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le pavillon aux livres

Au milieu des nuages des cigares, les quatre uniformes de chasseurs jetaient, dans le fumoir, une clarté bleue. Les lieutenants prélassaient dans les fauteuils de cuir fauve leurs corps fatigués par la manœuvre de la journée, et dégustaient lentement l'Armagnac de leur ami.

Le maître de la maison, Robert Flavier, venait de se faire mettre en disponibilité pour trois ans, et les réunissait en un dîner d'adieu.

C'était un homme de trente-deux ans, d'allure distinguée, mais très peu mili-

taire. Le regard de ses yeux bleus était voilé de rêve. Ses cheveux n'étaient pas taillés réglementairement, et il portait la' tète légèrement inclinée sur l'épaule.

Tout en lui, jusqu'à sa voix harmonieuse, et la recherche de la rareté dans son langage, dénotait bien plus l'intensité de la vie intérieure que l'aptitude à la parade et au commandement.

(( Mon départ, disait-il, serait cent fois plus pénible, si je vous quittais. Mais puisque la propriété que je vais habiter est à quinze kilomètres de Ghâteaudun, j'espère bien que nous continuerons à nous voir très souvent.

— Sans doute, répondit le lieutenant Maurice Flandin, nous ne te perdons pas complètement. Mais l'armée, comment as-tu le courage de quitter l'armée?

— Bah ! reprit l'un des fumeurs, Gaétan de Régier, quel est celui d'entre nous qui,

%dans une minute d'écœurement, n'a pas eu l'idée de tout laisser là, et de s'en aller ?

— Moi, répondit Flandin. Jamais cette idée ne m'est venue. »

Et rêveur, suivant les spirales de fumée de son cigare, il ajouta :

(( Quitter mon uniforme, quitter mes chevaux, quitter mon vieux quartier... et les sonneries des trompettes, jamais de la vie par exemple. »

Un silence pénible tomba entre les hommes.

(( Nous n'allons pas faire le procès du métier militaire, dit enfin Robert. Je n'en ai pas plus envie que vous. »

Et les cigares étant finis, il proposa

de retourner au salon, où les attendaient sa femme, M*"^ de Régler, et M"' Edith Mounier, la fille du général Mounier.

Il resta lui-même en arrière, et, entrouvrant la fenêtre pour chasser la fumée de son bureau, il jeta un coup d'œil dehors.

La ville dormait, surveillée par la lune ronde, qui faisait le guet. La rue étroite, déserte et provinciale, dévalait vers le Loir, au hasard de ses alignements crochus. La nuit avait chassé le vent et préparait la première gelée de l'hiver.

Tout à coup, par dessus la petite cité, dans Tair froid, les notes du couvre-feu montèrent du quartier bas et déchirèrent la nuit calme.

Elles arrivèrent au pas de charge, et puis se dispersèrent, et se perdirent dans la campagne, enflées des rêves, chargées

des aspirations et de toute l'âme de la caserne endormie.

Robert écouta, frissonna, et se sentit moins fort contre ses souvenirs qu'il n'avait dit tout à l'heure. Il plongea dans son passé militaire qu'il embrassa d'un seul coup d'œil. Il revit la « Rue des Postes », Saint-Gyr, Lunéville, Ghâteaudun, les manœuvres ; et un si amer regret lui étreignit le cœur que pour le fuir il ferma la fenêtre et rentra dans le salon.

Les groupes s'y étaient déjà formés.

Raoul d'Humery s'était installé à côté de M""^ Flavier et la contemplait de son regard affectueux, velouté qui, joint au prestige de son immense fortune, lui avait valu tant de succès amoureux. La femme de Robert écoutait distraitement cet élégant cavalier. Son magnifique vi-

sage gardait cette froideur régulière, cet air impénétrable des vierges flamandes, qui s'alliait si bien à sa taille majestueuse et lui avait conquis sa réputation de beauté.

Ce fut vers l'autre groupe que se dirigea Robert. Philippe de Régier y disait quelques mots à sa femme, petite personne légèrement prétentieuse, très brune, aux yeux mobiles de méridionale qu'elle était. Maurice Flandin et M"' Mounier causaient ensemble. Celle-ci s'avança vers Robert et lui demanda :

(( Racontez-nous vos projets, »

Elle avait une voix mélodieuse, mélangée d'un léger accent étranger, qu'elle tenait de sa mère, d'origine américaine, et qui s'accordait à merveille avec son profil de miss, avec ses yeux bleus éner-

giques, avec ses traits accusés et pourtant charmants.

(( Mes projets, répondit Robert, en s'adressant à ceux de ses invités qui s'étaient approchés... vous les connaissez déjà. Vous savez que le château de Guerneville, près duquel nous passons si souvent quand nous faisons du service en campagne, est à moi. J'y ai passé mes vacances lorsque j'étais enfant, avant la mort de ma belle-mère, et je n'ai eu de trêve que lorsque j'ai obtenu Ghâteaudun comme garnison. Une ferme de quatrevingts hectares l'entoure , une bonne ferme de Beauce, malheureusement très mal cultivée.

(( Il y a longtemps que je rêve de relever ce domaine. Mais il était loué, et le bail expire seulement l'année prochaine. D'ici

là je vais me mettre au courant de l'agriculture, que j'étudie d'ailleurs depuis longtemps. Je me suis, en outre, entendu avec un négociant du pays qui va fonder, en août prochain, une minoterie, et m'a demandé de collaborer à la direction de cette entreprise. Voilà pourquoi je vous quitte. . . pas sans un déchirement de cœur, soyez-en sûrs... »

Pour éviter la discussion sur le sujet brûlant de leur départ, que désapprouvaient nettement plusieurs de ses hôtes, M""^ Flavier s'approcha d'Edith Mounier, et lui demanda de se mettre au piano.

La jeune fille, d'un air décidé, sans se faire prier, entama les premières mesures d'une ballade de Chopin. Avec un art très personnel, elle rendit la passion contenue et voluptueuse que l'amant de

George Sand a jetée dans toute son œuvre.

Robert la remplaça, et joua l'air du Clair de lune dans Werther. Tandis qu'il évoquait la promenade du héros de Gœthe et de Charlotte, Edith, retirée dans un coin du salon, était en proie à une émotion extraordinaire. Quel souvenir réveillait cette mélodie dans l'âme de cette jeune fille, qui paraissait si maîtresse d'ellemême, si dépourvue de sentimentalisme et de préjugés ? Elle n'exprima point son secret; et à peine Robert eut-il fini que son visage reprit cet air d'entrain et de gracieuse simplicité qui lui donnait tant de charme.

On se dispersa de bonne heure, car un certain malaise planait sur la réunion.

Philippe de Régier et sa femme emmenèrent avec eux Edith Mounier, qui

était leur invitée depuis quelques jours.

Raoul d'Humery et Maurice Flandin regagnèrent ensemble la ville basse où ils habitaient. Leurs éperons résonnaient sur les trottoirs, et la lune dessinait sur les murs des jardins leurs silhouettes de cavaliers, aux jambes et à la taille serrées. Des chats s'enfuyaient effrayés, et quelques passants, le col du pardessus relevé, fonctionnaires revenant du café, bourgeois attardés, les croisaient seuls dans les petites rues mal pavées.

Si différents qu'ils fussent, les deux lieutenants, par un effet de la merveilleuse camaraderie militaire, parlaient avec affection de Pami qui les quittait.

(( Je ne le plains pas, disait Raoul, de s'enfermer dans son manoir, avec une femme comme la sienne ! »

Mais Flandin, militaire dans l'âmej tempérament loyal, et limpide comme de l'eau de roche, laissa passer cette remarque. Il demanda :

a N'a-t-il pas été longtemps question d'un mariage entre Flavier et M"^ Mounier ? Qu'y a-t-il donc eu entre eux?

— Personne ne l'a su au juste. Lorsque Robert était sous-lieutenant à Lunéville, où M. Mounier était général, il faisait une cour assidue à sa fdle. On les voyait toujours ensemble, surtout au patinage.

Pourquoi ne l'a-t-il pas épousée?... Je crois qu'il a jugé la fortune insuffisante. Toujours est-il qu'après la mort du général et la retraite de sa veuve à Chartres, on l'a présenté à M'^^ d'Aigier, jolie orpheline sans famille, élevée en province par

une tante. Le mariage, tu le sais, s'est fait en mai dernier. »

Et revenant à son idée première, avec la brutalité d'un homme pour qui l'art de séduire les femmes est devenue une manie, le lieutenant ajouta :

« Elle est rudement bien, des chevilles parfaites, une taille de déesse, le corps de Vénus elle-même.

— Ce qui est intéressant, reprit Flandin, c'est de savoir quel parti Flavier tirera de sa femme. Quelle responsabilité que le mariage ! Je ne me vois pas dépositaire d'une âme de jeune fille avec la mission de la cultiver et de la mettre en valeur.

— Si tu crois qu'on s'occupe de cela dans le mariage ! »

Flandin insista :

(( Elle est très jeune ; sa personnalité

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n'est pas encore accusée. Elle sera comme beaucoup d'autres, ce que son mari la fera : sérieuse ou frivole, artiste ou ménagère... Quel mystère passionnant que l'avenir d'une jeune épouse!...

D'Humery l'interrompit en lui tendant la main :

« Bonsoir, idéaliste incorrigible. Tu rêves trop à l'âme des femmes. Es-tu sûr seulement qu'elles en aient une?... Tu manques d'expérience ».

Il quitta son ami. De loin, au risque d'être entendu, dans le silence de la province où tout s'écoute et se répète, en mauvais sujet à qui tout est permis, il lui lança une plaisanterie gaillarde et de mauvais goût sur la chaste Suzanne et les deux vieillards...

Ses invités partis, Flavier quitte lui-

même sa demeure pour jeter une lettre pressée à la poste. Il se hâte, et sa lettre portée, malgré le froid, il se rend sur la terrasse des Francs-Tireurs, qui domine la vallée.

Dans une rêverie mélancolique, il revoit sa vie passée, devant ce paysage merveilleux, éclairé comme en plein jour. Tous les détails pittoresques qu'on reproche à certains peintres d'avoir accumulés artificiellement sur leurs toiles, se trouvent amassés là naturellement.

C'est, dans le bas, le Loir paresseux, offrant à la lune coquette le miroir de ses eaux profondes ; c'est le vieux château accroché à la colline, dominant la vallée qu'il gouvernait autrefois. C'est le petit village de Saint-Jean, et, à mi-côte, la route blanche serpentant entre les boque-

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teaux ; et ce sont les prairies mollement entourées d'écharpes de brune.

Quitter l'armée ! pourquoi quitte-t-il l'armée ? Dans ce bataillon de chasseurs où tous les officiers sont d'accord, de même éducation, de mêmes traditions, il n'a jamais senti Técœurement des fantassins devant la montée démocratique qui envahit les régiments de ligne. Il n'a point eu à souffrir de la promiscuité quotidienne de gens par trop différents de lui, ne parlant pas le. même langage, disant « sa dame » en parlant de la femme de leurs camarades, n'étant pas accoutumé aux élégances qu'introduit dans la vie l'habitude de la richesse.

Sans doute, même dans son arme, il a assisté à une évolution rapide et douloureuse : l'armée livrée aux politiciens, les

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chefs paralysés par les « pékins », les officiers à la merci d'un délateur ou d'un soldat journaliste.

Mais des considérations d'un autre ordre, et plus personnelles, ont autrement pesé sur sa décision. Robert est un homme de son temps, dans le meilleur sens de Pexpression. Le caractère un peu faux de la vie des officiers qui travaillent éternellement pour cette échéance qui n'arrive jamais, la guerre, lui est souvent apparu jusqu'à l'évidence.

Et puis la vie moderne s'est transformée. Le luxe monte, et le prestige de la fortune croît chaque jour. Le temps n'est plus, hélas ! où il suffisait d'appartenir à un corps d'élite, de porter un uniforme honorable pour être recherché. La richesse devient la loi du monde, et le

Veau d'Or Tunique idole de la multitude. Robert se rappelle tous les gentils ménages d'officiers qui sont ses amis et qui n'ont point de grosses fortunes. Ils aiment leur métier souvent jusqu'à la folie. Mais parce qu'ils vivent dans un décor d'élégance, ils apprécient davantage les bienfaits de la fortune. En présidant le repas de famille, en regardant, autour de la table, les tètes bouclées des petites filles, le mari demande à sa femme : « Gomment les doterons-nous ? y) et en regardant les garçons : « Que deviendront-ils ? )) Et, par dessus les tètes bouclées, autour desquelles circule l'ordonnance, une pensée triste passe, au souvenir des retraités que l'on connaît, dont les charmantes fdles ne se marient pas, et dont la vieillesse se déroule

dans la triste incertitude du lendemain.

Les beaux côtés du métier militaire en compensent-ils encore les sacrifices ?

Combien Robert en a comptés de ceux qu'il appelle à part lui : « des otages », de ceux dont la vie manquée est la rançon des brillants dehors militaires !

Otages M. et M"'^ d'Apremont qui vivent toute l'année, terrés sur leur domaine des environs de Ghâteaudun, dans la plus stricte économie, pour permettre à leurs deux fils de faire bonne figure dans l'armée. Otage la femme du commandant Sneider, qui, depuis la mort de son mari, reste seule, sans fortune, avec huit enfants à élever I

Otage surtout Edith Mounierl...

« Pauvre Edith ! » murmure tout haut Robert dans la nuit lumineuse. Il songe

au roman ténébreux où leurs deux noms se sont trouvés mêlés, du temps que, jeune sous-lieutenant à Lunéville, il jouait au tennis, patinait et faisait de la musique avec elle. L'avait-il aimée, cette jeune fille étrange, qui avait adopté si vite avec passion toutes ses idées, dont, durant deux années entières, il n'avait pu se passer, employant chaque jour avec elle de longues heures au flirt, au sport, à la lecture? Et s'il l'avait aimée, pourquoi l'avait-il laissée partir ?

Robert revoit le dramatique dénouement de son aventure : le général Mounier tué en pleine activité d'une chute de cheval ; sa veuve et sa fille, brutalement jetées dans la pauvreté, se retirant à Chartres, le pays natal du général, dans un petit appartement de la rue des Grenets,

et lui-même, Robert Flavier, nommé à Ghâteaudun sur sa demande, laissant à Lunéville la mélancolique et dangereuse saveur de ses souvenirs.

Pour ne point s'attarder à un regret qui serait une infidélité conjugale, il jette un dernier regard à la vallée, vers laquelle le Franc-tireur blessé allonge son bras raidi. La lune a fini son tour de ronde. La lumière d'argent s'éteint par degrés sur le vieux château, sur le village de Saint-Jean. Les boqueteaux sont déjà dans l'ombre. La brume a complètement envahi les prairies, et la rivière se couvre de taches noires, comme un miroir piqué par le temps. Robert reprend le chemin de sa maison où il retrouvera sa femme qui l'attend en lisant sous la lampe. Quand il rentrera, elle tournera vers lui son

visage régulier, ses yeux clairs, son large front, ses lèvres minces, et la hâte précipite ses pas...

Edith Mounier, à cette heure même, prend congé de ses hôtes et se retire dans la chambre d'ami des Régier. Quand elle se voit seule dans cette grande pièce, toute pénétrée de Todeur humide de la province, elle s'accoude à la cheminée de bois, et, dans la glace qui la surmonte, elle contemple son visage. Elle s'apitoie sur elle-même et sur sa beauté inutile. Ses mains découragées rejettent ses vêtements, et dans le grand lit à baldaquin elle s'étend lentement. Mais ses souvenirs la poursuivent ; et, les yeux ouverts, l'esprit en éveil, dans la grande chambre où la lueur du réverbère de la rue tremble au plafond, elle rêve à ces deux années

heureuses où peu à peu son cœur s'est

senti s'éveiller à l'amour. Pourquoi le

souvenir d'une comédie qu'elle a jouée

chez le colonel Saint-Gallois la har-

cèle-t-elle cette nuit-là ? Elle revoit tous les

détails de cette soirée : elle se sait jolie,

dans son costume de marquise Louis XV;

elle joue bien et elle sent l'admiration et

les désirs des hommes monter jusqu'à elle.

Mais voici qu'au fond de la salle, Robert

Flavier vient d'entrer en uniforme. Elle le

voit, et avec lui, pour elle, entre la joie

du monde. Tout ce qui n'est pas lui lui

devient indifférent ; elle continue à jouer

son rôle par cœur, du bout des lèvres,

mais son âme tout entière se tend vers

lui, et lui crie : « Je suis à toi, viens me

chercher, viens me prendre ».

Ce soir encore, vers Tami perdu, Edith

lance un appel désespéré. Appel sans écho. La maison est muette, et la petite ville reste endormie. Un pas lourd ébranle seul la rue et s'arrête ; la lueur du réverbère s'éteint au plafond.

Les ténèbres envahissent la chambre.

Les souvenirs d'Edith se troublent de sommeil. Elle revoit maintenant le visage régulier, trop froid, de Suzanne Flavier. « Sera-t-il heureux ? » se demanda-t-elle, et bien qu'elle l'aime encore, elle prévoit que non et s'endort plus heureuse.

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