrection de Lyon. Elle paraîtra moins grave. Pourtant une compagnie entière d'infanterie dut venir prêter main forte aux gendarmes : et le bruit s'apaisait à peine le lendew in, au moment où il me fallut repartir pour Paris.

Je quittai Sens monté sur un bon postier bai que je mis sans vergogne au galop sitôt hors de vue, en pleine campagne. C'est aux humbles postillons à trottiner cahin-caha. Un courrier du roi prend quelques libertés, je pense. Il galope dans la solitude. Souvent même, pour tout dire, il ne daigne même plus suivre le pavé, mais coupe à travers champs, en levant les perdrix et en cueillant des pommes.

Mai 1834.

Un jour du mois de mai, je fus envoyé à Vernon.

Pour quiconque se rend de Paris en cette ville, la route la plus droite s'en va par Saint- Germain et Mantes. Mais c'était bien, hélas! ce que savaient aussi deux régiments d'artillerie qui, changeant de garnison et quittant Rouen, avaient traversé précisément Vernon et gagnaient, paraît-il, Vincennes. Je croisai ces guerriers blancs de poussière avant de toucher Mantes, assez loin. Ils venaient de faire halte, et mangeaient.

Or toute la population, je le jure, de cette Mantes oisive se trouvait autour des maudits bivouacs ! Comme si c'eût été le plus rare spectacle que de contempler des uniformes souillés par la route, et des canons couverts d'une poudre crasseuse ! La cité entière avait néanmoins émigré là, et pour ce faire avait

loué royalement tous les équipages de la poste, bien entendu...

Bref, au relais de Mantes, pas un seul cheval ! J'eus beau pester, crier, cela ne servait de rien. La plus grande colère du monde ne fera jamais qu'il y ait des chevaux dans des écuries vides. Et comme il me fallait être rendu avant la nuit à Vernon, je songeais à louer en ville un àne, un mulet, n'importe quoi!... Quelqu'un me dit :

« — Prenez le coche d'eau. Il s'en va tout à l'heure. »

Le coche d'eau ! Je courus à la Seine. L'énorme péniche se balançait à quai, prête à partir : déjà les mariniers allaient tirer la passerelle. Ils attendirent en me voyant dévaler de la rue. tout essoufflé. On me lança des quolibets. Mais je sautai à bord sans rien entendre. Il était temps : les chevaux s'arcboutèrent sur la rive, la corde se tendit, et le gros bateau se mit à glisser doucement...

Voyager sur un coche d'eau est une entreprise très au-dessus de la patience humaine.

Quand on a bâillé, mangé sur le pouce et cent fois parcouru de proue en poupe, puis de poupe en proue sa prison mouvante, quand on s'est pris le pied dans vingt cordages et qu'on a butté dans autant de chaînes, non sans avoir pensé recevoir sur la tête tel ou tel des paquets, malles, caisses, ballots innombrables, porte-manteaux, sacs de nuit, paniers à poules ou cages à mésanges qui s'amoncellent çà et là ; lorsqu'on s'est tout son soûl repu du spectacle que présentent, groupés au centre du bateau, une vache et son veau, ou bien plusieurs cochons hurlants et liés par les pattes, ou bien encore de stupides et répugnants moutons, le tout gardé par un gars plus niais et plus sale encore ; après avoir enfin dévisagé la horde de croquants et de bourgeois qui peuple cette nouvelle arche de Noé — que voulez-vous donc que Ton fasse sur ces barcasses ?... On s'assied désespérément, en attendant qu'on arrive. Et bien heureux encore si quelque joueur de mandoline ou de cornemusette ne vient pas vous étourdir de ses ritournelles !

Sans doute, la rive passe sous les yeux, toujours nouvelle. Mais au bout d'un instant, on ne la voit plus, on s'en est lassé. Il n'est de joli paysage que du haut d'une bonne selle, et de contrée charmante que celle où l'on galope à travers la rosée, le front éventé par la brise et le nez bien ouvert aux parfums du soir.

A force d'errer et d'explorer ainsi qu'une âme en peine ce malheureux bateau, il fallait bien que je commisse quelque bévue. Je ne manquai donc pas d'écraser la queue d'un affreux petit chien, qui, gémissant à fendre l'âme, sauta aussitôt sur les genoux de sa maîtresse. Celle-ci était une vieille dame au visage avenant, encadré par des boucles grises. Son regard pâle et fané luisait ingénument dans la pénombre de sa capote.

« — Ah! pardon, madame! m'écriai-je avec confusion... Je suis au regret. La pauvre bête en sera, j'espère, quitte pour la peur.

— Ce n'est rien, me répondit une voix douce, à peine chevrotante. Xon, rien du tout.

Ne vous excusez plus. La jeunesse, je le sais, est impatiente et étourdie. »

Puis, au bout d'un instant :

« — Tenez, monsieur, remettez votre chapeau, asseyez-vous là, et causons. Vous vous ennuierez ainsi tout autant : mais vous vous tracasserez moins... »

Ma foi ! la bonne personne parlait d'abondance, et judicieusement, et même aussi bien gracieusement :

« — Je connais, me dit-elle, cette animation de jeunesse. C'est le sang qui vous saute!... Moi pareillement, moi qui vous parle, j'éprouvais cela jadis. Vous ne m'eussiez jamais tenue, moi non plus, immobile en ma place, et bien fin qui m'eût persuadée de faire seulement, comme à cette heure par exemple, une demilieue sur une péniche en me laissant glisser patiemment au fil de l'eau... Cependant le bonheur, mon jeune monsieur, ne consiste qu'en cela même : demeurer assise, sans demander plus, en un bon fauteuil, et supporter que le flot vous porte... »

J'étais un peu surpris du sermon, mais assez content de la manière obligeante dont il était fait. Et la vieille dame continuait, continuait, ronronnant plutôt qu'elle ne discourait : nul besoin même que je répondisse. Je n'avais qu'à écouter, qu'à approuver en hochant la tète. Et les minutes passaient, coulaient, je ne les sentais plus...

La dame maintenant arrivait aux souvenirs de jeunesse. Elle avait fort voyagé, connaissant à merveille l'Angleterre et surtout l'Italie, où, je crois, elle était née, la Suisse, la Russie. Elle était, s'il m'en souvient bien, veuve de deux maris, un Anglais, puis un Russe... Soudain, tirant de son cabas plusieurs paquets de cartes :

« — Voilà, me dit-elle, ce que c'est que vieillir. On radote. Avancez plutôt une table, et faisons une partie. Que savez-vous jouer? Moi, je connais tous les jeux, l'hombre et le reversis, le quintille. le piquet, le whist, le papillon, la tontine, la guimbarde, ma commère accommodez-moi, la triomphe, la sizette.

le vingt-quatre, le cul-bas, la brusquembille... Mais les jeunes gens ne s'entendent pas à manier tout cela. Ce sont des plaisirs qui se prennent entre ^vêpres et l'angélus, entre la bûche et le grillon. Voyons, je vais vous apprendre la triomphe, qui se joue à deux... »

Le jour baissait que nous y étions encore. L'eau bleuissait. La vieille ramassa ses cartes et me dit : « On n'y voit bientôt plus, et Vernon s'approche. Je vous aurai fait passer la route au moins, avec ce jeu de chanoinesse au coin de son feu... Encore un coup, voilà le secret pour vivre à l'aise, mon petit : rester en son coin, sans bouger, et n'être pas un fou. Mais tout le monde, hélas! est fou... Eh! sans doute! Regardez ceux-ci, qui nous entourent; je les connais, ils sont de Mantes où j'habite... Le grand à moustaches grises? Un capitaine de l'Empire : mais il se croyait l'étoffe d'un maréchal, et son existence est empoisonnée. Cet autre ? Un magistrat qui ne cesse d'intriguer : il veut de l'avancement... Sa voisine? Oh! la

sotte, avec son air de renchérie ! Elle ne rêve que de voir son armateur de mari décrassé par un titre, et de donner sa fille à un duc... Jusqu'à cet autre, tenez, ce paysan, ce Jeannot- Colin : savez-vous bien ce qui le chiffonne, celui-là? Eh bien, il s'attribue des capacités, et enrage de n'être point marguillier... Pas un qui se tienne à sa place, tous des fous, tous ! . . . Ne les imitez pas, mon jeune monsieur : soyez modeste... »

Cependant les premières maisons de Vernon étaient apparues sur la rive : on allait aborder. Déjà debout pour prendre congé, je prétendis connaître au moins le nom de mon amie aux boucles grises. Et comme je le lui demandais poliment :

« — Je suis, me répondit-elle de sa voix tremblotante et suave, je suis la reine de France... Seulement, je ne règne point, parce que ce bandit de Louis-Philippe a pris ma place. Je m'appelle Marie-Étoile d'Orléans, veuve du duc de Sternberg. Je naquis à Modigliana, de Son Altesse Royale la duchesse

de Chartres, ma mère vénérée, qui accoucha clandestinement de moi, et m'échangea contre un garçon, le fils du geôlier Chiappini, c'est-àdire précisément le brigand et l'effronté qui vous gouverne aujourd'hui... Je vais à Rouen pour le soin du procès que je compte faire à votre prétendu roi... Après quoi, un second procès débarrassera enfin le pays de cette absurde loi salique... C'est l'affaire d'un ou deux ans tout au plus. »

Et Sa Majesté me tendit en souriant sa main ridée, dont, ahuri et stupéfait, je baisai sans mot dire la mitaine.

Quelques minutes après, la péniche repartait. Je contemplai longtemps de la rive ce lourd bateau qui s'en allait et, voguant sur la Seine à présent toute rose, portait vraiment sans apparat la reine de France. Il est vrai qu'il emmenait aussi un marguillier, la bellemère d'un duc, un garde des sceaux, un maréchal...

Bah ! il n'y avait qu'un sot dans tout ceci, et c'était moi, moi qui ne me croyais rien du

tout, et qui demeurais là, les pieds dans la boue, sans que le moindre petit hanneton m'empêchât seulement, en me dansant dans la cervelle, d'entendre piailler les reinettes...

Septembre 1834.

En l'automne de 1834, traversant Melun à cheval, ma bête fit un faux pas, et se relevant sans adresse, plongea son large sabot dans un tas de boue. Je ne sais quel mirliflore à moustaches passait par là : il se trouva comme par enchantement couvert de crotte des pieds jusqu'à la tête.

Certes il n'y avait point de ma faute. Le fat néanmoins leva sa canne. Mon fouet lui répondit : il reçut le coup en plein visage.

La fureur l'étranglait :

« — Je te ferai voir, gredin, ce qu'il en coûte d'insulter le baron de la Faisandier!

— Monsieur, répondis-je, je me nomme Arnaud aux Ecuries du roi. Mais je suis le comte Arnaud d'Ancourt, d'assez bonne maison, croyez-moi, pour vous rendre raison si vous n'êtes pas satisfait. Vous me trouverez tout à vos ordres. La route n'est pas longue de Melun à Paris. »

Et je m'en fus, le laissant tout son soûl pester, menacer et ameuter les badauds. Jamais, faut-il le dire, je n'en eus plus de nouvelles. Toutefois un scrupule m'était venu. Si mon sot me cherche, pensai-je, comment prouver que je suis en réalité de condition à pouvoir lui couper la gorge ou l'envoyer en terre d'un coup de pistolet? Pareille aventure me guette à chaque instant...

Aussi me résolus-je à réclamer alors ces papiers confiés, quatre années en deçà, à la probité du major Frazer. Je les avais remis entre ses mains lors de ma ruine, et quand je dus, hélas! fuir Paris et m'engager dans les postes : seul en effet de tous ceux que j'avais approchés à Tortoni ou au Café Anglais, dans le gymnase de lord Seymour ou parmi les allées de notre Bois de Boulogne, ce singulier major Frazer avait su m'inspirer une confiance véritable. Demi-portugais, demi-écossais, le teint basané comme un créole, mais le poil roux ainsi qu'un gentleman de Londres — d'ailleurs il se teignait en noir — , jadis offi-

cier russe, aujourd'hui gentilhomme français, le major Frazer imposait beaucoup à quiconque l'approchait.

Or un événement n^stérieux, bizarre, troubla sa vie au moment même où je le vins trouver pour quérir ces papiers laissés en sa garde. Il y eut un drame en apparence inexplicable, un procès criminel, un scandale. Nul, sauf moi, ne sait toute la vérité... Je vais l'écrire ici sur ce cahier secret. Que si jamais on lit ce récit, rapporté tout uniment, il serve du moins à justifier jusqu'à l'évidence la mémoire de ce galant homme et incomparable dandy que fut toujours le major Frazer, mon ami !

Quand je m'en fus sonner à la porte de son hôtel, à la Chaussée d'Antin, on me répondit que le major n'était point là, mais qu'il se trouvait aux champs, dans son château de Vardes, avec sa fiancée...

Frazer absent de Paris ! Frazer aux champs !

Frazer fiancé, comme un bourgeois, Frazer marié!... Je crus que la terre avait tourné sens dessus, sens dessous, que tout était bouleversé, mis à l'envers!...

La curiosité au moins ne pouvait me permettre d'hésiter; je réunis — hélas! à grand'peine — quelques écus, pris un cheval à la poste, et me voici trottant vers le refuge du major, situé, m'avait-on dit, dans le pays de Bray, près de Gournay.

J'arrivai le 24 septembre, vers six heures du soir, au château de Vardes. La nuit montait, et la brume était froide au point de me piquer les doigts. Durant ces mois d'automne, le soleil éblouit à midi ; mais bien avant le dîner, il pend déjà comme une orange, et n'est pas plutôt tombé dans les branches à l'horizon, que l'on grelotte. Pour peu qu'alors la lune se montre, il gèle tout à fait, en attendant la neige pourpre et or du lendemain, la neige rouillée, la neige fanée des feuilles mortes .

Mon guide se retourna, et me fit voir à notre gauche un méchant toit pointu, perçant le

brouillard blanc. Des hangars bas, des communs rustiques l'entouraient.

« — Voilà, fit-il. C'est le château de Vardes. »

Ça, un château ? Ça, l'habitation du major Frazer?... Soit. Allons!

La route tournait entre des clos de pommiers. Puis un portail, une cour de ferme, et l'on s'arrêtait devant une espèce de manoir : deux étages surmontés d'un grenier. Un petit parterre dépourvu de fleurs, mais abondant en herbes folles, poussait ses buissons jusque dans les fenêtres. Tout cela, pour l'instant, défaillait dans la pénombre. La nuance eût flatté l'un de nos poètes languissants.

Le pas de nos chevaux fit paraître un valet. J'avais pauvre mine sans doute avec ma casquette en vieux velours et mes bottes à l'épreuve des pluies. Aussi l'homme nous regardait-il de travers, moi et le gars de la poste, assez sordide il est vrai. Mais d'un mot je le rassurai :

« — Dites au major Frazer, mon ami, que

le comte Arnaud d'Ancourt veut lui parler. » Un comte! Le coquin en livrée n'en demanda point davantage. Mais il saisit mon portemanteau — bien vieux, hélas! et bien laid! Je mis pied à terre et payai mon guide, qui s'en retourna vers Gournay-en-Bray avec les deux chevaux.

— « Que monsieur le comte veuille attendre un peu, me dit le domestique. M. le major est encore à la chasse. Mais il ne peut tarder : voilà qu'il est nuit. »

Je n'acceptai ni de m'asseoir en face d'une bouteille, à la clarté d'un bon feu, ni même d'aller me dévêtir avant que d'avoir vu mon hôte. Ce cher major! Comme il m'en souvenait tendrement ! A l'évoquer, je me rappelais les fêtes du boulevard et le tapage de ma folle jeunesse. Avec quelle application j'avais copié ses redingotes, adopté ses parfums favoris, imité ses moindres tics, la manière par exemple dont il mâchait sans cesse, plutôt qu'il ne fumait, un éternel cigare, ou encore sa façon inoubliable de monter à cheval, les jambes

allongées et la physionomie parfaitement distraite, comme si c'eût été bien par hasard en vérité, et sans qu'il s'en fût aucunement aperçu, qu'une monture s'agitait là, sous lui, et trottait et galopait, et faisait mille gambades...

Quel dandy c'était que le major Frazer ! Mais en même temps il n'avait rien de fade ; il ne sentait point la sacristie, ni le « club » anglais, différent en cela des autres petitsmaîtres et ultras de Tortoni ou du rond Mortemart, différent de ce que je fus moi-même, il faut bien l'avouer, alors que les louis d'or me tintaient dans la poche. Non, certes, M. Frazer ne ressemblait point aux jolis jeunes hommes du faubourg Saint-Germain. Et tout d'abord, quadragénaire, déjà chauve, la moustache et les favoris teints, on l'eût pris pour un officier peu commode au quartier, plutôt que pour le roué, l'oisif et le viveur qu'il était ; puis sa mise aussi bizarre que recherchée, ces pantalons à la hussard qu'il portait volontiers, son chapeau incliné, enfoncé jus-

qu'au cou, lui donnaient du mauvais garçon et du casseur d'assiettes ; cependant qu'en même temps cette inexplicable habitude de citer sans cesse de l'Horace et du Virgile lui prêtait un air de l'ancien régime, un air Louis XVIII, et même Louis XIV, que les faiseurs de romans et de nouvelles à la main semblaient fort apprécier, mais qu'il nous était bien difficile, à nous autres ignorants, d'attraper, et pour cause, nonobstant toute la bonne volonté du monde.

Or jamais, au grand jamais, le major Frazer ne quittait Paris, ou du moins l'espace compris dans Paris entre la Chaussée d'Antin, qu'il habitait, la rue Taitbout et les parages de la Ville l'Évèque ou de la Madeleine. C'était là que je l'avais connu et que nous avions tant soupe, alors que je menais une vie insouciante et gracieuse, alors que j'étais riche. Chaque jour, M. Frazer allait monter au Bois de Boulogne quelqu'un de ses chevaux anglais ; il lui arrivait de couvrir ainsi au grand galop soixante-quinze lieues en cinq jours, par suite

d'un pari, mais c'était en tournant de la porte Maillot à la mare d'Auteuil, et de celle-ci aux plaines des Sablons. Parfois encore il consentait bien à partir pour huit ou dix journées avec son ami lord Seymour, afin de chasser à cors et à cris dans quelque campagne. Il ne pouvait toutefois supporter un plus long- exil, et fouette manant ! il revenait bientôt au boulevard en doublant les guides.

Que cet étrange maniaque, que cet extravagant seigneur se trouvât donc enfermé depuis quatre semaines en un manoir provincial, qu'il y filât bourgeoisement une existence bucolique et sylvestre, cynégétique et potagère, entre une fiancée modeste et un vieux beau-père noble, cela dépassait l'imagination de quiconque l'avait naguère un peu fréquenté, voire seulement rencontré ! Ou bien il fallait que la jeune personne fût incroyablement belle et plus que séduisante, irrésistible...

Tandis que je méditais ainsi en me promenant, le col relevé et les mains dans mes manches, par le jardin où la lune, déjà, se jouait

un peu, des pas de chevaux retentirent au loin sur la route. C'était évidemment le major et ses hôtes... Quelques minutes après paraissaient dans la nuit les lanternes d'un, de deux équipages que suivaient plusieurs cavaliers. Le cortège arriva devant la maison. Sur le siège de la première voiture, une sorte de char-à-bancs, mais poli, verni, étincelant, et comme tout argenté, le major lui-même se tenait, guides hautes et fouet en main. On ne distinguait bien que son grand chapeau à haute-forme gris, et le canon d'un fusil qui luisait, retenu à son épaule par une bretelle claire.

A peine ce char-à-bancs fut-il arrêté qu'une jeune femme en sauta vivement, aussitôt suivie par deux sveltes lévriers qui bondirent en jappant vers les cuisines ; puis un vieillard de belle taille descendit à son tour, et enfin un troisième chasseur que je distinguai mal. Ces deux derniers aussi portaient guêtres et fusil, non moins que la demoiselle — car c'était bien elle, la fiancée, je l'avais deviné sans peine —

dont je pus tout d'abord admirer, au feu des lanternes, la taille fragile et les manches pareilles à deux ailes de guêpe, les légères boucles qui voletaient sur les joues, et coiffant le tout, la plus déraisonnable des casquettes, immense, à visière démesurée, à pompon, à jugulaire, une casquette rêvée par une modiste en gaîté, un jour de carnaval !

La deuxième voiture, très haute sur ses deux roues, ne contenait qu'un cocher et tout un amas de lièvres, de lapins, de faisans et de perdreaux. De la caisse ouverte jaillirent un beau et souple chien à longs poils, et deux petits ratiers, qui aussitôt se mirent en devoir de se battre et de se mordre tant qu'ils purent ; et comme le groom portait deux sacs en bandoulière, je supposai qu'il s'y trouvait des furets. Parbleu! le galant Frazer offrait à sa fiancée et à ses hôtes toutes les chasses connues : course de lévriers, fusillade au terrier, quête dans la plaine et chiens à blaireaux. La fête était complète. Il se mourait d'amour, cela ne faisait point de doute.

Son accueil d'ailleurs fut chaleureux et parfait. Dès qu'il eut entendu mon nom, car nous étions encore sur le seuil et l'on n'y voyait goutte : « Quoi ! c'est vous, c'est bien vous, mon petit d'Ancourt ! Mais je vous croyais mort, et tout le monde a porté votre deuil au boulevard... Vous aurez voyagé dans la Chine, ou bien conspiré, ou encore fait campagne contre l'émir de Mascara?...

— Ne m'interrogez pas, monsieur. Je ne puis répondre, je vous l'assure...

— Il suffit, il suffit ! Permitte Divis cœtera... Et vous venez, je le gage, me demander ce paquet que vous m'avez un jour si mystérieusement confié?... Diable ! voilà qui sentait son romanesque, à la bonne heure ! . . . Eh bien, mon cher, votre dépôt est en lieu sûr, dans mon coffre-fort, mais à la Chaussée d'Antin, ma foi ! un peu loin d'ici... Je donnerai des ordres pour qu'on vous le remette, si vous ne voulez attendre mon retour. Mais puisque vous voici chez moi, vous êtes prisonnier, je vous garde. Nous chassons un cerf demain dans la

forêt de I/yons : vous en serez, aux côtés de M"° Elvire de Lure-Marcilly, qui figure Diane en personne, et à qui je vous présente. M. le marquis, son père vénéré, n'est point le dernier non plus derrière notre meute, et M. de la Périère, que voici, galope comme il faut.... Mademoiselle, messieurs, accueillez mon ami, le comte Arnaud d'Ancourt, jadis la fleur de Tortoni, aujourd'hui jeune homme ténébreux et inquiétant, inexplicable et sans doute fatal à la mode du jour, mais excellent cavalier en tout cas, je m'en porte garant. Nul qui sache comme lui, sur un pur sang de Newmarket,

Insuit are solo et gressus glomerare superbos !... »

Nous avions cependant pénétré dans l'intérieur de la maison. Je vis mieux alors combien MUe Elvire était blonde et jolie, et de quel air M. le marquis de Lure-Marcilly considérait son futur gendre ; il semblait dire : « Oui-dà, ce garçon-là est drôle et montre du zèle à nous plaire. Nous le protégerons, nous en ferons

quelqu'un .. » Quant à M. de la Périère, imaginez le jeune homme le plus insignifiant. Un voisin, un cousin du marquis, je ne sais quoi. L'on n'en avait cure : un vrai dadais.

Au dîner, dans la petite salle à manger que chauffaient vingt ou trente bougies, l'entretien ne tarit pas une minute, ne languit même point. Mis en verve par ma présence peut-être, qui lui rappelait maints souvenirs, ou stimulé par le désir d'étonner sa fiancée, le major Frazer conta cent anecdotes, parmi celles du moins que lui permettaient la décence et le respect dû à la présence de Mlle de Lure-31arcilly. Pour moi, qui n'ai point d'esprit, les vins de Bourgogne et de Champagne me prêtaient néanmoins la plus vive gaîté. Qu'on y songe ! Depuis quatre longues années je n'avais si bien soupe, ni surtout en si bonne compagnie. Car je ne fréquentais au Palais que bas officiers, piqueurs et suppôts de police. De temps à autre seulement, un personnage de la Cour ou quelque femme d'un pair de France me faisaient appeler, et me donnaient occasion

de saluer et de parler comme le comte Arnaud d'Ancourt devait le faire. Mais ces aubaines étaient trop rares. Je ne voyais que gens de rien.

Au lieu qu'ici les cristaux, les lumières, les compliments, les bons mots du major, la courtoise désinvolture du vieux marquis, les sourires fins et polis, les modestes réparties de sa fille... ah ! que d'émotions charmantes, que de ressouvenirs ! Il me semblait que rien de fâcheux n'eût jamais eu lieu, que, riche et sans nul souci du lendemain, je menasse encore une folle existence à Paris; que je traitasse au Café Anglais les plus grands personnages : Frazer que voici, avec son gilet de velours gris perle, sa moustache courte, la belle bague armoriée qu'il portait au doigt, ses gestes de maître, sa faconde et ses phrases latines ; ce marquis chenu, non moins éloquent, mais plus sentencieux, plus écouté aussi, et peut-être d'un meilleur ton, qui avait servi dans l'armée de Condé, et cachait sous le revers de son frac bleu le portrait de Marie-Antoinette ; cette

aimable, discrète et délicieuse Elvire enfin... Oui, je finissais par croire, non sans complaisance ni vanité, qu'ils étaient devenus mes hôtes, et qu'ils se trouvaient à ma table. J'étais peut-être un peu gris... M. de la Périère seul nu faisait point figure. Il avait l'air mélancolique, et tantôt se taisait, tantôt encore souriait avec contrainte et niaiserie. Un sot, vous dis-je.

Le major dépeignait les pays qu'il avait parcourus en sa jeunesse guerrière et aventureuse, avant le temps de sa retraite à Paris. Il nous menait en Russie, au Caucase, en Portugal, nous disait ses campagnes anciennes ; et comment il avait reçu les blessures dont on voyait les marques sur la peau basanée de son visage; de quelle façon, par exemple, il avait repris coûte que coûte à des Circassiens une pelisse précieuse, perdue dans un engagement ; on l'eût écouté jusqu'au jour cependant qu'il narrait son passage sur les glaçons de la Neva en plein dégel, la nuit, au retour d'un bal; ou sa poursuite par une bande de loups qu'il

avait dérangés dans leurs horribles festins, après une bataille; ou la belle soirée qu'il avait passée à Moscou, juché dans un arbre, afin de lire à une demoiselle d'honneur, qui en était friande, les Méditations de Lamartine, livre introuvable à la cour de Russie; ou encore l'insurrection militaire qui suivit la mort du tzar Alexandre.... Ah ! l'éloquent Frazer était inépuisable !

Le marquis, d'autre part, abondait en anecdotes piquantes ou terribles touchant les misères, les déceptions, les fiertés et les vicissitudes de cette armée de Condé, où il avait jadis traîné ses guêtres, porté le sac, mangé du pain de goujat, et couché dans la boue.

Puisqu'aussi bien j'écris ici mes mémoires, si ce n'est trop dire, je noterai certain récit entre maints autres qu'il nous fit. Par deux fois, au cours de cette histoire, il me souvient que j'ai failli crier : « Vivent les Français ! » Ultra ou jacobin, la jolie chose qu'un homme brave et insolent ! Et quel dépit de ne point mourir face aux balles, la cravache haute et une fleur

aux lèvres!... D'ailleurs, je le répète, je devais être assez gris.

Voici le récit du marquis :

— « Je revois ce jour-là », nous dit-il, « comme si je m'y trouvais encore. C'était au camp, vers une heure après midi. Ces bandits de jacobins avaient escarmouche depuis l'aube. Ils se battaient, ainsi que les paysans, à la billebaude ; on en découvrait derrière chaque meule de foin, et ils couraient partout comme des perdrix dans les chaumes, diablement agiles malgré leurs sabots. C'était grand'peine que d'ajuster seulement cette canaille.

Nous n'étions pas mieux vêtus qu'eux, il est vrai, et même encore bien plus mal, s'il faut tout dire, car les guenilles nous tombaient positivement du corps. .Mais à ce moment de la campagne — c'était au Fort-Louis — M. le Prince n'avait plus pour soldats que la fleur des pois : et j'entends par là ceux des gentilshommes qui pouvaient, sans tousser à mort, vivre et dormir sous la pluie du ciel et parmi toutes les fureurs d'Eole, dans des

hardes trempées. En outre, on ne mangeait rien, ou presque.

Bref, après avoir tiré au sans-culotte pendant une pleine matinée, nous prenions du repos. Les uns jouaient aux cartes, d'autres rongeaient un peu de pain et un gâteau d'avoine et de seigle que nous nommions entre nous le polastron ; et c'était chose assez plaisante que de considérer la troupe de croquants en lambeaux que composaient tant de nobles personnes et de petits-maîtres naguère encore si galants au Palais-Royal.

Nous avions fait trois prisonniers, et l'un d'eux surprenait par sa taille, on eût même dit par sa beauté, n'eût été certain air farouche et sauvage qui le défigurait. C'était un officier jacobin, nupieds dans ses bottes, très jeune avec cela, le teint brun, l'œil sombre, un ténébreux achevé. Il s'appelait, nous déclara-t-il avec superbe, Cornélius Legris. Sur quoi il ajouta : « Vive la Nation une et indivisible ! » Et il se renferma dans un fier silence. Il demeurait là, sans armes, assis et morguant comme un démon.

LE P.Wli DU ROI

Soudain, la sentinelle qui gardait notre poste cria : 0 Messieurs, Son Altesse!... » Tous aussitôt de sauter sur nos armes. Monseigneur s'avançait à pied, entouré de quelques hommes et de deux colonels. Le prince de Condé semblait las et marchait en appuyant beaucoup sur sa canne sa main gantée de noir qu'une petite dentelle, crasseuse il est vrai, comme il sied en temps de guerre, couvrait encore à demi, selon l'ancienne mode.

Il nous fit signe de demeurer paisibles et de laisser là les fusils. Il s'en venait moins en chef qu'en ami, qu'en père, visiter ses enfants. Avisant l'un de nous, plus mal en point que les autres encore. Son Altesse mit tout à coup son chapeau à la main : « Monsieur de Villecomble, dit-il obligeamment au pauvre diable, je viens d'apprendre la mort de M. le marquis, votre oncle, à la troisième compagnie de mes hussards, et j'en éprouve une affliction profonde. » Puis se recoiffant, il se tourna vers nous, et pinça l'oreille à ce fou de Mac' Enry. un enfant presque, marié dans Coblentz même :

28o LE PAVE DU ROI

« Toujours aux cartes, monsieur le roué?... »

Il eût poursuivi de la sorte, car il se rappelait les noms de presque tous ses soldats. Mais, à ce moment, il aperçut nos prisonniers. M. le baron de Fadette, notre capitaine, rendit compte de leur prise, et Monseigneur, tout en écoutant, se dirigea vers les trois hommes.

Cornélius Legris leva sur Son Altesse un regard éperdu d'orgueil, sans cesser pour cela de mordre à même un vieux pain noir.

Le prince donna tout bas quelques ordres, et allait tourner sur les talons, quand ce possédé de Cornélius, la bouche pleine, et tout aussi bien assis que s'il eût apostrophé quelque manant, s'écria d'une voix triviale et sonore :

« — Eh bien, citoyen Condé, est-ce que tu me fais pendre ou fusiller? J'aimerais mieux la fusillade, parce que, vois-tu, la pendaison, après le repas... »

Colère générale, brouhaha, branle-bas ! En un instant, le Cornélius se vit entouré, menacé, injurié. Parbleu! pour la première fois

de ma vie, je vis M. le Prince publiquement en colère !

« — Laissez donc cet homme ! fit-il très haut et avec une extrême impatience. Laissez-le, je vous le commande ! Ne voyez-vous pas qu'il est sans armes?... Dans le rang, messieurs, dans le rang ! . . . »

Et il demeura seul au milieu de nous, visà-vis du sans-culotte, qui s'était rassis et mangeait toujours avec effronterie. Le gredin redoubla même d'insolence.

« — Eh bien, citoyen, reprit-il d'une façon encore plus âpre, tu me fusilles décidément, pas vrai? C'est bien, mon ami, c'est bien... »

Et lui tendant son vieux quignon noir :

« — Tiens, veux-tu partager le repas d'un patriote? »

M. le Prince appela ML. de Fadette : «Faites ouvrir le cercle, et rendez-lui son sabre! » ordonna-t-il. Puis s'adressant au prisonnier :

« — Vous pouvez partir, Monsieur l'officier. »

Celui-ci devint cramoisi :

« — Comment, tu me...

— Oui. Vous êtes libre.

— Ah ! canaille ! . . . »

Cornélius Legris, échevelé, débraillé, à demi suffocant de stupeur d'abord, de rage ensuite, s'était dressé sur ses pieds cette fois, et il se mit à hurler des lieux communs à la jacobine :

« — Misérable t3rran, tu penses étonner un enfant du peuple ! Tu comptes sur ma faiblesse, suppôt du trône, et tu te nattes d'humilier un guerrier de la Nation par ta vile clémence ! . . . Mais je me ris de toi ! Tiens, bandit!... »

Et le coquin, insultant son bienfaiteur, n'eut-il pas l'impudence inouïe de lancer son pain, seul projectile dont il disposât, au visage de notre général.

M. le Prince pâlit un peu, mais éleva la main, nous arrêtant pour la seconde fois.

« — Dans le rang! » s'écria-t-il de nouveau.

Et, du bout de sa canne, il désigna le pain sur le sol :

« — Donnez à cet officier ce pain qu*il a laissé tomber. Les vivres sont rares. Un soldat n'en a jamais trop en réserve. Et qu'on lui remette son sabre, enfin... Messieurs, nous allons nous retirer. »

Cependant Cornélius, le front toujours menaçant, bouclait son ceinturon. Quand ce fut fait, il dit. moins rudement toutefois :

0 — Ma foi, citoyen général, j'étais en colère, j'ai eu tort... Voyons, maintenant que j'ai mon sabre... Tu n'as pas peur que je te tue. n'est-ce pas?... Veux-tu... Veux-tu me tendre la main ? »

Et il présentait à Son Altesse une poigne rustique et coupée de cent écorchures

Monseigneur nous fit signe de nous écarter : face à face dès lors avec le jacobin, celui-ci l'eût étendu mort bien aisément, s'il l'eût voulu!... Bah ! tout au contraire, nous eûmes la surprise de voir notre sans-culotte prendre non sans quelque respect, et même en soulevant son bicorne cabossé, l'auguste main que M. le Prince eut l'incrovable indulo-ence et le cou-

rage de lui accorder, sans un seul mouvement de recul ou d'hésitation, mais en se dressant au contraire et en regardant entre les deux 3^eux ce terrible brigand, jeune, vigoureux et tout bouillant d'audace... »

Nous avions quitté la table au cours de ces entretiens héroïques. Et maintenant, tandis que M. le marquis et son futur gendre contaient toujours, nous nous trouvions tous réunis au salon, sous le lustre radieux comme un buisson d'or, devant la cheminée pleine de rubis, parmi des guéridons et des tables qui, à portée de la main, en des vases étrusques, offraient des fleurs.

Je caressais voluptueusement les longues têtes de cygne entre lesquelles se creusait mon fauteuil. Loin que j'eusse encore honte de mes souliers communs et vieux qui, lorsque je me présentai pour dîner, m'avaient mis au supplice, je les tendais maintenant sans vergogne au feu, et tentais de mêler aux glorieux récits de ces messieurs certains propos de ma façon,

d'ailleurs bien compromis par les émotions diverses où me plongeait une telle soirée.

Ml. de la Périère seul... M.ais je l'avais oublié, s'il était là. L'on n'écoutait guère ses approbations sans saveur, sa toux de contenance et ses phrases intermittentes. Nous n'y songeâmes qu'au moment où, ayant été chercher la harpe de M.0* Elvire dans le coin où ce majestueux instrument reposait, et se trouvait pourtant si bien au repos, il l'installa, non sans mille précautions, devant la jeune fdle. Celle-ci, alors jeta sur les cordes ses doigts légers, et une mélodie plaintive se fit entendre, ajoutant beaucoup de langueur à la mélancolie d'une romance que M. de la Périère entonna d'une voix charmante et désolée :

Belle Yolande aux yeux plus doux Que la chanson du troubadour, Etc..

A ces harmonieux soupirs, Mlle Elvire, dont les boucles un peu défaites pressaient les joues délicates, penchait davantage la tète, et levait

tristement les yeux vers le ciel. Telle est sans cloute l'attitude convenable pour jouer de la harpe. .Mais moi, je donnais le concert au diable. J'aimais mieux l'histoire ■ de Cornélius Legris, ou la manière dont le major nous avait confessé que se pensant mordu en Russie par un chien enragé, et a}*ant dû se mettre durant quarante jours au plus sobre régime, privé qu'il était de tabac et de vin, il avait certainement bu pendant ces cinq semaines de l'eau pour toute sa vie.

Misce stultitiam conciliis brevem... ajoutait-il. Et il récitait l'ode toute entière, en mâchant son cio-are.

Le lendemain matin, le déjeûner fut bousculé. Il s'agissait d'aller attaquer un cerf à l'autre bout de la forêt de Lyons. Nous mangeâmes sur le pouce. Dès patron-minet, le fouet des piqueurs et l'ébrouement de plusieurs chevaux avaient furieusement troublé la paix

matinale, d'autant qu'ils avaient succédé aux cris enroués d'une vachère qui pestait après ses bètes dans le pré, sous les murs mêmes du château, au départ des bœufs pour la plaine, au piétinement des sabots, à l'appel des gars de labour et à l'aubade sonore d'un bataillon de coqs.

Car il faut dire que si le manoir de Vardes dominait d'une part le boulingrin, du reste à l'abandon, et les quelques arbres jadis taillés d'un jardin, il donnait en face directement sur une cour de ferme, et contemplait d'autre part un clos de pommiers qu'au loin bordait l'Epte, courant et susurrant entre des peupliers. Et dans ce clos paissait toujours un troupeau de vaches vagabondes. De sorte qu'aux lumières, le salon du major semblait bien celui d'un vrai château : mais qu'en plein jour on était surpris d'y voir, par les croisées, tantôt ici monter jusqu'aux vitres un églantier ou des herbes folles, tantôt là une bonne tète à cornes qui contemplait de ses gros yeux la harpe de M."* Elvire ou les roses des vases,

tantôt même une poule ayant sauté de son fumier jusqu'à la fenêtre. Les consoles d'onyx et les meubles en satin de M. Frazer se trouvaient comme en pleins champs.

Bref, la meute s'était rendue dès le fin matin au lieu de l'attaque. Et il fallait se hâter de la rejoindre. Nous mettions les bouchées doubles, cependant qu'un petit palefrenier faisait retentir éperdument des fanfares dans le jardin. Le temps, pour M. le marquis, de tremper une dernière rôtie dans son vin de porto, pour mademoiselle sa fille de peler un quartier de fruit, et comme Ton amenait les chevaux au perron, nous voilà soudain tous debout, buvant le coup de rétrier et bouclant nos ceinturons.

Ce fut à notre hôte qu'il échut de mettre à cheval M"e de Lure-Marcilly. Celle-ci s'accommodait à ravir de sa longue jupe d'amazone, et ses boucles semblaient plus blondes encore sous son chapeau d'homme et le grand voile azuré flottant derrière son dos, comme une nuée soustraite au crépuscule. Tandis que le

major l'enlevait comme une plume et la juchait en selle, ses yeux clairs et tendres se posaient avec reconnaissance sur M. de la Périère qui, tète nue, lui tendait sa cravache. En vérité, coiffé de velours, culotté de blanc et la taille bien prise dans son habit, le teint rose avec cela et la barbe taillée artistement en collier, c'était un cavalier d'assez bonne grâce que ce petit hobereau. Tout élégant qu'on le connût, notre major ne paraissait plus, à côté de ce dameret, qu'un chef maure aux larges épaules, affublé par jeu d'un vêtement rouge, d'une trompe et d'un couteau de chasse. Mais en revanche, comme ce Frazer vous maîtrisait son cheval! Il semblait jouer avec un hippogriffe.

Nous formions sur la route une assez belle compagnie. Devant le major, maître d'équipage, et M. de Lure-Marcilly, ce dernier non sans noblesse en une tunique verte, qui datait assurément, par la coupe tout au moins, du feu roi Charles X. Puis M* Elvire et M. de la Périére, cheminant côte à côte. Ensuite

moi-même, fâcheux sire avec ma veste délavée, mes bottes rustiques et ma culotte de peau, mais si joyeux que j'étais ce jour-là ! Je chevauchais sur une monture ardente et gaie. Il faisait un temps frais, un peu gris, ce qu'il faut pour la plus belle chasse. Vive la vie!... Derrière nous enfin s'en venaient des palefreniers, menant les bêtes de relai.

Bientôt nous entrâmes en forêt. A une lieue de là, la meute nous attendait. A l'attache dans un carrefour, et gémissant de convoitise, les chiens frissonnaient sous le fouet des valets. Mettant le bicorne à la main, les deux piqueurs galonnés s'avancèrent au cheval du major, conférèrent quelques instants, puis retournèrent à la meute, donnèrent un ordre... Et l'on mit sans plus tarder les chiens d'attaque au taillis.

Deux heures après, la chasse allait, allait toujours... Un magnifique cerf, en vérité, robuste et rusé, qui sautait les routes avec allé-

gresse, et se faisait battre sans fin dans les ravines de Lyons!... On court un peu à l'aventure à travers ces boqueteaux déchiquetés et parmi ces futaies immenses. C'est le diable de n'y point perdre les chiens : il faut marcher d'un train d'enfer. ^llle de Lure-Marcilly galopait à perdre haleine.

Elle s'engagea dans une allée couverte et sombre. Le major seul, en cette minute, et moi, nous la suivions. Nous avions égaré le marquis et M. Roger de la Péri ère qui, plus habiles ou plus heureux, ou moins fougueux que nous, étaient sans doute, eux, restés sur la bonne voie... On entendait en effet très loin, là-bas, quelques sons de trompe. Il s'agissait de rejoindre, et vite !... Tout à coup, derrière un gros tronc d'arbre, apparut un tas de fagots d'une forme bizarre : le cheval de l'amazone fit en bondissant un écart absurde, et celle-ci, comme arrachée de la selle, se trouva jetée contre le talus. L'épaule avait porté sur un chicot de bois, une sorte d'épieu planté dans le sol. Un flot de sang tacha le

drap du corsage. MUe Elvire s'était évanouie.

Le major affolé sauta de son cheval et me jeta les rênes :

« — Sonnez, me cria-t-il, sonnez ! »

Et moi, épouvanté, de mettre pied à terre précipitamment, et de pousser force appels de trompe à toute gorge !..

Frazer s'était penché sur l'amazone : l'épaule était déchirée, mais moins gravement, tout de même, qu'on ne l'eût pu craindre. Le major mouilla de rhum un mouchoir, humecta les tempes de la blessée, desserra le col du corsage, défit les premiers boutons. Un billet plié en quatre s'échappa et tomba sur le sol. Sans s'étonner tout d'abord, et machinalement, le maître d'équipage — son fiancé — ramassa ce bout de papier et le mit dans sa poche.

Enfin, la jeune fille ouvrit les yeux. Mais elle souffrait, et toute étourdie, toute endolorie, ne songeait qu'à se plaindre. Frazer la soignait de son mieux, la couvrait, la rassurait...

Au bout de quelques minutes, un palefre-

nier, attiré par mon tintamarre, apparut, fort effaré, au bout de l'allée. Sur Tordre du major, il repartit à fond de train, et bientôt ramenait le marquis d'abord, pâle et terrifié, puis un bûcheron et sa carriole. On y chargea la blessée, avec mille soins, on l'y installa du mieux qu'on put sur de la paille, et le cortège se mit en route, au pas, vers le château de Vardes.

Ce fut alors que la pensée du billet revint sans doute au maître d'équipage. Il le prit dans sa poche, l'ouvrit et, au jour déjà déclinant, ne crut point mal faire en y jetant innocemment les yeux. Ne devait-il pas épouser dans trois semaines ^l"c de Lure-Marcilly ?

Je chevauchais à ce moment, au petit pas, botte à botte avez Frazer. Le marquis, devant nous, escortait la charrette où reposait sa fille : il ne pouvait nous voir...

A peine le major eùt-il déplié ce malencontreux billet qu'il devint soudain livide, puis cramoisi. Je crus qu'il suffoquait, qu'il allait tomber de cheval. Inquiet, je me penchais déjà vers lui... Me tendant alors brusquement

le papier, comme s'il n'en pouvait plus, comme si ce secret était trop lourd pour lui, trop affreux, le pauvre homme me fit :

« — Tenez, mon petit, tenez... Lisez!... » Je saisis alors la lettre et, bien ému moimême, j'y déchiffrai confusément ces lignes, tracées par une main de femme :

« Pourquoi, Roger, vous montrer si triste ? Vous saveç bien pourtant que je n'aime que vous, et n épouserai jamais ce moricaud, ce bravache aux cheveux teints. Au dernier instant, je dirai non : je vous V ai juré, et ne faillirai pas à mon serment. Courage, mon cousin l Votre Elvire vous adore. Je vous remettrai ce billet tantôt ou ce soir, quand je pourrai.

« Elvire. »

J'étreignis la main rude et nerveuse de mon grand ami. Crispée sous son gant, elle tremblait de douleur ou de rage. Il répondit à mon étreinte, puis, d'une voix sourde : « Rendez-

moi, me dit-il, ce gage d'amour. Il serait fâcheux de le perdre. »

Quand MUe de Lure-Marcilly fut rentrée à Vardes, quand elle fut couchée, pansée, et que le médecin de Gournay-en-Bray, mandé en toute hâte, eût déclaré qu'il n'y avait pas lieu de s'inquiéter, la meute à son tour revint enfin au château, suivie des piqueurs, des valets de chiens, et de M. de la Périère.

Sept heures sonnaient. Il était nuit noire. Le cerf avait fini par tomber à des lieues et des lieues de Vardes. Les piqueurs, ayant très longtemps attendu et appelé sans trêve à tous les échos, n'avaient pourtant osé donner la curée en l'absence du maître, et rapportaient la bête. Les chiens, les chevaux, les hommes étaient rendus, fourbus, n'en pouvaient plus.

Le major Frazer, encore vêtu de son habit d'équipage et chaussé de ses bottes, parut sur le seuil du logis, salua tout son monde, et manda La Ramée, son premier piqueur.

« — La Ramée, lui dit-il, tu feras la curée aux flambeaux.

— Mais, monsieur le major...

— Il suffit! je te le commande. Et je viendrai pour les honneurs. Va! »

Une jolie coutume, en vénerie, veut qu'un pied du cerf soit coupé, et courtoisement offert à quelque invité. Le maître d'équipage — à son défaut, le premier piqueur — pose ce pied sur sa cape, et le présente ainsi à l'hôte désigné. C'est ce que l'on nomme faire les honneurs.

Le spectacle de la curée ne fut pas sans beauté. Tout ce que Ton avait pu trouver de lanternes, de flambeaux, de lumignons et de torches éclairaient le tumulte des chiens, les trompes étincelantes et retentissantes, les habits verts et rouges qui semblaient diaboliques sous les clartés mouvantes. M. de la Périère en souriait presque de plaisir.

Soudain, le major parut. M. de la Périère et moi nous avançâmes aussitôt pour prendre les nouvelles de MUe Elvire. Mais tous deux,

stupéfaits, nous arrêtâmes à la fois, comme cloués sur place. Frazer était pâle à faire peur. . . Sur un signe du maître, les trompes se turent.

Puis notre hôte arracha, plutôt qu'il ne prit le pied que lui tendait La Ramée. Après quoi, tirant de sa poche le billet, il l'épingla d'une main tremblante au-dessus du sabot, plaça comme il convient le tout sur sa cape, et dégainant son couteau, s'écria d'une voix étranglée et haletante :

« — Eh bien, messieurs, eh bien ! il y a l'un de vous deux à qui ceci est destiné. Reconnaît-il cette écriture? Qu'il s'avance, allons !.. Eclaire-moi donc, La Ramée !.. Voyons, messieurs, voyons ! voici les honneurs de la chasse!... A qui de vous deux, à qui?... »

Et comme aucun ne bougeait, le major hurla :

«. — C'est donc un lâche?... Un lâche! .. Un lâche !.. »

M. de la Périère, les joues blanches, fit un saut en arrière, mit pareillement à la main son couteau de chasse... Les deux hommes roulèrent dans la cour.

On releva le major Frazer, dont le bras, horriblement entaillé, ruisselait de sang. L'autre combattant râlait déjà, et quelques chiens s'avancèrent, flairant des entrailles humaines mêlées sur le sol aux débris du cerf.

On sait par la chronique des tribunaux comment M. Frazer fut après cela cité devant le parquet de Rouen, sous l'inculpation d'homicide volontaire, et comment son habile avocat parvint à le faire acquitter en plaidant le cas de légitime défense. Le prévenu était si généreux, si aimé de tous, que l'on put à grand' peine trouver un seul témoin qui voulût bien déposer contre lui : c'était un braconnier, connu pour tel. On le récusa.

Quant au château de Vardes, il est à vendre aujourd'hui. La meute du major est dispersée. On ne chasse plus dans la forêt, et le vent seul ou la cognée des bûcherons y troublent le silence.

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